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Kamala Harris, récit d’une métamorphose

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Quasi inexistante pendant ses quatre ans passés à la Maison-Blanche, la vice-présidente de Joe Biden peut l’emporter face à Donald Trump. Hugo Wintrebert revient sur le week-end où elle s’est transformée en candidate redoutable.
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Hugo Wintrebert
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Kamala Harris
À Chicago, Kamala Harris est officiellement devenue la cheffe de file démocrate.
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Soudain, une folle rumeur. Un invité mystère doit monter sur la scène du United Center de Chicago ce 22 août, où se tient la Convention nationale démocrate. Le tabloïd TMZ annonce, sans s’embarrasser de conditionnel, la venue de Beyoncé. Et si ce n’était pas plutôt Taylor Swift ? Des éditorialistes politiques parient plutôt sur l’arrivée de George W. Bush. La venue de l’ancien président républicain ne serait-elle pas un formidable pied de nez à la candidature de Donald Trump ? Les heures passent. Et puis finalement, rien. La grand-messe des démocrates a bien accueilli John Legend, Stevie Wonder, Oprah Winfrey, Pink et Eva Longoria, mais rien de sensationnel. Un peu comme si un parti politique français laissait entendre que Céline Dion pouvait se produire lors d’un meeting, et qu’il fallait se contenter d’Enrico Macias (pour un candidat de droite) ou du groupe toulousain Zebda (pour un candidat de gauche).

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Peut-être ne fallait-il pas voler la vedette à la principale tête d’affiche de la soirée : Kamala Harris. Dans un tailleur bleu nuit de la maison Chloé, l’actuelle vice-présidente de 59 ans acceptait là officiellement sa nomination comme candidate du parti. Quarante-cinq minutes de discours, de propos d’estrade convenus ponctués de standing ovation, le tout conclu par le traditionnel lâcher de ballons bleu, blanc et rouge. Un exercice bien rodé, destiné à produire des images léchées, jusque-là rien de nouveau. Kamala Harris parachevait pourtant ce soir-là un exploit inédit : avoir su remplacer au débotté un candidat claudiquant, Joe Biden, 81 ans.

Un mois plus tôt, le 21 juillet au matin, le président annonce à sa vice-présidente qu’il renonce à se représenter. À 13h46 ce dimanche-là, le communiqué officiel de la Maison-Blanche est publié. Kamala Harris et ses plus proches conseillers ne perdent pas une minute pour passer à l’action. Enfermés au Naval Observatory, la grande propriété à Washington des vice-présidents, ils appellent tout le gratin démocrate, élus, anciennes gloires, rivaux potentiels… La vice-présidente, en jogging et basket, va passer une centaine de coups de fils en dix heures, tout en grignotant de la pizza aux anchois.

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CV exemplaire

Quarante-huit heures plus tard, elle a réussi à décourager tout adversaire qui oserait lui chiper la place de candidat démocrate. Mieux : elle parvient à assurer l’unité de son parti qui menaçait de se désagréger à la lecture des mauvais sondages. C’est peut-être durant ces deux petits jours que Kamala Harris a réussi sa mue. De vice-présidente effacée à la popularité fragile, elle est devenue cette redoutable candidate, dont la pugnacité fait désormais douter le camp Trump. Capable de générer un enthousiasme inattendu, rapidement confortée par une vague favorable de sondages et un flux abondant de dons. « Il se passe quelque chose en Amérique, ça se sent », s’exclamait Hillary Clinton à la convention de Chicago. Saluant par la même occasion la capacité de Kamala Harris à redonner des couleurs à des élus démocrates qui avaient déjà sorti leur tenue de deuil.

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Comment expliquer cette subite métamorphose ? Kamala Harris se présente en incarnation du rêve américain, même si elle est loin d’être née dans la rue. Son père, originaire de Jamaïque, a débarqué aux États-Unis en 1961 pour préparer un doctorat d’économie à l’université de Berkeley (Californie). Sur le campus, il rencontre sa future épouse, originaire de Madras, dans le sud de l’Inde, arrivée sur le sol américain en 1960 pour préparer un doctorat d’endocrinologie.

Lorsqu’elle en parle, Kamala Harris évoque une enfance heu- reuse à Oakland, près de San Francisco, dans un Golden State alors pétri de contre-culture. Certes, il y a eu le divorce de ses parents alors qu’elle n’avait que 7 ans. La jeune fille part s’installer avec sa mère et sa sœur à Montréal, de ses douze à dix-sept ans, avant de poursuivre des études dans une université québécoise, puis de revenir dans son pays natal pour des études de droit.

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Kamala Harris

Kamala Harris a électrisé la foule lors de la Convention démocrate.

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Elle s’enorgueillit surtout de son CV exemplaire, d’abord magistrate à San Francisco, nommée à des postes où elle a pu s’attaquer durement à des criminels endurcis, loin de l’image de juge laxiste que les républicains lui prêtent. Elle a aussi su tisser ses réseaux parmi la bonne société californienne, bien aidée à ses débuts par sa relation avec l’ancien maire de San Francisco, Willie Brown. Mais c’est à la force de ses bras qu’elle va grimper les échelons. En 2010, elle se fait élire procureure générale avec moins d’un point d’avance sur son adversaire. Une première pour une femme et pour une personnalité noire. Six ans plus tard, après une campagne très tendue au sein de son propre camp, elle obtient le fauteuil de sénatrice de Californie.

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À ce poste, elle forge son style. Communicante habile au rire prononcé, tactile, avec toujours un bon conseil sorti tout droit d’un livre de développement personnel à prodiguer aux petites filles qu’elle croise. Sa ligne politique est jugée opportuniste par ses détracteurs ? Elle parle plutôt de pragmatisme. Ainsi, pendant ces quelques semaines de campagne présidentielle, Kamala Harris a su tenir un discours suffisamment vague pour rassembler. Et elle tente du mieux qu’elle peut d’éviter de croiser le fer avec des journalistes impatients de l’interroger sur son programme. Elle a bien sûr promis l’application des lois sur les prix abusifs, la construction de nouveaux logements, la réduction des prix des médicaments sur ordonnance et l’octroi d’un crédit de vingt-cinq mille dollars pour les acheteurs d’un premier logement… Mais elle se sait en difficulté sur l’immigration, dossier dont elle a hérité sous la présidence Biden. Un thème qui électrise les conservateurs. Quelle est sa vision pour les immigrants légaux comme ses parents ? Comment gérer le retour massif d’immigrants illégaux à la frontière ? Sa prudence sur le conflit à Gaza pourrait également lui jouer des tours. « Il est temps de conclure un accord sur le retour des otages et de signer un cessez-le- feu », répète à l’envi l’actuelle vice-présidente, tellement conciliante qu’elle ne satisfait personne.

Hugo Wintrebert

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