
« Nous assistons aujourd’hui à une réaffirmation violente de la domination de la nature. »
Dominique Bourg : « Être de droite aujourd’hui signifie nier les enjeux et la réalité écologiques »
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Dans son dernier ouvrage, « Dévastation » (PUF), le philosophe Dominique Bourg identifie le mal radical à la catastrophe écologique. Une approche originale, qu’il développe avec nous.
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Si l’on ne croit plus au diable aujourd’hui, le jugement moral traditionnel ne suffit plus pour affronter la réduction de l’habitabilité de la planète.
Nous sommes désormais confrontés au mal radical, absolu et ultime. Est-il encore possible de bifurquer ? Dominique Bourg, philosophe spécialiste de l’écologie, veut y croire. Il développe cette idée dans Dévastation (PUF). Explications.
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Votre livre est un cri de révolte contre la propension des hommes à la destruction. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’écrire sur le mal ?
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Dominique Bourg : Ce n’est pas un « cri » mais une construction argumentée, nourrie de références et conçue de longue date. Si révolte il y a, ce n’est pas contre le mal, lequel s’impose à nous et suscite bien plutôt effroi et indignation, mais contre certains aspects de la culture moderne qui abritent un déni du mal, et contre la médiocrité des élites politiques et économiques.
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Vous travaillez sur les questions écologiques depuis une trentaine d’années. Pourquoi les lier aujourd’hui au problème du mal ?
Dans les années quatre-vingt-dix, en France, elles suscitaient le mépris des philosophes. Elles ont acquis leur dignité via les sciences de l’ingénieur et sous la pression du développement des environmental studies. Puis, peu à peu, elles se sont imposées à toute la culture, en France comme ailleurs. Mais depuis quelques années, on assiste à un retournement brutal de situation. Plus les difficultés et menaces se font tangibles, et plus leur est opposé un déni obtus. Être de droite aujourd’hui signifie nier les enjeux et la réalité écologiques. C’est même le cas du grand nombre des paysans pourtant confrontés à l’alternance sécheresse/inondation.
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Alors, j’ai voulu faire d’une pierre deux coups, placer l’écologie au cœur de la question philosophique on ne peut plus classique du mal – elle est coextensive à l’histoire de la philosophie –, et tenter d’éclairer le déni des dégradations du système-Terre qui pourrait nous emporter. J’ai en effet montré en quoi les menaces qui pèsent sur l’habitabilité de la Terre constituaient la figure contemporaine et la plus radicale du mal, en mobilisant jusqu’au marquis de Sade… Le propre du mal est justement d’obscurcir les consciences.
Les sociétés dites « primitives », auxquelles vous vous référez, peuvent-elles nous éclairer sur nos propres apories concernant le mal ou la guerre ?
J’ai surtout voulu montrer, dans la première partie du livre, en mobilisant notamment l’inclination guerrière de certaines sociétés dites « primitives », que l’approche en termes de jugement moral du mal n’était pas solide. Ce type de jugement qui prétend statuer sur toute attitude en termes de bien et de mal ne résiste pas à l’examen. Il est la conséquence de l’imagination d’un dieu en surplomb, au-dessus du monde, nous permettant par procuration de juger de tout, et in fine de condamner et de massacrer.
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J’ai rabattu l’idée de mal sur celle de crime, sur la conscience des destructions que nous perpétrons, lesquelles vont des crimes individuels jusqu’aux crimes de masse que sont les guerres. Or, il n’est aucune société qui nie le crime. Et les guerres sont aussi des dévastations des paysages et des cultures comme l’illustrait Ambrogio Lorenzetti dans sa fresque au Palazzo pubblico de Sienne, du bon et du mauvais gouvernement qui concernait précisément la guerre et la paix. Or, une guerre thermonucléaire dévasterait avec l’hiver nucléaire l’habitabilité de la Terre. Une dévastation analogue est en cours sous la pression de nos activités économiques et de notre démographie.
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« La menace conjointe des ogives nucléaires et de l’effondrement à petit pas du vivant sur Terre », écrivez-vous, participe de la dévastation qui nous guette. Peut-on encore bifurquer ?
L’avenir nous le dira. Quant à moi, j’ai risqué l’hypothèse selon laquelle l’humanité avait connu une bifurcation funeste avec l’entrée dans le Néolithique, l’invention de l’agriculture et le développement de sociétés à la division du travail de plus en plus complexe. Ces tendances ont emporté la quasi-totalité de l’humanité et sur des millénaires. Il en a découlé l’avènement d’un désir de domination de la nature inexistant auparavant et a minima le durcissement de deux autres dominations, celle d’un genre sur l’autre et celle des riches sur les pauvres. Or, ce sont ces dominations qui nous conduisent à notre ruine. Et je montre qu’un mouvement profond de remise en cause avec des manières de cultiver et d’être alternatives s’affirme depuis des décennies.
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Nous assistons aujourd’hui à une réaffirmation violente de la domination de la nature, et même d’un cynisme hautement destructeur, avec une remise en cause du féminisme et une concentration jusqu’alors inconnue de la richesse, y compris en France.
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Quelle différence établissez-vous entre le mal entendu comme jugement moral et le mal radical ?
Le mal radical tel que je l’ai défini ne relève pas d’un jugement de valeur comme celui qu’on peut porter sur les comportements d’autrui, comme on le fait par exemple au nom d’une police des mœurs, mais en milliers de kilotonnes explosées, en écosystèmes et en surfaces urbaines détruites, en nombre d’humains et non-humains anéantis, etc.
Il se mesure encore avec le référentiel des limites planétaires, en concentration atmosphérique de dioxyde de carbone, en taux d’érosion des espèces, en destruction du microbiote et de la pédofaune, en sols incapables de préserver l’humidité essentielle à la vie, etc. Et in fine également en décompte des victimes vivantes.
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La logique du mal repose, selon vous, sur la transgression de la règle d’or du « tu ne tueras point ». Cette règle est-elle universelle ?
Le « tu ne tueras point », et plus généralement « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » est ce qu’on appelle la règle d’or. Elle est attestée par toutes les sagesses ou religions. Il est d’ailleurs fort probable qu’elle soit un produit de l’évolution et il semble bien qu’elle ne soit pas étrangère aux grands singes.
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Si l’on se tourne vers les totalitarismes du XXe siècle, ils se sont tous employés à détruire la règle d’or ?
C‘est en effet le cœur même du racialisme nazi pour lequel nous n‘avons de devoir d’humanité qu’à l’égard des autres Aryens. Comme l’exigeait Hitler de ses soldats avant d’entrer en Pologne : « Vous devez tuer femmes et enfants ». La même brutalité s’est déployée sous les régimes communistes au nom de la lutte des classes. À quoi s’ajoute, pour déchaîner les forces du mal, une nécessaire position en surplomb, comme l’islamiste se réclamant de son dieu.
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Quel crédit accordez-vous à la notion de guerre juste ?
Celle de Gandhi : la non-violence, oui, la lâcheté non.
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Prendre conscience des limites de notre connaissance et de la primauté du vivant, c’est, pour vous, une seule et même chose. Expliquez-nous.
En un sens oui, car nos connaissances doivent devenir au service d’un usage plus pauvre de la nature, d’une harmonie avec le vivant, comme y aspirait François d’Assise.
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En quoi la philosophie peut-elle nous aider à rendre l’écologie désirable ?
En nous apprenant à connaître et à aimer la vie, et non la domination et la mort.
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Dévastation. La question du mal aujourd’hui, de Dominique Bourg, PUF, 320 p., 18 €.