Samuel Paty : le procès des salauds
.
.
“Vous avez l’adresse et le nom du professeur pour dire STOP.’’
Pour comprendre comment cette folie meurtrière a pris racine, il faut revenir au mardi 6 octobre 2020. Ce jour-là, l’enseignant dispense un cours d’éducation morale et civique proposé par Éduscol, un portail d’accompagnement pédagogique des professeurs (faisant partie de l’Éducation nationale). Un cours qu’il donne tous les ans. Le thème, « Être ou ne pas être Charlie », vise à inciter les élèves à réfléchir à la liberté d’expression et à développer leurs arguments. Durant quelques minutes, l’enseignant montre cinq dessins de presse, et trois caricatures de Charlie Hebdo. Tout se passe bien.
Zohra, la fille de Chnina, n’est pas présente – elle a même un mot d’absence. Le lendemain, ses parents reçoivent un avis d’exclusion du collège de deux jours pour indiscipline. Embarrassée, la collégienne de 13 ans ne sait pas comment le justifier auprès de ses parents et craint leur réaction. Elle se saisit alors de ce cours et raconte à sa famille que Samuel Paty l’a renvoyée du collège car elle s’est opposée à la diffusion des caricatures. Son mensonge fait mouche : ses parents la croient sur parole sans contrôler si elle était bien en classe.
.
La fatwa est lancée
Le soir même du 7 octobre, Brahim Chnina poste trois messages sur Facebook puis sur WhatsApp dans lesquels il nomme Samuel Paty, désigne le collège et dénonce la discrimination subie par sa fille. Les mots sont clairs : « Collège Bois d’Aulne, 78700 Conflans-Sainte-Honorine. Mr Paty, professeur d’histoire géographie. […] Vous avez l’adresse et le nom du professeur pour dire STOP. » L’adresse du collège est divulguée, le nom de Samuel Paty livré en pâture. Dans un autre message, le père de famille enjoint à la communauté musulmane d’écrire au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), dissous en décembre 2020 pour « propagande islamiste ». Le lendemain, il va encore plus loin. Dans une vidéo où il se met en scène, il donne de nouveau toutes les informations permettant d’identifier le professeur : « Ce voyou ne doit plus rester dans l’Éducation nationale, il ne doit plus éduquer des enfants, il doit aller s’éduquer lui-même. » Il communique aussi son numéro de téléphone à ceux qui veulent le joindre.
La fatwa est lancée : Brahim Chnina dispose d’un large réseau dans la communauté musulmane, et ses messages sont très relayés. Dans le département des Yvelines, il est connu pour ses actions caritatives ; son association propose à des croyants en situation de handicap d’aller en pèlerinage à La Mecque. Mais sous ses airs bonhommes, il est loin d’être un saint. C’est un ancien délinquant, connu de la police pour des affaires de vols, de menaces, d’importation de stupéfiants. Depuis le décès de son demi-frère, il a basculé dans une vision très rigoriste de la religion. Avec cette affaire, il a trouvé l’exutoire rêvé à son militantisme.
Il inonde les associations de parents d’élèves, la FCPE et la PEEP, pour les inciter à rejoindre son combat. À la sortie du collège, il interpelle les parents musulmans et exerce sur eux des pressions. « Il voulait lancer une pétition », assure Sihem*, une mère de famille dont la fille est l’élève de Samuel Paty. « Je lui ai dit qu’il fallait qu’il arrête de s’acharner sur le prof, il m’a répondu : “Mais vous êtes musulmans, vous ne pouvez pas accepter cela.” Ce monsieur était déterminé. À partir du moment où il a publié, forcément, ça a dégénéré. »
Et ça marche. Dès le 9 octobre, Abdoullakh Anzorov, le futur terroriste, mord à l’hameçon. Il a vu l’un des messages de Chnina et prend contact avec lui à plusieurs reprises. La première conversation dure 1 minute 21 secondes. Le père de famille raccroche avec ces mots : « Salam Aleykoum. Merci pour votre soutien. » À 19 h 18, Abdoullakh Anzorov lui répond : « De rien mon frère, c’est normal. » Le 10 octobre, entre 17 h 37 et 17 h 38, Brahim Chnina et le terroriste échangent de nouveau des formules de politesse. Rien ne prouve que Chnina ait été au courant des intentions d’Anzorov. Mais une chose est sûre : à partir de ce moment, le jeune Tchétchène, qui cherche une cible depuis des mois, n’est plus obsédé que par une chose : assassiner Samuel Paty, dont il a toutes les coordonnées.
Cette campagne de dénigrement n’est pas née seule, dans la tête de Brahim Chnina. Un homme a tout orchestré en arrière-plan : Abdelhakim Sefrioui. Fondateur du collectif Cheikh Yassine (figure tutélaire du Hamas), ce vieux routard du militantisme islamiste menace depuis des années ceux qui s’opposent à son idéologie. Lui aussi risque trente ans d’emprisonnement pour « association de malfaiteurs terroriste ». Comme pour Brahim Chnina, on lui reproche d’avoir « participé à l’élaboration et la diffusion de vidéos qui présenteraient de fausses informations déformées et susciteraient un sentiment de haine à l’égard de Samuel Paty en lien avec la présentation des caricatures ». S’il n’a pas eu de contact direct avec le tueur, il l’a lui aussi armé idéologiquement.
Sefrioui contacte Brahim Chnina à la seconde où, le 7 octobre, il voit ses posts sur les réseaux. Il le trouve trop timoré et lui enjoint de passer à la vitesse supérieure. Le lendemain, à 10 h 30, il l’incite à s’inviter dans le bureau de la principale du collège, sans rendez-vous. Élise, professeure de français, se souvient de ces deux hommes, dont l’un porte une longue tunique blanche. On lui dit que M. Chnina est là avec un imam. « J’ai pensé que si un imam venait, c’est qu’il devait y avoir des problèmes de laïcité et j’ai commencé à avoir peur. » L’imam n’en est en réalité pas un. C’est un militant islamiste, fiché S et bien connu des services de renseignement.
.
Le poison de l’islamisme
Il se présente comme « membre du conseil des imams de France », une coquille vide qui sert à impressionner ses interlocuteurs. Devant la principale du collège, Brahim Chnina s’efface et Sefrioui prend toute la place. Il éructe : « Si nous étions des Juifs, nous n’aurions pas été reçus comme cela. » Les deux hommes ont en effet dû patienter quelques minutes dehors. La principale, Audrey Fouillard, qui viendra témoigner au procès, note lors de son audition : « J’ai tout de suite vu qu’aucun dialogue n’était possible. Ils ne voulaient qu’une chose : que monsieur Paty soit exclu. Ils m’ont menacée de venir manifester avec les musulmans devant le collège et d’avertir la presse. » Une technique que connaît bien Abdelhakim Sefrioui.
Cela fait des années que ce Franco-Marocain de 65 ans intimide élus, enseignants et même responsables religieux. En 2010, il avait assiégé pendant une dizaine de jours la mosquée de Drancy, qualifiant l’imam Chalghoumi, à qui il reproche d’avoir soutenu la loi contre le voile intégral dans l’espace public, d’être un apostat (ce qui revient à le mettre en danger de mort) : « Qu’y a-t-il de plus blâmable que celui qui n’a rien à voir avec l’islam ? » vociférait-il. L’année suivante, il menaçait la proviseure adjointe du lycée Auguste-Blanqui, à Saint-Ouen, parce qu’elle refusait l’entrée de l’établissement à deux jeunes filles vêtues d’abayas. « Il était très agité et me traitait de nazie, d’islamophobe. » Comme Samuel Paty, elle voit son nom circuler sur Internet, notamment sur le site du collectif pro-Hamas Cheikh Yassine, dirigé par Sefrioui et aujourd’hui dissous. « On nous promettait de nous brûler, c’était très angoissant. » La proviseure adjointe porte plainte. En vain. Une enseignante du lycée Auguste-Blanqui, Sophie Mazet, qui a vécu cette crise et ces tensions, se souvient de sa réaction en apprenant la mort de Samuel Paty : « Cela aurait pu être nous. » Dix ans plus tôt, les méthodes étaient les mêmes, mais la caisse de résonance des réseaux sociaux moins puissante.
En 2020, au collège du Bois-d’Aulne, Sefrioui réitère. Le 8 octobre, en sortant de chez la principale, il réalise une vidéo de 10 minutes, filmée devant les grilles du collège et intitulée L’Islam insulté dans un collège public. L’enquête de police montre qu’il a tout mis en scène : la jeune Zohra, interviewée, est guidée dans ses réponses ; le collège devient « là où l’abject a eu lieu », Samuel Paty un « voyou » et la « situation des musulmans est comparable à celle de Srebrenica en ex-Yougoslavie ». Le 11 octobre, l’enregistrement est diffusé sur YouTube. Pour l’avocate des parents de Samuel Paty, cette vidéo qui commence par des anachids, des chants religieux musulmans, érige Samuel Paty en cible, en homme à abattre : « C’est un blanc-seing tacite pour le passage à l’acte. »
Les avocats d’Abdelhakim Sefrioui, maîtres Brengarth, Elhamamouchi et Grossi, ne l’entendent pas de cette oreille et contestent tous les faits qui lui sont reprochés. Pour eux « cet attentat n’a rien à voir avec monsieur Sefrioui car il ne connaissait pas le terroriste et n’a jamais été en contact téléphonique avec lui […]. On lui reproche simplement sa personnalité et ses idées et de ne pas avoir anticipé l’inimaginable ». Comme si mettre une cible dans le dos d’un enseignant n’avait aucune conséquence… À ce procès, d’autres accusés, très jeunes, risquent la perpétuité. Naïm Boudaoud, Franco-Algérien de 22 ans, et Azim Epsirkhanov, Russe d’origine tchétchène de 23 ans, sont jugés pour complicité d’assassinat. Tous deux ont accompagné Abdoullakh Anzorov pour l’achat d’un couteau à Rouen. Azim l’a même déposé en voiture au collège le jour de l’assassinat de Samuel Paty. L’enjeu du procès sera pour eux de prouver qu’ils n’étaient pas au courant des intentions d’Anzorov.
Quatre autres prévenus dont une femme, Priscilla Mangel, 36 ans, sont eux accusés d’association de malfaiteurs terroriste car ils ont relayé les messages de haine de l’assassin avant et après l’attentat ou l’ont conforté dans son projet. Trois comparaissent libres, sous contrôle judiciaire. Charlie Jacquin, le professeur de sport qui a assisté à la décapitation de Samuel Paty alors qu’il passait, par hasard, en voiture, est le seul enseignant du Bois-d’Aulne à être présent tout au long du procès. Il doit témoigner lui aussi. Il dit « avoir des bouffées de colère ». Aux procès des mineurs, il a été très déçu des peines prononcées et atterré que ces collégiens, sauf un, ne s’excusent pas. Il voudrait que Sefrioui et Chnina reconnaissent devant la famille de Samuel Paty qu’ils ont insufflé la haine, qu’ils portent une responsabilité dans ce qui s’est passé. Ce n’est pas a priori la défense choisie. $
Michaëlle Gagnet
.
*Les prénoms ont été changés.
.
BIO EXPRESS
Réalisatrice de documentaires, dont “Face au danger de l’islam radical, les réponses de l’État”, Michaëlle Gagnet a notamment réalisé “Samuel Paty, l’assassinat qui aurait dû être évité”. Une enquête remarquable, en trois épisodes, disponible en replay sur la plateforme RMC BFM Play.
.
On doit cette fois être à la hauteur
.
Virginie Le Roy est l’avocate des parents de Samuel Paty et de sa sœur Gaëlle. Elle attend des sanctions exemplaires, susceptibles de mettre fin aux menaces et aux agressions à l’école.
.
La famille de Samuel Paty a été accablée par les peines jugées trop faibles lors du procès des six collégiens qui ont dénoncé Samuel Paty. Attend-elle ici des réponses pénales plus fermes ?
.
Virginie Le Roy.
L’année dernière, six adolescents ont été jugés et un seul a été condamné à six mois ferme – sous bracelet électronique. C’est celui qui a accepté l’argent du terroriste et a dénoncé son professeur. Zohra, la jeune fille qui a menti au sujet du cours de Samuel Paty et par qui tout est arrivé, n’a écopé que de dix-huit mois avec sursis. On n’a pas été à la hauteur. Pour le procès qui vient, Abdelhakim Sefrioui et Brahim Chnina encourent jusqu’à trente ans de prison. En matière de réponse au terrorisme, il faut une peine exemplaire. C’est ce qu’attend la famille de Samuel Paty.
.
En quoi cet assassinat est-il inédit ?
C’est l’engrenage qui est inédit. Parmi les accusés, certains, dont des mineurs, ne se connaissent pas et se sont mis ensemble pour assassiner un homme. C’est fou. Par ailleurs, cet assassinat prend sa source dans des appels haineux sur les réseaux sociaux. C’est tout l’enjeu du procès : reconnaître l’arme de guerre que sont les réseaux sociaux. C’est enfin la première fois qu’un professeur est décapité. On a tué un prof parce qu’il a enseigné.
.
Les avocats d’Abdelhakim Sefrioui voient en lui un « cobaye judiciaire » et nient que sa vidéo ait provoqué l’assassinat de Samuel Paty…
Il est établi que Brahim Chnina était en contact avec l’assassin et qu’Abdelhakim Sefrioui l’a conseillé. Les deux ont agi de concert. La vidéo de 10 minutes de Sefrioui érige Samuel Paty en cible, en homme à abattre. Elle contient tous les ingrédients d’un appel au meurtre et on y trouve tous les leviers qui font réagir les personnes radicalisées et tentées par le djihad.
.
Qu’est-ce qui a changé depuis l’assassinat de Samuel Paty ?
L’école a été attaquée et je n’ai pas vu le sursaut que la famille espérait pour protéger la liberté d’enseigner. Il y a eu des incidents cette année encore. 4 000 agents de l’Éducation nationale ont bénéficié d’une protection fonctionnelle en 2023, un dispositif qui permet aux enseignants menacés ou agressés d’obtenir une assistance juridique ; c’est 29 % de plus qu’en 2022 ! On n’en a pas terminé. C’est pour cela qu’il faut une réponse forte. Les terroristes ont plusieurs visages. Mais, des commandos du 13 novembre à ceux qui se radicalisent tout seuls, c’est la même gangrène qui est à la source de tous les drames.
.
Virginie Le Roy à suivre sur https://www.franc-tireur.fr/
.
Le journal Franc-tireur réunit un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée pour passer l’information et les polémiques de la semaine au crible. A leur côté, des francs-tireurs courageux et déterminés, épris de nuance, passionnément raisonnables, vous aident à décrypter les propagandes, les intox et les faux-semblants.
UN JOURNAL DE COMBAT.
Qui combat contre les populismes et le complotisme, le racisme comme l’intégrisme, et toutes les fièvres identitaires.