1914-1918 : Commémorations de la Grande Guerre
Du 28 juin 1914 au 11 novembre 1918 : Les pertes humaines de la Première Guerre mondiale s’élèvent à environ 18,6 millions de morts. Ce nombre inclut 9,7 millions de morts pour les militaires et 8,9 millions pour les civils. Total comptabilisées : 18 591 701 morts et 21 228 813 blessés. France 1 397 800 morts. MCD
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Un siècle après, la commémoration de l’Armistice demeure l’un des moments forts de la vie civique dans les grands pays européens, en France, en Belgique, au Royaume-Uni, mais aussi en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande…
L’Allemagne fait exception. Elle garde de novembre 1918 le souvenir d’une dramatique période assombrie par la famine, les troubles révolutionnaires, l’agitation politique et bien sûr le retour des soldats du front, humiliés mais « invaincus » du point de vue officiel. Aussi n’a-t-elle jamais fait le deuil de cette tragédie, laquelle est aujourd’hui occultée dans sa mémoire par celle du nazisme.
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À chaque commune son lieu de mémoire
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Pour la première fois dans l’Histoire, la plupart des victimes de la Grande Guerre furent des citoyens-soldats qui ont dû quitter leurs champs, leurs ateliers et leurs bureaux, le plus souvent dans la résignation, avec le sentiment d’un devoir nécessaire. Pour cette raison, leur perte a affecté la société tout entière, dans ses profondeurs. Parmi les grands pays, la France est celui qui a payé le tribut le plus élevé (3,4 morts pour 100 habitants), d’où la profusion de monuments aux morts dans ce pays plus qu’en aucun autre.
Les premiers monuments aux morts sont antérieurs à la Grande Guerre elle-même et se rapportent à la guerre franco-prussienne de 1870-1871.
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Ainsi la grande place Saint-Nicolas, à Bastia (Corse), se pare d’un magnifique monument destiné à l’origine à célébrer le sacrifice de ses enfants dans cette guerre. Mais il n’a été achevé et donc inauguré que dans les années 1920.
Il fait en définitive référence à la guerre de 1870-1871 et à celle de 1914-1918… mais aussi à la guerre d’indépendance de la Corse. Il montre une mère corse qui offre au général Paoli son troisième fils après avoir déjà perdu ses deux aînés à la guerre !
De 1920 à 1925, la France va se doter d’environ 30 000 monuments aux morts, chaque commune ayant à coeur d’honorer ses morts et disparus.
Ces ensembles statuaires de plus ou moins bon goût mais toujours émouvants avec leur liste de tués et de disparus deviennent un nouveau lieu d’expression de la vie civique.
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La dimension exceptionnelle de la Grande Guerre n’échappant à personne, la France et les autres belligérants ont instauré par ailleurs de nouveaux rites pour en rappeler le souvenir.
À l’occasion du premier anniversaire de l’armistice de 1918, la France a ainsi inventé le cérémonial de la « minute de silence » en hommage aux victimes du conflit.
Par ailleurs, à l’initiative de Clemenceau, la fête nationale du 14 juillet 1919 se transforme en une célébration festive de la victoire : à Paris, les soldats vainqueurs défilent sur les Champs-Élysées, précédés par les vieux maréchaux à cheval… et un millier de soldats estropiés ou mutilés de la face.
L’année suivante, le 11 novembre 1920, la IIIe République a célébré son cinquantenaire en transférant le coeur de Gambetta au Panthéon et, pour la première fois, elle a rendu hommage à un Soldat inconnu mort pendant la guerre, représentant anonyme de l’ensemble des « poilus » morts pour la France. D’autres pays comme la Belgique et le Royaume-Uni ont adopté le même rituel.
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Évoquée par François Simon, président du Souvenir français de Rennes, l’idée d’honorer un soldat tué au champ d’honneur et non identifié séduit rapidement l’opinion publique. Les Britanniques ont aussi le même projet pour le 11 novembre 1920…
Dans un premier temps, la Chambre des Députés décide que le soldat inconnu reposerait au Panthéon. Finalement, sur une idée du député Charles Dumont, une campagne de presse conduit, le 8 novembre 1920, au vote d’une loi prévoyant de rendre les honneurs du Panthéon au soldat inconnu puis d’inhumer celui-ci sous l’Arc de Triomphe de la place de l’Étoile.
Le ministre de la Guerre et des Pensions, André Maginot, ancien sergent du 44ème RIT, blessé au combat, ordonne aussitôt aux neuf commandants de Région de faire exhumer « dans un point de chaque région pris au hasard et qui devra rester secret, le corps d’un soldat identifié comme Français, mais dont l’identité n’aura pu être établie ». Chaque corps est placé dans un cercueil de chêne et dirigé sur Verdun. Le 10 novembre 1920, en présence du ministre, il revient au soldat Auguste Thin de désigner le Soldat inconnu. Avec solennité, il dépose sur le 6e cercueil un bouquet d’oeillets rouges et blancs cueillis sur le champ de bataille de Verdun. Et La Marseillaise peut alors retentir.
Conduit à la gare de Verdun sur un affût de canon, le cercueil du Soldat inconnu arrive le lendemain à la gare parisienne de Denfert-Rochereau pour la cérémonie du Panthéon puis est porté par six soldats dans une chapelle ardente au premier étage de l’Arc de Triomphe, avant d’être définitivement inhumé sous la voûte de l’Arc le 28 janvier 1921.
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Un coquelicot pour se souvenir
Contre l’avis des autorités françaises, peu soucieuses de rajouter un jour chômé au calendrier, les anciens combattants obtinrent que le 11 novembre, anniversaire de la cessation des combats, devienne un jour férié et chômé. Ce fut chose faite à partir de 1922. Dès lors, les anciens combattants firent de ce jour un jour de deuil en souvenir de leurs camarades disparus (ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’on accompagna les célébrations du 11-Novembre d’un défilé militaire).
L’anniversaire de l’Armistice est devenu depuis lors l’une des fêtes civiques les plus marquantes en France, mais aussi en Belgique et au Canada. Il est également commémoré avec ferveur – mais non chômé – en Grande-Bretagne, ainsi qu’aux États-Unis sous le nom de Veterans Day.
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Dans les pays anglo-saxons, les anciens combattants, les officiels et aussi les particuliers communient dans le souvenir des morts en portant un coquelicot de papier à la boutonnière. Cette fleur a une prédilection pour les sols fortement remués et, pour cette raison, s’épanouit dans les champs de bataille et les cimetières militaires. Cette particularité lui a valu d’être évoquée dans des poèmes à la mémoire des soldats défunts.
On dit que deux jours avant l’armistice du 11 novembre 1918, une Américaine eut l’idée d’arborer un coquelicot sur la poitrine. Son idée fut aussitôt reprise par ses concitoyens et, en 1921, le feld-maréchal Douglas Haig encouragea la vente de coquelicots en papier par la Légion britannique en vue d’amasser des fonds pour les anciens combattants pauvres et invalides (British Poppy Day Appeal).
En réponse à l’initiative anglo-saxonne, les Français ont choisi quant à eux le bleuet pour signifier l’hommage à leurs morts de la Grande Guerre. Les personnels des armées françaises sont ainsi invités à porter un Bleuet de France au revers de leur tenue du 2 au 11 novembre…
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Du fait de leur appartenance à la société civile, les soldats de la Grande Guerre ont très vite obtenus que leurs compagnons morts au combat soient inhumés dans des tombes individuelles, comme tout citoyen respectable, et non plus dans des fosses communes, selon une coutume immémoriale.
Après le conflit, les autorités religieuses et la société civile se sont mobilisées pour rassembler dans des nécropoles monumentales les dépouilles qui n’avaient pas été rapatriées par leurs proches. Tous les sites de bataille, de la Manche au Jura sont ainsi piqués de cimetières verdoyants aux croix blanches soigneusement alignées et surmontées du drapeau tricolore. Les plus grandes nécropoles sont Notre-Dame-de-Lorette, sur une éminence qui domine les champs de bataille de l’Artois (près d’Arras) et Douaumont, au centre névralgique de la bataille de Verdun.
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Mémoires de la Grande Guerre
La « démobilisation » des morts
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« Honneur aux morts, ils nous ont fait cette victoire. » Le 11 novembre 1918, le président du Conseil Georges Clemenceau rappelle devant la Chambre des députés ce que les vivants doivent aux morts. Mais tandis que l’on célèbre le sacrifice, nombre de familles attendent qu’on « démobilise » les morts et qu’on leur rende la dépouille de celui qui est tombé, là-haut, sur la ligne du front.
Entre l’État, qui interdit toute exhumation « sauvage » depuis le 19 novembre 1914, et les familles, on rejoue l’affrontement de Créon et d’Antigone, entre l’ordre et l’émotion, la loi et la piété familiale.
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À chaque mort sa sépulture
Au départ, en 1914, rien n’est vraiment prévu en ce qui concerne les morts. Les instructions, comme dans les guerres précédentes, prévoient de creuser des charniers pour y entreposer les victimes. Les combattants sont bien dotés d’une plaque d’identité depuis 1881, mais celle-ci vise plus à transcrire les décès qu’à rendre ultérieurement les corps aux familles car une fois la plaque retirée de la dépouille, plus rien ne peut l’authentifier.
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Ces règlements qui transforment les morts pour la France en anonymes n’ont pas été respectés par les mobilisés. Ils ont accepté de tomber pour le pays mais souhaitent que les identités ne se perdent pas pour qu’un jour leurs parents, leurs épouses et leurs enfants puissent venir se recueillir sur leurs tombes.
En lieu et place des charniers, les combattants creusent donc des tombes individuelles et gravent les noms des défunts sur des croix de bois de fortune ou encore les écrivent sur des bouts de papier qu’ils glissent dans des bouteilles.
L’autorité militaire finit par s’incliner et renoncer aux tombes collectives en 1915, puis adopte le modèle de la plaque d’identité sécable afin que les corps puissent être plus tard rendus aux familles.
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Souvent, on enterre les hommes à proximité du front dans de petits cimetières, parfois même les tombes sont isolées et seront regroupées après-guerre en des ensembles funéraires plus importants voire en de gigantesques ossuaires, à Notre-Dame de Lorette ou à Douaumont par exemple.
Mais durant deux ans, les Français et les politiques se divisent sur le sort des « glorieux morts » : faut-il les maintenir au front, là où ils sont tombés, aux côtés de leurs camarades, ou autoriser leur rapatriement dans les caveaux familiaux ?
Au Parlement, Paul Doumer, qui a perdu ses trois fils et souhaite les voir demeurer au front comme d’éternelles sentinelles, s’oppose à Louis Barthou, dont le fils a été tué en 1914 et qui voudrait tant le ramener au Père-Lachaise.
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Les défunts, objets d’un commerce lucratif
Évidemment, tous n’ont pas la patience d’attendre que le gouvernement légifère, et l’on assiste à ces équipées clandestines de familles endeuillées qui, à l’aide d’entrepreneurs véreux ou de bonnes âmes, déterrent en toute illégalité leurs chers disparus pour les ramener incognito au cimetière communal.
Le problème c’est que la zone des armées est livrée au désordre des initiatives individuelles, surtout que les familles en souffrance commettent des erreurs, ramenant des dépouilles dont l’identité n’est pas assurée, brisant les bouteilles renversées sur les tombes pour y lire le nom des morts, rendant ainsi l’identification de ces derniers impossibles.
Si les gendarmes et la justice veillent, le temps que l’on fouille les champs de bataille et que l’on recense les morts, la loi finit par autoriser le transfert des corps, le 31 juillet 1920. L’État prendra à sa charge l’exhumation, le transport et l’inhumation des morts. Évidemment, ce marché des macchabées attire une ribambelle de mercantis dont certains, peu scrupuleux, économisent sur la taille des cercueils en brisant les tibias des soldats qui dépassent la taille moyenne. Au revoir là-haut, ce n’est malheureusement pas que du cinéma.
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Les journaux parisiens révèlent les conditions particulièrement pénibles et humiliantes que doivent endurer les familles souhaitant récupérer les dépouilles des soldats morts au front afin de leur offrir une sépulture digne.
La Presse, l’un des premiers grands quotidiens populaires français, expose sans détours, dans son article Le scandale des exhumations militaires, les faits et les défaillances inconcevables des pouvoirs publics…
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Le scandale des exhumations militaires
Au total, un tiers des militaires identifiés ont été ramenés à l’arrière et « démobilisés » (à titre posthume s’entend). Pour les familles qui souhaitent conserver le corps de leurs défunts au front, sur la terre où ils sont tombés, l’État se fait un devoir de payer une fois par an le déplacement du domicile au cimetière.
Malgré le concours de l’État, nombreux sont ceux qui ne pourront jamais se recueillir sur une tombe. Ces familles de disparus qui n’auront jamais de corps ni de certitudes, disposeront cependant d’une tombe de substitution, un mort anonyme placé sous l’Arc de Triomphe.
À l’époque, en effet, le Soldat inconnu, inhumé le 11 novembre 1920, n’était pas seulement le symbole du sacrifice de tous. Il n’était pas seulement le corps public d’un pays en deuil. Il était le corps privé de tous ceux qui ne savaient où pleurer. Il était le fils de toutes les mères qui avaient perdu leur fils.
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Les monuments qui fleurissent dans toutes les communes de France, avec leur longue liste de morts, n’étaient pas loin, eux aussi, de représenter des tombes fictives. De 1918 à 1925, il s’en construit en moyenne quinze par jour. La société d’après-guerre est décidément écrasée par le poids des morts, durablement traumatisée. « Ô mort, où est ta victoire ? » La victoire, en fait, avait coûté trop cher.
Jean-Yves Le Naour
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11 novembre 1918 : Que reste-t-il des nécropoles de la Grande Guerre ?
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La Première Guerre mondiale a laissé une France en deuil qui s’est couverte de nécropoles. Ces vastes vaisseaux immobiles, chargés des restes mortels de tous ceux qui ont donné leur vie pour leur pays, ont peu à peu disparu de notre vie collective. Avons-nous le droit de les condamner à l’oubli ? Ne devons-nous pas les honorer et méditer sur le courage de ces hommes et de ces femmes qui ont sacrifié leur vie ?
Il y a 110 ans, c’était la première année d’une guerre que certains avaient cru fraîche et joyeuse. Une guerre qui « embrasa » l’ensemble des nations constituées ainsi que les larges territoires, alors colonies des nations européennes.
110 ans, que cela semble loin pour tous nos concitoyens ! C’était le temps de nos ancêtres, celui de nos grands-pères et de nos arrière-grands-pères, et pour les plus jeunes d’entre nous le temps de leurs arrière-arrière-grands-pères.
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Que nous reste-t-il de leur mémoire ? Des monuments aux morts ou les longues listes de noms nous rappellent l’effroyable hécatombe d’une jeunesse qui manqua si durement à la France durant l’entre-deux guerres.
De nombreuses sépultures situées dans de vastes nécropoles dont la majorité échappe au circuit touristique, tandis que les tombes familiales disparaissent progressivement de nos cimetières communaux, suivant le rythme de l’expiration des concessions.
Quel étrange temps de celui qui voit les médias se passionner pour les restes de combattants retrouvés sur les champs de bataille et regarder avec indifférence la disparition des tombes de nos cimetières communaux.
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Qu’elle semble loin cette histoire de combattants – celle de millions d’hommes, survivants de la Grande Guerre, qui se mobilisèrent au sein d’un vaste réseau d’associations, arborant fièrement leurs drapeaux qui symbolisent leur engagement de combattants. Des drapeaux, aujourd’hui, retrouvés en vente sur Internet et dans des vide-greniers.
110 ans, si loin et si près, lorsque le nom de Verdun réapparaît dans les médias comme élément de comparaison avec les batailles en Ukraine ; lorsque la guerre entre la Russie et l’Ukraine retrouve les deux phases de la guerre de 14-18, celle du mouvement et celle des tranchées ; lorsque le Liban retrouve le souvenir de la famine qui faucha 250 000 habitants en 14-18 ; lorsque les industries de guerre fonctionnent à plein rendement.
110 ans, un passé qui s’impose à nous, un présent qui nous interroge, une ardente obligation de nous souvenir pour ne pas revivre.
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