« Spectres de Marx » : Jacques Derrida, ce revenant irréductible
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Le grand philosophe est mort il y a vingt ans. Cet anniversaire est marqué par la nouvelle édition d’une œuvre majeure, reflexion sur la possibilité d’une espérance révolutionnaire.
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« Spectres de Marx. L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale », de Jacques Derrida, nouvelle édition augmentée d’un débat inédit avec Etienne Balibar, de corrections in texto de l’auteur et d’extraits de correspondances, Seuil, 294 p., 25 €, numérique 17,50 € (en librairie le 8 novembre).
Publié pour la première fois en 1993, Spectres de Marx, aujourd’hui réédité, est l’œuvre la plus célèbre de Jacques Derrida, mort il y a vingt ans. Issue d’une conférence donnée à l’université de Californie en 1993, sur le thème « Où va le marxisme ? », elle est dédiée à Chris Hani, haut responsable de la branche armée du Congrès national africain (ANC), proche de Nelson Mandela, assassiné quelques jours auparavant,en tant que « communiste », par un émigré polonais d’extrême droite favorable au maintien de l’apartheid. Des centaines d’articles, plusieurs livres, des films et une pièce de théâtre ont été consacrés à ce texte qui propose une vaste réflexion sur l’état de la civilisation occidentale après la chute du mur de Berlin (1989) et le triomphe planétaire du libéralisme. L’espérance révolutionnaire est-elle encore possible dans le monde unipolaire du postcommunisme ?
Divisé en cinq chapitres, l’ouvrage (auquel manquent hélas une bibliographie et un appareil critique) se présente comme un commentaire à l’infini de toutes les variations possibles du mot « spectre » : fantôme, esprit, revenant, entité clinique, apparition, zombie, etc. S’inspirant de L’Interprétation des rêves, de Freud (1899), et de l’art du cinéma muet, Derrida se livre à une mise en scène hallucinatoire des différentes occurrences du mot. Il ne propose ni retour à Marx ni fabrication de « machines à dogmes » – partis ou groupuscules –, mais il critique vertement le politologue américain Francis Fukuyama, qui se disait convaincu, dans un best-seller mondial annonçant la « fin de l’histoire » (1992), de l’inutilité de tout esprit de révolte après l’effondrement du communisme. L’histoire n’est jamais finie, rétorque Derrida, et plus on affirme que Marx est mort, plus son image refoulée fait retour dans l’imaginaire social et subjectif. Aussi bien la figure spectrale de Marx est-elle omniprésente dans les discours incantatoires de ceux qui prétendent effacer son nom et réduire à néant toute forme de rébellion..
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Epopée derridienne
Pour démontrer qu’une société a le devoir de se confronter à son passé – et donc à ses fantômes – afin de mieux comprendre le présent et de construire l’avenir, Derrida convoque trois grands noms de l’histoire de la culture occidentale : Shakespeare, Karl Marx et Paul Valéry.
Confronté au spectre de son père sur les remparts d’Elseneur, Hamlet (1601) hurle son impuissance face à l’injonction d’avoir à rétablir l’ordre d’un monde en décomposition : « Le temps est hors de ses gonds/ Ô sort maudit/ Qui veut que je sois né pour le rejointer ! » Auteurs de la célèbre phrase : « Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre », Marx et Engels en appellent au contraire, en 1848, à un renversement des anciennes puissances impériales (Manifeste du parti communiste). Quant à Paul Valéry, il réactualise, en 1919, l’impuissance hamlétienne en regardant avec horreur les charniers de la Grande Guerre : « Maintenant nous savons que les civilisations sont mortelles… l’Hamlet européen regarde des millions de spectres. Mais il est un Hamlet intellectuel. Il médite sur la vie et la mort des vérités. » (La Crise de l’esprit)
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Sortir de la guerre des mémoires
Dans l’épopée derridienne de 1993, Hamlet tient entre ses mains le crâne d’un Marx fasciné par Shakespeare, tandis que Valéry proclame leur défaite commune. Mais d’autres spectres surgissent en permanence, comme la barricade sanglante de 1832 réinventée par Victor Hugo dans Les Misérables (1862) ou la figure malheureuse du philosophe Louis Althusser, dernier grand penseur du marxisme. Récurrence mortifère de spectres qui se substituent les uns aux autres, déplore Derrida. Pour sortir de cette guerre des mémoires, l’Europe doit s’imposer un travail de deuil : donner la parole à tous les spectres, c’est-à-dire à la pluralité des langues et des récits, réunir le temps disjoint et le temps de l’avenir, la pensée de la spectralité et celle de l’imprévisible. Et il nomme « hantologie » (ou logique de la hantise) l’expression de la manifestation d’une trace issue du passé qui ne cesse de hanter le présent : « Elle marquerait l’existence même de l’Europe. » Le néologisme fera fortune : il inspirera un mouvement culturel avant d’être utilisé en psychiatrie pour désigner différents troubles psychotiques
Au terme de cette réflexion, le philosophe propose à ses interlocuteurs un « apprendre à vivre enfin » qui déboucherait sur l’invention d’une Internationale « intempestive », sans statut ni organisation, mais susceptible de combattre les dix « plaies » générées par les excès du libéralisme. Parmi elles : le danger nucléaire, les guerres interethniques, les mafias, les trafics de drogue, la fabrication des misères par la dette. Trente ans plus tard, ce programme semble plus que jamais à l’ordre du jour.
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1930 Jacques Derrida naît à El Biar, en Algérie.
1949 Il s’installe à Paris.
1960 Il enseigne la philosophie à la Sorbonne, puis, dès 1964, à l’Ecole normale supérieure.
1962 Introduction à L’Origine de la géométrie, de Husserl (PUF).
1967 De la grammatologie (Minuit).
1972 La Dissémination (Seuil).
1972 Marges de la philosophie (Minuit).
1983 Il est l’un des cofondateurs du Collège international de philosophie.
1987 De l’esprit. Heidegger et la question (Galilée).
1990 Le Problème de la genèse dans la phénoménologie de Husserl (PUF).
1993 Spectres de Marx (Galilée).
1995 En tant que vice-président du Parlement international des écrivains, il cosigne un appel aux villes d’Europe en faveur de la constitution de villes-refuges pour les auteurs persécutés.
1996 Le Monolinguisme de l’autre (Galilée).
1999 Donner la mort (Galilée).
2003 Chaque fois unique, la fin du monde (Galilée).
2004 Il meurt, à l’âge de 74 ans, à Paris.
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- « Spectres de Marx », de Jacques Derrida, nouvelle édition
- Entretien avec Benoît Peeters, biographe du philosophe
- « Du même à l’autre », de Jacques Derrida : les cours sur Husserl de 1963
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Elisabeth Roudinesco, Historienne