Deux ans après la mort de Mahsa Jîna Amini, où en est le mouvement «Femme, vie, liberté» en Iran?
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La mort de la jeune femme le 16 septembre 2022, trois jours après son arrestation par la police des mœurs iranienne, est à l’origine du plus long soulèvement populaire iranien depuis la révolution de 1979.
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Deux ans de deuils et de révoltes, et c’est la société iranienne tout entière qui a profondément changé. Quotidiennement, la population réinvente de nouveaux modes de socialisation et d’engagement politique, en dépit de la répression brutale menée par le régime islamique.
Samedi 2 novembre 2024, des images qui auraient été encore impensables il y a peu ont fait le tour du monde, alors qu’Ahou Daryaei, étudiante à l’Université Azad de Téhéran, harcelée par des bassidji (des miliciens du gouvernement iranien) pour port de vêtements non réglementaires, s’est mise en sous-vêtements avant de déambuler dans les rues de la capitale. Peu de temps après, la jeune femme était emportée dans une voiture banalisée des autorités iraniennes.
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La goutte d’eau et l’étincelle
Son arrestation fait naturellement écho à celle, violente, de Mahsa Jîna Amini par Gasht-e Ershad, la police des mœurs iranienne, qui devait causer sa mort pour un hijab porté de façon jugée trop relâchée. L’annonce de son décès, le 16 septembre 2022, lançait ce qui apparaît désormais comme le plus long soulèvement populaire iranien depuis la révolution de 1979.
Lors des funérailles de la jeune femme de 22 ans, un slogan historique du mouvement de libération kurde était scandé, devenu depuis celui de cette insurrection sans précédent: «Jin, Jiyan, Azadî», «Femme, vie, liberté». Partout dans le pays, des villes les plus conservatrices, comme Machhad, aux foyers contestataires, comme Sanandadj, la population est descendue dans la rue pour réclamer justice, liberté, la levée du port du voile obligatoire et la chute du régime.
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«C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, relève Chowra Makaremi, anthropologue au CNRS et spécialiste de l’Iran. Certains ont appelé ça “la révolte des jeunes femmes”, mais ce n’est absolument pas ça: c’est une révolte qui a utilisé toute la contestation féministe qui maturait depuis plusieurs décennies et qui a circulé dans d’autres mouvements de la population. Aujourd’hui, la société civile a débordé et rendu caducs les anciens clivages: on n’a plus deux Iran, l’un traditionnel, compatible avec la République islamique, et l’autre de classe moyenne, éduqué. Les demandes de démocratie, d’égalité économique, de lutte contre la corruption, de dignité, de vie meilleure et d’égalité femmes-hommes sont partagées par toutes les franges et les classes sociales.»
De fait, les premières manifestations de 2022, énormes, prennent de court le régime, alors que des rassemblements aussi bien massifs que sporadiques s’attaquent à tous ses symboles. Manifestations, commémorations, sit-in, happenings… Des voiles sont arrachés, des portraits du Guide suprême déchirés, jusqu’à ce que les forces de l’ordre viennent mater les protestataires, au prix de nombreuses vies fauchées. En mars 2024, un rapport de l’ONU faisait état d’au moins 551 morts, dont 68 enfants, au terme de la seule première année de révolte. Le nombre d’arrestations est estimé à environ 60.000 à ce stade, pour une moyenne d’âge de 15 ans.
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Une cruauté politique
La répression, qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui, est d’une violence extrême, à tel point que l’ONU parle, dans le sillage de plusieurs ONG de défense des droits humains, de «crimes contre l’humanité» perpétrés par le régime iranien contre sa population. L’arsenal déployé par l’État, considérable, s’abat en priorité sur les femmes, les minorités ethniques –notamment kurdes et baloutches–, mais aussi la communauté LGBT+, qui s’est portée à l’avant-front de la contestation.
Exécutions sommaires, enlèvements, emprisonnements, tortures, violences sexuelles systématiques… La liste des exactions commises par les hommes de main et les donneurs d’ordres du régime est à l’image de l’impunité dont ils jouissent.
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«On a affaire à des formes de violence répressive nouvelles. Il y a vraiment une politique de la cruauté qui est à l’œuvre et qui cherche à avoir des effets d’intimidation et de terreur.»
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«On retrouve l’intrication d’un système visible de répression et d’un système clandestin et intraçable. Il y a d’un côté les mandats d’arrêt, le fonctionnement habituel des tribunaux révolutionnaires, avec tout l’arbitraire qui règne dans ces lieux, où les prévenus sont torturés, jugés en huis clos sans possibilité d’appel, mais qui conserve un ordre institutionnel. Et puis il y a tout ce qui déborde ce dispositif de contrôle: des arrestations par des personnes masquées dont on ne sait pas qui elles sont, des personnes disparues dont on retrouve le corps mutilé plusieurs jours plus tard, etc. Beaucoup de rumeurs circulent et alimentent un imaginaire de violences», explique Chowra Makaremi.
Si ce double système répressif était déjà opérant dans les années 1980, la chercheuse, qui a longuement travaillé sur la violence d’État en Iran, estime que 2022 marque une rupture: «On a affaire à des formes de violence répressive nouvelles. Il y a vraiment une politique de la cruauté qui est à l’œuvre et qui cherche à avoir des effets d’intimidation et de terreur.» À côté de prisons, c’est tout un complexe de centres de détention non officiels qui s’est développé, où sont retenus en dehors de tout cadre juridique des manifestantes et manifestants arrêtés: baraquements militaires, gymnases sportifs, bâtiments désaffectés, maisons privées. La terreur repose aussi sur cette opacité de la répression qui nourrit les incertitudes, laisse toujours imaginer le pire et réduit au silence les victimes et leurs proches.
«Rendre aux familles des corps défigurés, en pièces, est quelque chose d’une grande violence, qui rend le deuil impossible», relève Chowra Makaremi, pointant la circulation des techniques de répression et de torture entre ce qui se pratique en Syrie, en Irak et en Iran. Pour la chercheuse, le geste de l’étudiante de Téhéran, Ahou Daryaei, se dénudant face aux milices du régime, a aussi opéré comme un révélateur de cette violence:
«On ne sait pas à quel point son acte était prémédité ou pas; il n’empêche qu’elle a trouvé, sous le coup de l’émotion, un langage pour sa contestation qui indique le lieu de cette violence qui s’exerce principalement sur le corps des femmes, mais aussi énormément sur le corps des hommes.» Et de relever le paradoxe d’une répression telle qu’elle ne peut que continuer d’appeler à la révolte: «Maintenant, la contestation part pour ainsi dire du ventre de la bête: c’est précisément parce qu’elle est arrêtée par la police des mœurs qu’elle se dévêt sous les yeux de la police des mœurs.»
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Psychiatriser les révoltées
Après son arrestation, Ahou Daryaei a été placée de force dans un hôpital psychiatrique, cependant que la direction de l’université lui imputait des troubles mentaux et une «grave détresse psychologique». La pratique, récurrente sous le régime islamique, vise à psychiatriser toute forme de contestation pour la décrédibiliser. Depuis 2022-2023, les tribunaux iraniens se sont mis à condamner des femmes qui refusaient de porter le voile à suivre des thérapies de «rééducation» dans des «centres médico-psychologiques» et à envoyer des enfants, arrêtés dans la rue ou à l’école, dans des centres pour délinquants toxicomanes.
Des ONG font également état d’injections forcées de substances inconnues à des détenus, dont plusieurs se sont suicidés dans d’obscures circonstances peu après leur sortie de prison. D’autre part, plusieurs attaques au gaz chimique perpétrées dans des établissements scolaires de jeunes filles à travers tout le pays, dans le contexte des manifestations en hommage à Mahsa Jîna Amini, ont causé des centaines d’intoxications. Le gouvernement, qui a traité l’affaire comme relevant du simple stress ou d’une «contagion mentale», dément toute responsabilité.
«Le régime cherche à pathologiser les actes individuels, mais c’est aussi la société qui décide de ce qu’on va en faire, souligne Chowra Makaremi, autrice d’un essai intitulé Femme! Vie! Liberté! Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran. Quand des femmes ont commencé à mettre leur voile au bout d’un bâton [en 2017-2018], c’était complètement inconcevable. Mais ces ruptures se normalisent: quelques années plus tard, des femmes se réapproprient cet acte, soutenues collectivement par des hommes.»
«Le courage est revenu comme valeur en Iran, les leçons qu’on peut en tirer sont très importantes pour nous en Occident, car ça montre que le courage n’est pas une vertu individuelle: il se construit collectivement.» : Chowra Makaremi, anthropologue au CNRS
Alors qu’en 2023, la contestation directe n’était plus possible dans la rue, au risque d’être abattu, les modes de révolte ont évolué et se sont individualisés pour persister: en place de rassemblements, ce sont les coups d’éclat ponctuels, spectaculaires, qui se sont multipliés, souvent filmés et diffusés sur les réseaux sociaux à en devenir viraux. C’est le cas de la mode du «jeté de turban» (amāmeh-parāni), nouveau sport national de la jeunesse iranienne, né aux premiers mois de la révolte, qui consiste à faire sauter par surprise le turban d’un mollah par une tape bien sentie et à prendre la fuite en courant, hilare.
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«Des façons de faire des scènes en public, qui pouvaient apparaître comme “hystériques”, sont devenues des actes de courage, commente Chowra Makaremi. Le courage est revenu comme valeur en Iran, les leçons qu’on peut en tirer sont très importantes pour nous en Occident, car ça montre que le courage n’est pas une vertu individuelle: il se construit collectivement. Ça revient au centre de l’espace public, on en fait une valeur, on le loue, on partage ces vidéos et on se met derrière cette femme en sous-vêtements, même si ce n’est pas une image qui semble facile à accepter d’emblée. Ça vient mettre au défi les Iraniens et les Iraniennes par rapport à l’héritage du mouvement “Femme, vie, liberté”: jusqu’où sont-ils prêts à aller? Comment arrive-t-on à se placer du côté de celle qui a décidé de vivre cette honte publique pour retourner le stigmate et mettre à nu le pouvoir?»
Révolte sans frontières
En dépit de la brutalité du régime, le mouvement «Femme, vie, liberté» ne s’essouffle guère. La récente action de l’étudiante de Téhéran n’est d’ailleurs qu’un exemple de sa persistance parmi tant d’autres, qui continuent d’essaimer sur les réseaux iraniens, lesquels sont aujourd’hui un lieu majeur, bien que virtuel, de cette révolte.
Pour la sociologue et démographe Marie Ladier-Fouladi, ex-directrice de recherche au CNRS et autrice de La République islamique d’Iran vue de l’intérieur, l’usage d’internet et des réseaux sociaux est d’ailleurs l’un des éléments qui explique la réussite stratégique du mouvement, qui a très fortement mobilisé la jeunesse, tout autant que la surprise du gouvernement qui ne s’attendait vraisemblablement pas à un tel embrasement.
«La vente des téléphones portables en Iran est sous le contrôle des gardiens de la révolution, explique la chercheuse. Le gouvernement y voyait avant tout une manne financière reposant sur la jeunesse, pensant qu’elle se contentait de s’amuser sur son téléphone. Très paradoxalement, la génération Z a échappé à la surveillance de l’État, qui la pensait apolitique, et s’est socialisée dans cet espace virtuel. Elle s’est ouverte sur l’international et a trouvé des inspirations ailleurs. C’est certes un espace virtuel, mais c’est surtout un espace qui n’a pas de frontière: il n’y a pas de distinction de classe, d’espace de résidence, de genre, de religion… Tout ce qu’ils veulent, c’est vivre librement et tranquillement.»
«Tout change pour que rien ne change.» : Chowra Makaremi, anthropologue au CNRS
Si les réseaux sociaux, bien qu’étroitement surveillés par le régime, opèrent comme caisse de résonance du mouvement insurrectionnel, notamment à l’étranger –non sans son lot d’instrumentalisations de tous bords–, la longévité de la contestation tient surtout à la cristallisation d’une solidarité qui traverse tous les secteurs de la société iranienne. Milieux syndicaux, commerçants, ouvriers, agricoles, enseignants, réseaux de journalistes, d’activistes, d’avocats, de militants écologistes, groupes armés d’opposition, etc. «Le soulèvement s’est transmis aux générations moins jeunes et, surtout, dans les prisons, parmi les prisonnières politiques à Téhéran, qui prennent le relais pour appeler à une résistance plus large», relève Marie Ladier-Fouladi.
Narges Mohammadi, qui a reçu le prix Nobel de la paix 2023 depuis la prison d’Evin, à Téhéran, est l’un des symboles forts de cette mobilisation qui persiste au cœur même de l’appareil répressif: on a ainsi vu les prisonnières politiques publier des communiqués de soutien à la révolte (et plus récemment, à l’étudiante de Téhéran) depuis les murs des prisons, ou organiser des grèves de la faim chaque «mardi noir», lançant le mouvement des «mardis sans peine de mort», initié dans la prison de Ghezel Hesar en janvier 2024 et qui s’est répandu dans d’autres prisons de la République islamique.
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Et après?
Qu’en est-il du changement promis par Massoud Pezechkian, le nouveau président de la République islamique, élu en juillet 2024? Volontiers présenté comme «réformateur» et «modéré», l’ancien ministre, proche des gardiens de la révolution, élu avec un taux d’abstention record (60% au premier tour, 50% au second), n’a pas endigué les exécutions de prisonniers, au nombre de quatre-vingt-sept un mois après son investiture.
«Tout change pour que rien ne change», cingle Chowra Makaremi, reprenant l’adage viscontien. «C’est simplement une nouvelle vitrine», renchérit Marie Ladier-Fouladi, qui poursuit: «Khamenei cherchait une solution pour sortir de cette crise politique, économique et géostratégique que connaît le pays. Les sanctions importantes des Européens et des États-Unis ont considérablement affaibli l’économie iranienne et, pour mener des négociations, il ne pouvait pas s’appuyer sur Raïssi, considéré comme le héros de Téhéran. À sa mort, il voulait adoucir l’image du pays, et il a trouvé Pezechkian.»
Les origines kurdes du nouveau président –lui se présente comme étant d’origine «turque»–, qui s’était prononcé par le passé en faveur de l’apprentissage des langues régionales comme le kurde ou l’azéri, position plutôt inhabituelle dans un pays marqué par des formes d’exploitation coloniale, ne semblent toutefois avoir aucune influence sur la répression ultra-violente qui cible particulièrement les minorités kurdes et baloutches, alors que le Rojhelat (Kurdistan iranien), au nord-ouest, et le Sistan-et-Baloutchistan, au sud-est, font l’objet de dispositifs sécuritaires et punitifs particulièrement sévères.
Dans une ville comme Saqqez, dont était originaire Mahsa Jîna Amini, de nombreuses caméra de surveillance ont été installées dans les rues et la présence des forces de l’ordre, visibles ou en civils, a été considérablement renforcée: une façon d’empêcher toute opposition en assurant un climat de défiance et de terreur, alors que les arrestations arbitraires se multiplient.
Ces tours de vis répétés sont aussi le signe d’un régime poussé dans ses retranchements, alors qu’aux troubles intérieurs sont venues se superposer la pression exercée par un État d’Israël lancé dans une campagne régionale destructrice et la menace d’un étau américain de plus en plus serré avec la réélection de Donald Trump à la présidence. Mais si la population iranienne vit dans l’angoisse d’un embrasement régional et des représailles du régime, elle n’en est pas moins résolue à lutter pour ses libertés.
Léa Polverini. Moult ‘ Medias