La vie politique française est-elle déjà « trumpisée » ?

Hystérisation du débat, avalanche de fake news, polarisation de la vie parlementaire, montée en puissance de médias complotistes ou focalisation extrême sur les sujets de l’immigration et de la sécurité : la politique française n’aurait-elle pas déjà basculé dans une forme de « trumpisation » ? Comparaison n’est jamais raison, mais les Etats-Unis sont souvent le miroir de nos tristes passions. « Les similitudes entre les deux pays sautent aux yeux », constate le politologue Rémi Lefebvre, et, ajoute-t-il, « cela fait flipper ! » Le directeur général du département opinion de l’Ifop, Frédéric Dabi, dresse un constat identique : « Si le trumpisme se caractérise par un rejet de plus en plus massif des élites et une fracture qui s’accroît entre les “gros” et les “petits”, alors, oui, nos sondages en France disent la même chose. » Si bien qu’il n’est plus temps de se demander si la « trumpisation » des esprits est ou non à l’œuvre en France – c’est déjà le cas –, mais plutôt de tenter de comprendre quels basculements l’élection américaine va encore entraîner, à droite comme à gauche.
Commençons par le personnage Trump. Une personnalité aussi délirante, raciste et misogyne peut-elle émerger dans notre champ politique ? Peu de responsables se réclament aujourd’hui d’une telle filiation. A l’exception des deux Eric : Zemmour et Ciotti. L’ex-patron des Républicains, rallié à Marine Le Pen, se rêve en « Trump français » et s’est fendu d’un tweet exalté : « La victoire de Donald Trump est une espérance pour la France ! Face aux délires wokistes, à l’immigration de masse et aux conflits dans le monde, le peuple américain a su se lever. Avec l’union des droites, faisons preuve d’audace à notre tour. » Quant à Eric Zemmour, il tente lui aussi de s’inscrire dans le sillage de son modèle américain. « Sa victoire est bien la preuve qu’en politique on n’est jamais mort », s’est-il félicité sur CNews. Après avoir échoué à la présidentielle de 2022, puis vu son parti exploser lors des législatives de l’été dernier, Zemmour imagine-t-il connaître pareille résurrection ?
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« Il ne faut jamais oublier que Trump est le candidat des républicains, l’un des deux grands partis de gouvernement aux Etats-Unis. Cela n’a rien de comparable avec la situation de Zemmour », tempère Vincent Martigny, professeur en science politique. Son collègue Rémi Lefebvre est également sceptique : « Une personnalité aussi outrancière, aussi vulgaire, qui cultive à ce point une forme de médiocrité assumée n’arriverait pas à percer en France. » Marine Le Pen l’a compris : « Ça ne marche pas ici. Les Français se font une idée plus haute du comportement de leur représentant », confie-t-elle. Au lendemain de la victoire de Donald Trump, le Rassemblement national (RN) a donc joué la sobriété, se contentant de rappeler la « liberté » de choix des électeurs américains. Il semble bien loin le temps où l’ex-patronne du RN se montrait si fière d’accueillir à son congrès Steve Bannon, le conseiller de Trump. C’était en 2018. Aujourd’hui, elle n’aspire qu’à acquérir la respectabilité nécessaire pour s’emparer de l’Elysée.
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L’ex-président de LR et nouvel allié de Marine Le Pen, Eric Ciotti, (ici, en meeting le 31 août à Levens) s’est félicité de la victoire de Donald Trump.
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Cela n’empêche pas les militants RN de jubiler. Même si le style iconoclaste de Donald Trump semble difficilement importable en France, son logiciel idéologique l’est bien plus aisément. L’extrême droite s’estime renforcée dans ses positions, quand la gauche se voit bousculée dans ses convictions. « Avec ce qu’elle charrie, cette élection va avoir un énorme impact chez nous, prédit Rémi Lefebvre. La façon dont les leaders de gauche se déterminent actuellement nous indique ce qu’ils vont faire demain. » De Jean-Luc Mélenchon à François Ruffin en passant par Raphaël Glucksmann, la victoire de Trump a provoqué des réactions divergentes. Les insoumis y voient d’abord la défaite du Parti démocrate. « Trump a fait du Trump, et Kamala Harris a fait du Hollande. Il y a une inquiétude aussi en France, que certains veuillent suivre une voie molle qui, à la fin, amène l’extrême droite au pouvoir », a résumé le député LFI Antoine Léaument. Modérée et centriste, Kamala Harris se serait aussi montrée trop pro-israélienne, argue Mélenchon dans une note de blog : « Cela a pesé très lourd pour démobiliser les gens qui ont une conscience humaine sensible aux malheurs des autres. » Sans surprise, le leader insoumis s’estime donc conforté dans son choix de la radicalité..
De son côté, François Ruffin préfère souligner la dimension sociale du vote américain : « Quand la gauche abandonne les travailleurs, il ne faut pas s’étonner que les travailleurs abandonnent la gauche », a-t-il réagi. Mais le député de la Somme va plus loin. S’il refuse d’être considéré comme un « trumpiste » de gauche, il se réclame néanmoins de plus en plus ouvertement du « protectionnisme » : « Je réclame de la régulation, de la protection, et des quotas d’importation. » Cette défense de la souveraineté est aussi déclinée – à sa façon – par Raphaël Glucksmann, mais à l’échelle européenne. « Nous allons désormais nous retrouver seuls en Europe, seuls face à Poutine, seuls face à la vague d’extrême droite et autoritaire qui balaie nos nations », a réagi sur X le député européen, qui appelle à bâtir sans tarder une « défense européenne » et une « Europe puissance »..
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Dissonances à gauche
La question de la défense des « frontières » et celle, corollaire, de « la maîtrise de l’immigration » sont « au cœur des préoccupations des Français », rappelle le politologue Vincent Martigny. Avec la victoire de Trump, elles risquent de le devenir encore plus. « Or, sur ce sujet, nous avons repéré des dissonances entre les propos des responsables politiques à gauche et les souhaits de leurs électeurs », souligne Frédéric Dabi. Ainsi, dans une étude qu’il a menée en octobre dernier pour l’Ifop, 55 % des sondés votant PS, comme 39 % de ceux qui soutiennent Les Ecologistes, considèrent que « notre pays compte déjà beaucoup d’étrangers et qu’accueillir des immigrés supplémentaires n’est pas souhaitable. »
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Dans ce contexte, comment bâtir un argumentaire cohérent pour contrer la vague réactionnaire qui a balayé les Etats-Unis, et qui monte si fort en Europe ? « Aujourd’hui, la gauche est confrontée à un impensé migratoire, elle a du mal à articuler la nécessité de protéger les Français des atteintes de la mondialisation tout en encourageant la construction d’une société inclusive », note Vincent Martigny. Pour avoir une petite chance de l’emporter à la prochaine présidentielle, les forces progressistes se voient donc contraintes d’affronter leurs contradictions. La tâche est urgente.
Matthieu Aron
le 13 novembre