
Ada Colau, maire de Barcelone : « Cette crise a permis de mieux prendre conscience de l’importance de la souveraineté »
Les villes-monde après le Covid. Alors que l’épidémie a frappé durement les métropoles, la capitale catalane entend accélérer les changements amorcés avant la crise sanitaire.
Ada Colau est maire de Barcelone (Espagne) depuis 2015. Ces dernières années, cette ancienne activiste du droit au logement, à la tête du parti de la gauche alternative Catalunya en Comú (Catalogne en commun), a entrepris de freiner le tourisme de masse dans la cité méditerranéenne, de limiter la spéculation et la hausse des prix liées à la multiplication des appartements touristiques, de réduire la circulation automobile, de revitaliser les quartiers et d’impliquer davantage la population dans les processus de décision de la ville par le biais de mécanismes de participation directe. Selon elle, la pandémie a abouti à une « prise de conscience citoyenne » qui permettra d’accélérer ces changements. Dense, Barcelone compte 1,7 million d’habitants, et l’aire métropolitaine, qui inclut les communes limitrophes, en rassemble plus de 5 millions. Celle-ci a recensé plus de 5 000 morts du Covid-19. Premier épisode de notre série de quatorze entretiens avec des maires de métropoles mondiales, sur leur vision de la ville après la pandémie due au coronavirus.
Barcelone a été l’une des zones d’Espagne les plus touchées par la pandémie, avec Madrid. Cela remet-il en cause le modèle des grandes métropoles européennes ?
Il est évident que les aires métropolitaines les plus denses et les plus hyperconnectées, là où se produisent le plus de déplacements, ont été les plus touchées et les plus vulnérables face à la pandémie. Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer aux villes ou qu’elles soient dangereuses. Ce qui est dangereux, en ce moment, ce sont les agglomérations et la massification. Or, celles-ci posaient déjà des problèmes avant l’épidémie, en termes environnementaux mais aussi économiques et sociaux. L’urgence climatique ou le tourisme de masse, qui provoque déséquilibres et spéculation, imposaient d’y mettre une limite. Cette pandémie est terrible, mais c’est aussi une opportunité de faire mieux…
« Personne ne veut par exemple retourner à la “normalité” de la pollution, alors que l’air n’avait pas été si pur depuis au moins une décennie »
En quoi cette crise peut-elle aider à avancer ?
Toute crise met en évidence des priorités, mais aussi des points forts et des faiblesses. Le superflu disparaît et l’on voit ce qui importe vraiment. Tout le monde a ainsi réalisé que le plus important est de couvrir les besoins essentiels, de disposer d’un système de santé publique fort et de services publics bien dotés. Nous devons tirer profit de cette prise de conscience citoyenne pour qu’elle nous donne des forces afin d’accélérer les changements et transitions nécessaires pour protéger la vie des gens. Personne ne veut par exemple retourner à la « normalité » de la pollution, alors que l’air n’avait pas été si pur depuis au moins une décennie…
La pollution ne reviendra-t-elle pas avec le déconfinement ?
Comme à Paris ou Milan, grâce à un « urbanisme tactique », avec de la peinture et des éléments urbains, nous avons pris des kilomètres de chaussées aux voitures, élargi les trottoirs pour que les gens puissent garder les distances de sécurité, et ouvert des couloirs pour les bicyclettes, qui sont un des moyens de transport les plus sûrs dans le contexte de cette pandémie. C’était une transition que nous devions faire avec beaucoup de pédagogie et lentement. Maintenant que tout le monde a pu se rendre compte des avantages de vivre sans pollution, l’idée est d’accélérer ces transformations urbaines et qu’elles soient définitives.
Le télétravail peut-il être une solution pour les villes denses ?
Il peut résoudre certains problèmes liés à la mobilité, mais ne peut pas être utilisé pour résoudre des questions essentielles d’organisation sociale et économique comme le sont les soins et l’éducation des enfants. S’occuper des enfants en faisant le ménage et la cuisine, tout en travaillant mal, cela, ce n’est pas du télétravail mais de la survie…
« Nos hôpitaux sont arrivés au bout de leurs limites. Et durant deux mois, les administrations ont oublié les enfants »
La mobilité est-elle la grande priorité ?
Ce n’est pas la seule. Tout le monde s’est rendu compte de l’importance de la question des soins. Or, que ce soit l’aide aux personnes âgées dépendantes ou la garde d’enfants, ils sont souvent effectués par des personnes précarisées, avec des salaires de misère, et souvent par des femmes immigrées sans droits. En général, nous avons souffert du manque de ressources destinées à la santé et à l’éducation, victimes des coupes budgétaires et des privatisations lors de la dernière décennie. Nos hôpitaux sont arrivés au bout de leurs limites. Et durant deux mois, les administrations ont oublié les enfants. Ils ont été les derniers à sortir, et la réouverture des écoles n’a pas été considérée comme prioritaire, bien qu’elles soient essentielles pour garantir leur développement et l’égalité des chances. Enfin le modèle des résidences pour personnes âgées, fondé sur la marchandisation, s’est révélé un échec.
C’est dans ces résidences qu’ont été recensés une grande partie des décès…
A Barcelone, quatre résidences pour personnes âgées sont municipales, quelques-unes appartiennent à la Généralité [l’organisation politique de la communauté autonome de Catalogne], toutes les autres sont privées. Plutôt que ces établissements où beaucoup de personnes âgées se retrouvent faute d’alternative, nous développons des édifices publics composés d’appartements individuels, disposant d’un suivi médical, avec une infirmerie et d’importantes zones communes – des terrasses, une cantine, des lieux de vie –, pour favoriser à la fois l’autonomie et le vivre ensemble. Il nous semble que ce modèle de cohousing a davantage d’avenir pour aborder la question des personnes âgées isolées.
Ada Colau, maire de Barcelone, au palais de la généralité de Catalogne, le 4 juin à Barcelone.
La solitude, en particulier des personnes âgées, est un des grands problèmes des métropoles…
C’est pourquoi nous avions déjà des initiatives visant à l’atténuer, comme le programme Vincles, qui consiste à distribuer des tablettes tactiles aux personnes âgées vivant seules afin qu’elles puissent être facilement en contact avec leur famille, avec d’autres personnes seules et avec les services publics – police municipale, services sociaux, etc. Nous avons aussi lancé le projet Radars qui consiste à créer un réseau de proximité, incluant les commerces, les services sociaux ou les écoles, afin que les personnes qui vivent seules se sentent entourées et qu’il soit possible de détecter rapidement un problème. Plus de 100 000 personnes âgées et dépendantes bénéficient aussi d’un programme de téléassistance, pour lequel nous avons intensifié la fréquence des appels téléphoniques durant la crise. Et la solidarité citoyenne a été remarquable…
Comment l’expliquez-vous ? L’importance des mécanismes de participation y est-elle pour quelque chose ?
Honnêtement, je ne le pense pas. La ville de Barcelone compte historiquement sur une citoyenneté très engagée. La configuration même de ses dix districts, eux-mêmes divisés en de nombreux quartiers, facilite une organisation de proximité. Et à chaque crise, l’implication citoyenne est extraordinaire. C’est un point fort dont il faut prendre soin et tirer profit.
Comment ?
Nous travaillons à un grand pacte de la ville avec l’ensemble du tissu social, culturel ou sportif, et tous les partis, pour juillet, afin de réfléchir à la meilleure réponse à donner à la crise et aux défis de la cité, à la fois économiques, sociaux, urbains et culturels.
Avez-vous des pistes ?
Nous demandons un investissement fort de la région et de l’Etat dans la construction de logements à loyers modérés, afin de réactiver l’emploi, tout en avançant sur la question cruciale de l’accès au logement. Nous souhaitons réorienter le tourisme, de façon à le rendre plus équilibré et durable, étalé sur l’année, plus culturel et familial. Et nous préparons 2021 : Barcelone sera la capitale mondiale de l’alimentation durable. Cette crise a permis de mieux prendre conscience de l’importance de la souveraineté, dans tous les domaines.
Dans quel sens ?
Nous n’aurons jamais 100 % d’autonomie mais il y a un degré de dépendance qu’il faut réduire, notamment en matière d’énergie ou d’alimentation. Et l’alimentation durable est un mode de consommation plus juste, direct et de proximité. Cette crise nous montre un chemin. Elle nous oblige à changer nos priorités, à être créatifs et innover…
Justement, quelle est la place de l’innovation dans cette réflexion ?
La technologie a été essentielle pour garder des liens avec nos familles, nos amis, ou pour le télétravail. Elle nous a aussi permis de réaliser des choses impensables : nous avons par exemple coordonné un réseau capable de fabriquer 300 000 masques de protection en associant des particuliers chez eux avec des fab lab munis d’imprimantes en 3D et des centres technologiques privés.
En revanche, vous êtes très méfiante envers les applications de traçage…
Les citoyens ont fait un très grand exercice d’autocontrôle et de responsabilité durant cette crise. Il serait donc incompréhensible que l’on en sorte avec un contrôle social et de l’autoritarisme. La méthode de travail collectif doit être celle de la responsabilité, de la pédagogie, de l’empathie, de la confiance, et non pas de la peur, de la méfiance et du contrôle. La réflexion sur les avancées technologiques ne doit pas rester aux seules mains des Etats, mais impliquer des scientifiques, des philosophes, des représentants culturels et la société civile.
« En deux mois, nous avons triplé les aides sociales et les distributions de nourriture »
Et les villes…
Quand les gens ont un problème, ils se moquent de savoir s’il est du ressort de l’Union européenne, du gouvernement, de la Généralité… C’est nous, les mairies, qu’ils viennent voir. Et pourtant nous sommes souvent la cinquième roue du carrosse, en matière de financement notamment. Pis, en Espagne, nous n’avons même pas l’autorisation d’utiliser nos économies pour les réinvestir, depuis la loi de stabilité budgétaire. Nous réclamons depuis longtemps que les Etats aient confiance en nous, qu’ils nous donnent plus de ressources financières, et qu’ils nous prennent davantage en compte.

Ada Colau, maire de Barcelone, au palais de la généralité de Catalogne, le 4 juin à Barcelone.
Cela n’a pas été le cas ?
La ville s’est réinventée durant la pandémie. Alors que cela n’est en théorie pas de notre ressort, nous avons utilisé toutes nos ressources pour fabriquer des chambres hospitalières dans des bâtiments municipaux. A présent, les autres administrations doivent nous aider à nous occuper de l’urgence sociale, car en deux mois, nous avons triplé les aides sociales et les distributions de nourriture.
D’autre part, nous aurions aimé être prévenus de certaines décisions, au lieu de nous demander d’un jour sur l’autre de distribuer par exemple des centaines de milliers de masques… Ou qu’on nous laisse plus de flexibilité sur les modalités de réouverture des terrasses de bars et restaurants, plutôt que de fixer une limite de 50 % de la capacité. Nous connaissons nos quartiers, leur singularité, et il aurait été plus logique de parler de critères généraux, comme le respect d’une distance minimale.
C’est un vrai débat, les terrasses…
Oui, car elles sont importantes d’un point de vue économique, en permettant de réactiver les secteurs de la restauration, mais ce sont des lieux de rencontre qui vont nous permettre de réinvestir la rue de manière ludique tout en respectant les distances. Nous sommes d’ailleurs en train de récupérer de l’espace sur les chaussées pour y installer des tables. Elles ont une véritable fonction sociale. Et dans ces moments difficiles, je dirais même émotionnelle…
Partout dans le monde, les maires ont été en première ligne dans la gestion de la pandémie due au nouveau coronavirus. Les principaux foyers infectieux se sont concentrés dans les métropoles, et plus ces métropoles étaient attractives et connectées, plus elles ont souffert – « L’épidémie a clairement profité des forces de la mondialisation urbaine pour se développer », écrivait le géographe Michel Lussault dans nos colonnes. Comment les édiles ont-ils vécu cette crise inédite ? Comment articulent-ils ses premiers enseignements avec les politiques urbaines qu’ils avaient mises en œuvre, notamment en matière de lutte contre le réchauffement climatique ? Nos correspondants ont interrogé, dans le monde entier, quatorze maires ou gouverneurs (Barcelone, San Francisco, Kigali, Manchester, Séoul, Florence, Abidjan, Montréal, Budapest, Bogota, Bangkok, Tokyo, Madrid et Mexico). Leurs entretiens témoignent de la vulnérabilité des métropoles mais aussi des ressources qu’elles sont capables de mobiliser pour répondre aux crises sanitaire, climatique et démocratique.
Sandrine Morel