Sélectionner une page

Le malentendu agricole

novembre 2024

Le malentendu agricole

Les manifestations de colère qui secouent aujourd’hui le monde agricole témoignent des contradictions dans lesquelles ce dernier est pris, entre un modèle productiviste en souffrance, et un modèle paysan qui peine à se consolider en véritable alternative. Ce dossier, coordonné par Jacques-Yves Bellay, s’engage résolument en faveur du second. À lire aussi dans ce numéro : Dématérialisation des services publics ; L’adaptation, une question politique ; Impôts : que faire ? ; Ce que le surréalisme dit à notre époque ; Le cycle Chino de Christian Prigent ; La vision géopolitique de Dominique Moïsi.

.

Les manifestations de colère qui secouent aujourd’hui le monde agricole témoignent des contradictions dans lesquelles ce dernier est pris, entre un modèle productiviste en souffrance, et un modèle paysan qui peine à se consolider en véritable alternative

.

  Jacques-Yves Bellay
.

Au mois de septembre dernier, le numéro un mondial du lait, Lactalis, a annoncé sa décision de réduire de 9 % sa collecte de lait, de 450 millions de litres, condamnant plus de 400 exploitants à trouver d’autres débouchés ou à se reconvertir au prix d’une équation économique insoluble tant, pour beaucoup, leur taux d’endettement est élevé. Dans le même temps, l’agriculture biologique fait face à des crises de financement et de foncier récurrentes. Ainsi, à Denée, près d’Angers, un projet de création d’une ferme est refusé, les terres disponibles étant attribuées à l’agrandissement de fermes existantes par la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) et la chambre d’agriculture où siègent en majorité des élus de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA).

Ces deux décisions récentes illustrent les contradictions qui traversent le monde agricole contemporain, pris entre un modèle productiviste hérité des années 1960, aujourd’hui en souffrance, et un modèle où l’agriculteur produit à la fois du paysage, du lien avec son environnement et des produits de saison, mais qui peine à se consolider en véritable solution de remplacement. Ce dossier a voulu donner une place à la parole de ceux et celles qui s’essaient néanmoins à la construire. La préservation du bien-être animal, de la biodiversité et l’amélioration des conditions de travail sont au cœur de leurs préoccupations. En un mot, ils sont de ceux-là qui veulent redonner du sens au métier d’agriculteur et d’éleveur. Ils attestent de la nécessité vitale de répondre à l’urgence démographique de leur profession, les jeunes générations refusant le modèle techno-économique dominant, et à celle de la préservation de la planète.

Les exploitants agricoles représentent moins de 6 % des actifs et 1, 34 % de la population globale. Ils étaient 6 millions en 1940, encore près de 4 millions en 1960, pour être 390 000 aujourd’hui. La superficie des exploitations ne cesse de croître, les fermes familiales disparaissent petit à petit, laissant place à une industrialisation de la terre où les produits sont devenus des objets. Quand les portions de nourriture des animaux sont calibrées par des systèmes informatiques dosant à distance la quantité jugée suffisante, l’animal est lui aussi réduit à l’état d’objet, dans de gigantesques enclos. Comme le souligne François Léger, on assiste à un éloignement cognitif de ce que représentent la nature et le vivant, l’agriculteur étant réduit à une fonction de pilotage d’un ensemble de machines et de processus largement informatisés.

Un sentiment de filiation perdure à l’endroit de la vie à la campagne.

Mais ce dossier se penche aussi sur ce qui ressemble à un malentendu social sur la question de l’agriculture. Alors même que la vie paysanne et les paysages ruraux occupent encore une place très importante dans l’imaginaire, le modèle productiviste de l’agriculture sous le triple contrôle des coopératives, du syndicat dominant – la FNSEA – et du Crédit agricole a conduit à une réification du monde rural. Même si la production agricole, ses rites et ses rythmes ont quasiment disparu du quotidien de nos sociétés, un sentiment de filiation perdure à l’endroit de la vie à la campagne, qui pourtant n’existe plus, ou du moins plus sous ces formes largement idéalisées. Ces contradictions se retrouvent dans nos assiettes, entre aspiration aux produits locaux et de saison, et consommation de produits transformés achetés au supermarché. À travers ces ambivalences, une attitude d’empathie subsiste vis-à-vis des revendications et des révoltes récurrentes des agriculteurs. Les pouvoirs publics sont d’ailleurs étonnamment tolérants face aux exactions commises par les manifestations agricoles, entre blocages de routes, déversement de fumier, voire incendies : l’État ne réagit pas, cogérant l’affaire avec la FNSEA. On est loin de la rhétorique et des moyens déployés contre les Soulèvements de la Terre ou encore les Gilets jaunes. Mais le désarroi d’agriculteurs exerçant dans des conditions de plus en plus difficiles, avec le sentiment d’être aujourd’hui vilipendés comme destructeurs de la nature, suscite légitimement la compassion.

La question agricole est donc politique. Refuser de la poser en termes dialectiques, entre la préservation de l’environnement et les efforts de nombre de paysans pour s’adapter aux contraintes de la production, stigmatiser en les opposant les tenants d’un modèle ou d’un autre, mène à des crispations qui favorisent un statu quo problématique, l’agriculture étant responsable de plus de 10 % des émissions de gaz à effet de serre, et l’usage des pesticides posant un indéniable problème de santé publique. Du côté de la profession agricole, entre le ras-le-bol des normes, le souhait d’un libre-échange sans contrainte et la volonté de vivre de son travail, la pente mène tout droit à des positions ultra-conservatrices, voire à un vote d’extrême droite que l’on a vu progresser de façon significative lors des derniers scrutins. L’Europe elle-même peine à mettre en œuvre le fameux Pacte vert dans l’agriculture, les lobbys de tous bords étant mobilisés contre les directives de la Commission quand il s’agit de lutter contre les pesticides ou le gel des terres. Ce sont les mêmes qui continuent de soutenir la politique agricole commune qui rapporte 9 milliards d’euros à la France, cette somme étant toujours calculée à l’hectare, favorisant ainsi les gros exploitants.

En s’engageant résolument du côté des agriculteurs qui essaient de repenser le rapport au vivant, il ne s’agit pas de prétendre apporter des solutions à un problème particulièrement complexe, mais simplement de contribuer à saisir le réel dans ses contradictions. On peut craindre que l’antagonisme entre l’agro-industrie et une agriculture raisonnée ne tourne à l’avantage de la première, tant les forces en présence sont disproportionnées. Les divers gouvernements ne peuvent ou ne veulent avoir une vision du monde agricole de demain. Ils louvoient au gré des circonstances et des intérêts. De ce point de vue, peut-être que la question agricole incarne le mieux ce qui manque aux sociétés contemporaines : la possibilité de se donner un récit partagé de ce qui nous arrive, et un cap pour agir.

.

.

Crédits : Canva

.

La fin des agriculteurs ?

Les campagnes se vident de leurs fermes, principalement à cause de la modernisation de l’agriculture qui, en érigeant le rendement en paradigme, a dépossédé les agriculteurs de leur métier et de leur lien au vivant. Sauront-ils reconquérir leur autonomie ?

.

  François Léger
novembre 2024
.

Les résultats du recensement général de l’agriculture de 2020 marquent une ère nouvelle des mondes agricoles et ruraux français. Le nombre d’exploitations agricoles est passé sous la barre des 400 000 sur le territoire métropolitain, soit 100 000 de moins que dix ans auparavant, quatre fois moins qu’en 19701. Le nombre des emplois agricoles connaît une baisse comparable : 660 000 équivalents temps plein, 60 000 de moins qu’en 2010, là encore quatre fois moins qu’en 1970. Les campagnes se vident de leurs fermes et de leurs agriculteurs à un rythme dont tout laisse craindre qu’il se poursuive au moins au même rythme dans les années à venir, compte tenu de la pyramide des âges des chefs d’exploitation (51 % ont plus de 55 ans) et du faible espoir de reprise dans le cadre familial manifesté par les exploitants de plus de 50 ans (moins de 30 % se disent assurés de leur succession). La surface agricole utile, pour sa part, n’a que faiblement diminué (– 1, 1 %) au cours des dix dernières années. Cela signifie que le processus d’agrandissement des structures se poursuit à un rythme toujours plus soutenu : la seule catégorie de fermes dont le nombre a été en augmentation dans les dix dernières années regroupe celles, de plus en plus spécialisées, comptant au moins 200 hectares.

Ce double mouvement démographique et structurel a des conséquences multiples et à bien des égards dramatiques, écologiques, sociales et culturelles. Il participe largement au phénomène de dévitalisation des zones rurales, dont on mesure les conséquences à chaque échéance électorale. Il n’est rendu possible qu’au prix d’une nouvelle révolution technologique qui permet l’accroissement constant de la productivité du travail, condition indépassable du maintien, sinon de l’augmentation, de la productivité du capital, devenue l’horizon de pensée d’une proportion croissante des exploitants agricoles, marquant le glissement progressif dans ces agricultures de firme et augurant le temps de « la fin des exploitants agricoles » et d’« une agriculture sans agriculteurs »2. Revenir sur ces dimensions technologiques semble nécessaire pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans les campagnes, dans le métier et l’identité des agriculteurs, autant que pour appréhender les résistances à ce mouvement.

La modernisation agricole

À dire vrai, si les moyens changent, les nouvelles technologies de « l’agriculture 2.0 » ne rompent en rien avec le paradigme qui a présidé aux phases de rationalisation de l’agriculture qui ont marqué son histoire depuis la seconde moitié du xixe siècle. Ce paradigme fondamental peut être schématisé par un ensemble ordonné de cinq axiomes. Axiome « naturaliste » : les phénomènes en jeu dans la production agricole sont d’ordre physico-chimique et biologique, et obéissent à des lois naturelles à valeur universelle. Axiome « économique » : l’activité agricole est une activité de production, dont l’efficacité est tout entière mesurée par le rendement (par unité de production, surface ou tête de bétail). Axiome « génétique » : hypothèse d’un potentiel productif maximal absolu pour chaque espèce domestique, pouvant être approché par l’effort de sélection. Axiome « réductionniste » : existence pour chaque processus de production d’une hiérarchie des facteurs limitants, pouvant être établie par des approches analytiques expérimentales. Axiome « techniciste » : recherche de la maximisation de l’expression du potentiel génétique des espèces animales et végétales par la définition de solutions techniques permettant de surmonter les facteurs limitants, s’appuyant sur un corpus de connaissances génériques ayant fait l’objet d’une démonstration expérimentale « en laboratoire ».

Ce modèle de pensée permettait de proposer aux agriculteurs des ensembles de préconisations ponctuelles, simples, cohérentes, efficaces. Pour les adapter aux conditions locales, des essais et des démonstrations démultipliées dans les territoires agricoles semblaient suffisants. Entre 1946 et 1959, ce schéma de diffusion de masse a été principalement assuré par les services de vulgarisation agricole de l’État3. Les résultats ont été mitigés. Les résistances dans l’adoption de ces préconisations sont souvent interprétées par l’écart entre celles-ci et le référentiel cognitif et culturel des agriculteurs auxquels elles étaient destinées. Pour rendre la vulgarisation plus efficace, les lois de 1959 et les suivantes ont confié de plus en plus de responsabilités aux organisations professionnelles agricoles, dont un grand nombre de cadres avaient été formés dans les dispositifs d’éducation populaire mis en place par la Jeunesse agricole catholique (JAC). Les chambres d’agriculture et leurs conseillers agricoles sont devenus alors le pivot de la diffusion du progrès agricole4.

.

Le processus de modernisation technique s’est intensifié dans les années 1960, tout particulièrement après l’application de la loi sur le développement agricole de 19665. Celle-ci fixait comme objectif au conseil agricole non seulement la vulgarisation technique, mais aussi et surtout l’acquisition par les agriculteurs des compétences qui leur permettraient de pleinement s’approprier et mettre en œuvre les préconisations qui leur étaient proposées. Elle a été favorisée par la pénétration du modèle de l’exploitation familiale, porté dès les années 1950 par le Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA) et désormais revendiqué par une majorité d’agriculteurs, dans lequel la capacité d’appropriation et d’application des techniques devenait un critère central d’excellence professionnelle. Elle s’est appuyée sur de nouvelles formes de diffusion du progrès technique, impliquant plus directement les agriculteurs.

Au côté des formes descendantes expérimentation-démonstration héritées des dispositifs antérieurs, l’« agriculture de groupe » a pris une importance croissante. Ce dispositif, réunissant des groupes d’agriculteurs autour de leur conseiller, permettait de mettre en débat les innovations et les préconisations techniques en les situant dans le contexte des exploitations locales et de l’intégralité des enjeux qu’elles devaient affronter, techniques certes, mais aussi économiques, ergonomiques et même socioculturels, tant au niveau des exploitations que des filières où elles s’intégraient. Ces démarches, qui autorisaient une approche plus globale de la question du progrès, réfléchie avec les agriculteurs concernés, s’inspiraient directement des méthodes d’éducation populaire adoptées par la JAC, les Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam), mais aussi les groupes de « gros agriculteurs » héritiers des sociétés agricoles savantes du xixe siècle. Les groupes ne réunissaient le plus souvent que la frange la plus dynamique des agriculteurs. Le transfert aux autres agriculteurs, suiveurs ou rétifs, se faisait essentiellement « par-dessus la haie », dans des interactions directes entre les pionniers et leurs voisins. L’une des forces de ce modèle de développement est d’avoir institué la technique et le progrès technique en un « commun de connaissances6 », constitutif de l’identité professionnelle et sociale des exploitants agricoles. Il ne rompait pas pour autant avec le modèle descendant de circulation des connaissances techniques, qui continuaient à circuler de haut en bas, dans la chaîne Institut national de la recherche agronomique (Inra)/instituts techniques/chambres d’agriculture/groupes d’agriculteurs encadrés. Les innovations endogènes n’y avaient qu’une place très marginale.

Ce modèle de l’agriculture de groupe et du diffusionnisme en tache d’huile a prospéré des années 1960 aux années 1980, contribuant au miracle des « Trente Glorieuses » de l’agriculture française, pour s’épuiser progressivement dans les années suivantes. Les causes doivent être recherchées dans la montée en puissance de formes d’individualisme entrepreneurial de plus en plus présentes, y compris dans les mondes agricoles ; dans l’affaiblissement général des dispositifs collectifs, lié en particulier à l’effacement des producteurs dans des organisations coopératives et mutualistes de plus en plus concentrées et technicisées ; dans la priorité nouvelle donnée par les appareils aux actions de conseil individuel, souvent liée à des contraintes financières qui incitaient à privilégier les prestations payantes ; à l’effet sur les relations de proximité de l’effondrement de la démographie agricole ; à la dissolution des solidarités paysannes consécutives à ces transformations.

.

L’agriculture 2.0, une dépossession cognitive

Les causes de cet affaiblissement des dispositifs de développement agricole doivent aussi être recherchées dans les évolutions des techniques elles-mêmes. L’apparition de la sélection génomique, c’est-à-dire d’un processus portant sur les gènes ou ensembles de gènes et non plus des animaux ou des plantes « entiers », dépossède tous ceux qui n’ont pas « accès » aux gènes de la définition même du progrès génétique, accaparée par les laboratoires de recherche et de développement, publics ou privés. Il en résulte une accentuation de l’éloignement cognitif des agriculteurs aux plantes et aux animaux domestiques, entamé dans le processus engagé au xixe siècle de marchandisation des reproducteurs et des semences. Des plantes et des animaux qui ne sont dès lors plus que des objets de production, au même titre que n’importe quelle machine.

Un même processus de réification/éloignement est à l’œuvre dans le développement des nouvelles technologies, regroupées sous le vocable d’agriculture et d’élevage de précision. L’objectif de l’agriculture de précision est d’optimiser l’usage des intrants (eau d’irrigation, engrais, produits de traitement, aliments du bétail…) pour améliorer l’efficacité économique, en n’utilisant que ce qui est nécessaire quand il faut et là où il faut, et pour limiter les externalités négatives (pollutions, émissions de gaz à effet de serre, etc.). Le monitoring automatisé des principaux facteurs pouvant affecter la production est au cœur de ce projet. Les informations sont recueillies par des systèmes embarqués (sur les tracteurs et les machines agricoles) ou distants (images satellitaires ou de drones). L’élevage de précision procède de la même logique : des informations sur les performances et l’état de chaque animal sont recueillies par des capteurs associés au robot de traite ou aux distributeurs d’aliments, pour adapter finement l’alimentation aux besoins physiologiques de production de chaque animal ou détecter des problèmes (infections probables…).

.

Dans de tels systèmes, seules les informations techniquement mesurables (par exemple, réflectométrie mesurant le stress hydrique ou état de nutrition azotée des plantes) vont être mobilisées. Elles sont analysées par un système expert informatisé sophistiqué, qui va décider des actions à mettre en œuvre en commandant directement les machines. Ainsi, les quantités d’azote minéral seront distribuées de façon différenciée au sein de la parcelle, cartographiée en fonction de la variable « état de la nutrition azotée du peuplement végétal » qui aura été mesurée par le système.

Les variables mesurées par ces systèmes experts sont signifiantes du point de vue de la physiologie végétale ou animale. Elles ne sont pas nécessairement explicites pour les agriculteurs, dont le diagnostic sur leurs cultures et leurs champs ou leurs animaux repose sur d’autres variables. Ceux-ci sont plus étrangers encore à la conception et aux paramétrages des logiciels. L’agriculteur n’est plus, en somme, que l’exécutant d’un programme défini par d’autres. Sa seule liberté d’action réside dans le choix de la technologie (tel système plutôt que tel autre) et, éventuellement, dans les objectifs que le système peut intégrer (la réduction des coûts plutôt que la maximisation des rendements). Sa place n’est plus que celle d’un gestionnaire de capital mobilisant les meilleurs instruments disponibles sur le marché et conformes à son projet économique. Une position qui ne peut être assumée que par certains, compte tenu du coût de ces dispositifs, participant au processus d’exclusion des plus fragiles qui a conduit à l’effondrement démographique déjà évoqué.

L’agriculteur n’est plus que l’agent de la machine, dépossédé du processus de définition des pratiques autant que de l’objet de ces pratiques.

Mais les effets de ces types de technologies vont plus loin, comme en témoigne cette citation extraite d’un entretien avec un céréalier réalisé en 2021 : « Ça marche, hein, y a pas de souci. J’amène le tracteur dans le champ, j’allume le truc. Le tracteur se pilote tout seul avec le GPS, derrière ça s’ouvre, ça se ferme, j’ai rien à faire. Je lis le journal sur mon téléphone, j’ai rien à faire. Mais du coup, je vois plus rien, je regarde plus rien. Déjà qu’enfermé dans cet engin, à deux mètres de haut… T’es plus au ras du sol… Tu vois plus, tu regardes plus. Ça marche, OK, mais bon… C’est comme si c’était plus mon blé, plus mon champ. » L’objet même par lequel se définit le métier de cultivateur (le blé, le champ) s’efface derrière la machine, s’incorpore dans la machine. L’agriculteur n’est plus que l’agent de la machine, dépossédé du processus de définition des pratiques autant que de l’objet de ces pratiques.

.

Les développements actuels de la robotique poursuivent cette même voie. L’agriculteur n’a même plus besoin d’être présent, la machine effectue les tâches qui lui incombent jour et nuit. Le mode d’action de la machine est totalement déterminé par un corps de règles préétablies, sur la base de modèles alimentés par des situations de référence. Ceux-ci ne prennent en compte que ce qui est déjà connu et considéré comme ayant une valeur générique, sans considération pour la singularité du lieu et du moment : plus le système de l’agriculteur obéit à ces normes, plus le robot est efficace…

Les développements de l’intelligence artificielle permettent aujourd’hui d’imaginer des machines qui apprendraient dans l’interaction avec l’agriculteur et, incorporant son expérience, sauraient générer des mécanismes de décision de plus en plus en plus proches des siens, totalement adaptés à ses « façons de voir et de faire ». Une telle perspective se heurte néanmoins à la contradiction entre deux systèmes de pensée incohérents : logique « fermée » de la machine, analytique et limitée à un ensemble préétabli de variables techniquement mesurables décrivant un objet prédéfini déclenchant des actions tout aussi prédéfinies ; approche « ouverte » de l’humain, de nature holiste, largement non formalisée, voire « instinctive », reposant sur des ensembles contingents de variables indicatrices de l’état (ap)perçu à chaque instant des objets de l’action, eux-mêmes pluriels, contingents et situés. Une contradiction qui paraît aujourd’hui encore insurmontable, dès lors que la conception industrielle de la machine, précédant et délimitant l’action elle-même, ne peut être autre que réductionniste. Une agriculture sans agriculteur n’est pas seulement un problème de campagnes qui se désertifient ; c’est aussi une affaire de disparition d’un métier et, avec ce métier, du corpus de connaissances et de savoirs qui fondait le lien fondamental au vivant dont les paysans et les agriculteurs étaient dépositaires depuis des millénaires, au nom de la société tout entière.

.

L’autonomie paysanne

Si certains agriculteurs se satisfont d’être des chefs d’entreprise définis par leurs seules compétences gestionnaires, d’autres vivent plus mal l’effacement de leur métier et des savoirs et compétences particuliers qui lui étaient attachés. Une situation souvent difficilement avouée, mais qui pèse lourdement dans le mal-être général que les manifestations de l’hiver 2023-2024 ont révélé au grand jour.

En réalité, cette perte d’identité, provoquée par l’impératif de se soumettre aux lois d’un progrès technique dont la définition échappe aux agriculteurs, n’est pas à proprement nouvelle. Tout au long du processus de modernisation à marche forcée engagé après la Seconde Guerre mondiale, des voix se sont élevées contre un processus compris comme une forme de déculturation forcée7, analogue à celle dont avaient été victimes les populations des colonies. Ces voix ne venaient pas des paysans rétifs au progrès mais, le plus souvent, de paysans très engagés dans la voie de la modernisation technique, qui ont peu à peu découvert que les formes techniques qui leur étaient proposées contraignaient, voire annihilaient leur autonomie cognitive et décisionnelle, faisant d’eux les objets et non les sujets du développement agricole, et les plaçant dans une position de dépendance économique aux autres échelons, tant d’aval que d’amont, qui étaient les seuls réels bénéficiaires du processus de modernisation.

Le Centre d’études techniques agricoles (Ceta) de Corlay et son fondateur André Pochon sont l’exemple peut-être le mieux connu de cette prise de conscience, aboutissant à des « stratégies d’exit » du modèle technico-économique dominant. Pionniers de la modernisation de l’élevage laitier en Bretagne, au contact direct de l’Inra, expérimentant au sein de ce collectif les préconisations de conduite des herbages des scientifiques, ils en ont rapidement découvert les défauts et les limites, et ont mis progressivement au point leur propre schéma de conduite technique, allant jusqu’à le construire en remplacement du modèle de l’alimentation des vaches laitières à base d’ensilage de maïs et de soja (importé) qui s’est imposé dans les années 1970, au nom de « l’autonomie paysanne », revendication tout à la fois économique, sociale et culturelle puis écologique8.

.

Le mouvement de l’agriculture biologique, né des premières critiques de la « science agronomique autoritaire » et de l’industrialisation de l’agriculture, avec ses effets tant sanitaires que sociaux et (déjà) écologiques9, procède du même cheminement intellectuel. Il en va de même de l’émergence de l’agroécologie comme substrat scientifique d’une agriculture durable pour et par les paysans des Suds, en opposition aux effets écologiques, culturels et économiques de la révolution verte.

Agriculture paysanne, agriculture biologique, agroécologie « forte10 » constituent ainsi le socle conceptuel définissant un nouveau paradigme pour une alternative émancipatrice à l’agriculture industrielle, fondée non sur le rejet de la science mais sur la capacité des paysans à s’approprier la science et à l’hybrider avec leurs propres systèmes de connaissance. Parler de coexistence entre ces deux mondes, « industriel » d’une part, « citoyen et territorial11 » d’autre part, serait naïf. Entre eux, c’est un combat sans pitié qui se livre, « des robots, pas des néo » d’un côté, « pas de pays sans paysans » de l’autre. Un combat à armes inégales, tant les entreprises du secteur agroalimentaire et les politiques agricoles pèsent de tout leur poids en faveur d’un monde agricole industriel, normé, standardisé, débarrassé des dernières traces des cultures et des savoirs paysans, mais pleinement efficace dans le jeu du capitalisme extractiviste mondialisé.

.

Refaire de l’agronomie ?

La très grande majorité des agriculteurs est tiraillée entre ces deux pôles irréductibles, écartelée entre un attachement viscéral au modèle de l’« exploitant agricole », ancré dans l’économie marchande, capable de s’approprier et de maîtriser le progrès technologique, et le sentiment de dépossession cognitive et décisionnelle qu’engendre ce progrès. Pour les plus inquiets – ou les plus lucides – d’entre eux, « refaire de l’agronomie » apparaît comme une solution à ce dilemme. Un exemple significatif d’une telle attitude se trouve dans les réseaux mobilisés pour l’agriculture de conservation des sols.

Nés dans les années 1990, hors de la sphère de la recherche et des appareils de développement, mais s’appuyant sur des travaux scientifiques conduits loin de France12, ces réseaux regroupent des agriculteurs et des techniciens agricoles. Ils reposent sur des rencontres directes d’agriculteurs expérimentateurs, renouant avec l’agriculture de groupe, mais aussi sur des échanges virtuels, via des blogs, les réseaux sociaux ou des chaînes YouTube. D’abord préoccupés par des considérations de réduction des coûts de mécanisation et la recherche de matériels adaptés à ces techniques, pour lesquels ils vont devoir souvent innover faute d’équipements disponibles, ces réseaux prennent progressivement de plus en plus au sérieux la question de la « santé du sol », considéré comme un écosystème vivant.

.

Cette écologisation progressive des réseaux de l’agriculture de conservation ne se fait pas sans susciter des tensions. En effet, le problème principal dans le semis sous couvert végétal est celui de la concurrence entre celui-ci et les plantes qu’on va y semer et récolter. L’usage des herbicides, et du glyphosate au premier chef, va être un temps considéré comme inévitable. La revendication de plus en plus nette d’une vision des sols comme écosystème oblige néanmoins à poser la question des effets du glyphosate sur son fonctionnement, en même temps que se développent des inquiétudes sur la santé humaine. Au cours des dernières années, le monde de l’agriculture de conservation va ainsi se partager entre trois tendances autour de l’usage du glyphosate : ceux qui considèrent qu’il est un mal nécessaire, dont les risques sont largement contrebalancés par les bénéfices en matière de rendement ; ceux qui cherchent à le réduire, appliquant des doses de plus en plus réduites pour affaiblir le couvert en place et laisser à la culture implantée le temps de se développer suffisamment pour prendre le dessus, et qui acceptent une perte de rendement limitée ; ceux qui cherchent à s’en débarrasser et à aller dans la direction d’une agriculture biologique de conservation, où la réduction des coûts permise par la suppression des traitements compense des pertes de rendement potentiellement plus importantes.

Au-delà des choix techniques, ces trois schémas dessinent une répartition évolutive sur l’axe opposant agriculture industrielle et agriculture citoyenne. Mais tous ces agriculteurs partagent la même volonté de retrouver une autonomie pleine et entière quant à la définition de leurs décisions techniques et la même revendication d’un métier fondé sur une connaissance intime, construite dans leur propre expérience, des plantes, du sol, de l’écologie de leur ferme, qui les rend capables de s’approprier et d’interpréter les connaissances scientifiques autant que de choisir en toute connaissance de cause les innovations qui leur sont proposées.

.

Ces démarches de « reconquête cognitive » suffiront-elles à sauvegarder le métier d’agriculteur ? La permanence de la considération du rendement comme seul horizon de l’excellence professionnelle ne risque-t-elle pas de ramener ces agriculteurs vers le monde industriel, au risque d’y perdre ce « commun de connaissances sur le vivant » constitutif de l’identité qu’ils revendiquent à travers leur affirmation du « retour à l’agronomie » ? L’approfondissement d’une lecture écologique, où le travail pour le maintien des fonctionnalités de l’agroécosystème prime, dont le rendement est plus la récompense que le but, ne les entraînera-t-il pas vers le monde de l’agriculture « citoyenne et territoriale », au risque de rompre avec la « communauté des exploitants agricoles » qui est la leur ? Il n’est pas certain qu’une troisième voie puisse exister durablement entre rupture radicale et soumission au modèle d’une agriculture sans agriculteurs.

.

  François Léger dans la Revue Esprit

Notes

.

  • 1. Pour un regard synthétique sur les principaux résultats de ce recensement, voir le site VizAgreste du ministère de l’Agriculture.
  • 2. Voir François Purseigle, Geneviève Nguyen et Pierre Blanc (sous la dir. de), Le Nouveau Capitalisme agricole. De la ferme à la firme, Paris, Presses de Sciences Po, 2017 ; F. Purseigle et Bertrand Hervieu, Une agriculture sans agriculteurs. La révolution indicible, Paris, Presses de Sciences Po, 2022.
  • 3. Voir Léon Rolland, « L’histoire de la vulgarisation agricole avant 1966 », Économie rurale, no 159, janvier-février 1984, p. 11-16.
  • 4. Voir Françoise Gerbaux et Pierre Muller, « La naissance du développement agricole en France », Économie rurale, no 159, janvier-février 1984, p. 17-22.
  • 5. « Les actions de développement agricole ont pour objet de diffuser parmi les agriculteurs les connaissances nécessaires pour l’amélioration des techniques de production agricole, des conditions de gestion des entreprises et groupements agricoles et des structures économiques de production et de vente, ainsi qu’à l’amélioration des conditions de vie desdits agriculteurs et de leurs familles ; de faire prendre conscience aux agriculteurs et aux organisations professionnelles des problèmes techniques, économiques et sociaux dont la solution intéresse l’avenir de leur région » (décret du 4 octobre 1966 mettant en place un nouveau dispositif de gestion de la diffusion des techniques agricoles).
  • 6. Charlotte Hess et Elinor Ostrom (sous la dir. de), Understanding Knowledge as a Commons: From Theory to Practice, Cambridge, MA, MIT Press, 2007. Voir aussi C. Hess, « Inscrire les communs de la connaissance dans les priorités de recherche », dans Vecam (sous la dir. de), Libres Savoirs. Les biens communs de la connaissance, Caen, C&F éditions, 2011, p. 33-54.
  • 7. Voir Henri Mendras, La Fin des paysans [1967], Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 1992.
  • 8. Voir André Pochon, Les Champs du possible. Plaidoyer pour une agriculture durable [1998], Paris, La Découverte, coll. « Alternatives économiques », 2002.
  • 9. Albert Howard, Testament agricole. Pour une agriculture naturelle [1943], trad. Jean Usse, Escalquens, Dangles, 2010.
  • 10. En référence au concept de développement durable fort, considérant sans hiérarchie les trois piliers écologique, social et économique : voir Wilfred Beckerman, “Sustainable development: Is it a useful concept?”, Environmental Values, vol. 3, no 3, automne 1994, p. 191-209, et la discussion par Herman E. Daly, Michael Jacobs et Henryk Skolimowski, dans Environmental Values, vol. 4, no 1, février 1995, p. 49-70.
  • 11. Pour reprendre la dénomination du pôle InPact, regroupant les principales organisations se revendiquant de l’agriculture paysanne.
  • 12. En particulier ceux de Lucien Séguy, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), « inventeur » du semis sous couvert végétal : voir www.lucienseguy.fr.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *