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Soumission chimique : viols sous camisole

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Perla Msika
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Pendant dix ans, Gisèle Pelicot a été droguée par son mari pour être violée à son insu par des dizaines d’hommes. Tous sont en ce moment jugés à Avignon. Ce procès est aussi celui de la soumission chimique : des proies sans défense qui perdent leur autonomie et souvent la ­mémoire sous l’effet d’anxiolytiques, de ­neuroleptiques ou de cachets d’ecstasy. Ces agressions ne se produisent pas seulement à l’extérieur, en boîte de nuit ou chez un collègue, mais aussi dans la structure ­familiale. En hausse inquiétante, elles ont conduit à la mise en place d’une plateforme spécifique. Mais seules une prise de conscience et une vigilance solidaire peuvent permettre d’éviter le pire.
C’est le procès d’une génération. Une affaire bouleversante. Comme lors du « procès du viol » à Aix-en-Provence dans les années 1970, qui a dessillé le regard de la société et conduit à la criminalisation du viol, il y aura un avant et un après Mazan. Au tribunal d’Avignon, devant la cour criminelle sur laquelle la France a les yeux rivés depuis septembre, Gisèle Pelicot fait face à son ex-mari, Dominique, et à cinquante autres accusés. Pendant près de dix ans, cette septuagénaire a été violée à son insu par plusieurs dizaines d’hommes. Son époux, père de ses trois enfants, orchestrait les agressions, en la droguant, là encore à son insu. « À son insu », c’est aussi le nom du groupe de discussion en ligne sur lequel il recrutait ces inconnus. Certains d’entre eux ­comparaissent à ses côtés. Parmi les chefs d’accusation : l’infraction de soumission chimique.Droguer une personne dans son dos pour faciliter un délit ou un crime. C’est ainsi que Gisèle Pelicot est devenue la proie de ce système de prédation. Cette femme, dont on a pris le corps, les repères et même les souvenirs, se dit aujourd’hui « totalement détruite ». Un désarroi qu’elle est loin d’être la seule à vivre. Aux États-Unis, le rappeur P. Diddy est accusé d’avoir utilisé le même procédé pour agresser sexuellement des dizaines de personnes, majeures et mineures, lors de fêtes mondaines (lire ci-contre). En détention depuis le 16 septembre, il devrait être jugé en mai 2025.

Aux frontières de la nécrophilie, la soumission chimique permet aux agresseurs de disposer comme bon leur semble du corps de leurs victimes. C’est la vocation première des substances administrées, licites ou illicites. Elles peuvent être sédatives, comme les neuroleptiques, stimulantes, comme les cachets d’ecstasy, ou dissociatives, comme les hallucinogènes. « L’objectif, c’est de transformer l’autre en paquet pour l’utiliser à volonté, comme un objet. On se débrouille pour l’empêcher de se défendre ou pour le pousser à des actes qu’il refuserait s’il avait toute sa tête », décrit la médecin gynécologue Ghada Hatem, ­fondatrice de l’association La Maison des femmes.

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L’agression sexuelle est le principal but recherché. Une étude de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), qui recense ces cas en 2021, confirme qu’on la retrouve dans 70 % des situations. En France, depuis le début des années 2000, des campagnes de sensibilisation ont été menées contre le GHB, cette « drogue du violeur » que des inconnus glissent dans le verre de leurs proies, généralement des femmes, en boîte de nuit. Des étudiantes ont même pris l’habitude de ne plus boire un verre sans capuchon entre deux gorgées. Mais il ne faudrait pas oublier que la soumission chimique sévit aussi, dans des proportions quasi-identiques, au sein du cercle conjugal, familial et amical. Elle n’est pas seulement le fait d’inconnus, et touche tous les profils et tous les âges, mais elle vise d’abord les femmes et les enfants..

Climat incestueux

Une enquête du Centre d’addictovigilance de Paris, sur la base des données nationales « Soumission chimique » de 2018 à 2021, le confirme : dans 58 % des cas avérés, c’est au domicile qu’a lieu l’infraction. « La soumission chimique est d’abord une affaire de confiance trahie. Toutes les formes de violences s’exercent de la même manière chez les proches, si ce n’est d’abord par les proches, y compris les violences sexuelles. Il en va de même pour la soumission chimique qui n’est qu’un mode opératoire », explique Leila Chaouachi, pharmacienne et experte nationale sur l’enquête soumission chimique auprès de l’ANSM.

Ce fléau, auquel le procès Mazan offre aujourd’hui un miroir grossissant, remonte à loin. Anne, 63 ans, a grandi dans un climat incestueux instauré par son père. Voyeuriste assumé, il parlait de sa sexualité devant ses enfants, raconte-t-elle. Elle le savait friand de clubs échangistes où il traînait ses épouses successives. Comme ses frères et sœurs, il lui a fait subir, petite, ­plusieurs soumissions chimiques. Toutes ou presque à des fins d’agression sexuelle. Comme à 9 ans, lors d’un voyage dans un train couchette dont elle se ­souvient dans le moindre détail : « Je me revois allongée toute seule et terrorisée, avec des douleurs inouïes au ventre. J’avais en main une boîte de médicaments dont je sais maintenant qu’il s’agissait d’anxiolytiques. Mon père se tenait là, debout. Il a laissé entrer un homme en me faisant croire que c’était le contrôleur. L’homme a baissé son pantalon et mon père m’a obligée à lui faire une fellation pendant qu’il regardait. » Dans le cas de Gisèle Pelicot, ce sont aussi des anxiolytiques, prescrits par le médecin traitant de son mari, qu’elle ingérait en toute ignorance. Un cocktail de médicaments dont Dominique Pelicot se vantait, sur des forums et sur le site de rencontres coco.gg (fermé depuis), d’avoir trouvé « les doses idéales ». C’est là que cet « accusé à double facette », selon la formule de l’enquêtrice de personnalité, déchargeait les déviances sexuelles que dissimulait sa façade de patriarche aimant. Une perversion que rien dans le quotidien ne laissait, a priori, présager.

Ce n’est pas le cas de Latika*, 33 ans, pour qui la soumission chimique est intervenue dans un contexte de violences physiques et psychologiques. Pendant des années, elle a tenté d’échapper à l’emprise de son époux. Emprisonné pour « trafic de stupéfiants » après leur mariage, il en ressort métamorphosé, violent. Entre eux, pourtant, un geste d’affection persiste : le rituel du thé. « Je lui préparais son thé le matin avant qu’il parte au travail, il préparait le mien tous les soirs avant de dormir. » Un soir, alors qu’elle borde ses enfants, le verre se renverse. Latika n’en boit qu’une partie. « Je suis allée dormir, comme d’habitude, mais cette fois, je me suis réveillée en pleine nuit. Il était à l’intérieur de moi, très surpris de me voir réveillée. Mais il a continué. Je l’ai laissé finir. » Aujourd’hui divorcée, cette mère de trois enfants reste gravement traumatisée. Si elle est suivie psychologiquement, son agresseur, lui, est toujours en liberté. Elle ignore encore ce qu’il lui administrait pour profiter d’elle, et combien de fois il l’a fait. Comme beaucoup de ­victimes, il ne lui reste, à défaut de réponses, que la honte et la culpabilité. « Les violences sexuelles sont ce qu’il y a de plus dur, lâche-t-elle. Après le viol, j’ai plusieurs fois voulu lui en reparler. Mais chaque fois il me renvoyait la faute, me disant que je l’avais cherché, ou que c’était mon devoir conjugal. »

L’experte Leila Chaouachi relève ce même sentiment chez plusieurs victimes : « Le plus difficile est de repositionner la culpabilité là où elle est censée être. C’est ce qui empêche la démarche thérapeutique. Car si on est coupable, on ne mérite rien : pas d’écoute, pas de soins, pas de plainte. On n’est légitime à rien. » Une forte prise de conscience s’est produite en 2021, au sortir du confinement, avec la réouverture des bars et des discothèques, et avec la ­propagation, sur les réseaux sociaux, des campagnes #Balancetonbar et #MeTooGHB. Les témoignages d’agressions sexuelles sous soumission chimique ont déferlé. L’année suivante, le Centre d’addictovigilance de Paris relève une augmentation exponentielle des signalements suspects. Une nouvelle campagne gouvernementale « anti-GHB » est lancée. La parole se libère.

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Amnésie traumatique

C’est ce qui a permis à Déborah, 32 ans, de comprendre ce qui lui était arrivé. En 2023, elle passe une soirée avec des amis dans un bar toulousain « mal fréquenté ». Pas d’excès pour elle, seulement un verre qu’elle laisse sans surveillance quelques instants. « De retour chez moi, j’ai senti mon corps lâcher dans les escaliers. J’ai réussi tant bien que mal à appeler mon compagnon car j’avais toute ma tête, mais je ne parvenais plus à bouger. J’avais peur. » Dans les jours qui suivent, elle découvre sur les réseaux plusieurs témoignages de femmes similaires au sien. Toutes font référence au même établissement, fermé depuis.

Malgré ce traumatisme, Déborah a eu de la chance. Une victime sur deux ne garde aucun souvenir des faits. Pour Lucile, 18 ans à l’époque, c’est un séjour au Cap d’Agde qui vire au cauchemar. En 2014, la jeune fille profite de son premier été seule avec ses amies. Au cours d’une soirée en boîte, un groupe de garçons proche de ses copines apporte des bouteilles d’alcool. « On m’a servi un seul verre, et à partir de là, je n’ai presque aucun souvenir de ma soirée. » Une seule image forte lui revient : celle d’un rapport sexuel avec un ami proche. « Le matin, j’avais des suçons dans le cou, des nausées, un sentiment de mal-être, mais je ne me rappelais rien. Je suis allée à la pharmacie prendre une pilule du lendemain. Je me sentais tellement honteuse que je n’ai pas osé en parler, ni envisagé l’hypothèse que j’avais été droguée. Je me suis longtemps autoflagellée en pensant que j’avais trop bu. »

Pour Anne, les « séances » de soumission chimique qu’elle subissait lui sont remontées il y a une dizaine d’années en thérapie. Dépressive, confrontée à des soucis de santé récurrents, elle avait des flashs dans lesquels elle se revoyait, enfant, en proie à des douleurs ou à des malaises. La thérapie a permis de lever l’amnésie traumatique. Et les souvenirs sont revenus. « Mon père me faisait absorber ces médicaments pour que je puisse supporter ce qu’il m’infligeait. C’était une manière de relâcher le corps, de ne pas laisser de trace, de troubler mes souvenirs et, sans doute aussi, de se déculpabiliser. »

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Poupée de chiffon

Gisèle Pelicot n’a pas de souvenirs non plus. Mais il lui reste les images. Celles qu’enregistrait son mari, qui filmait tous les viols puis classait les vidéos dans un dossier baptisé « Abus ». Elles ont été projetées lors des audiences. On y voit une femme inconsciente, manipulée comme une ­poupée de chiffon. Dans la salle qui les a visionnées, un silence de mort, parfois rompu par les seuls ronflements de la victime endormie.

« D’une certaine manière, le procès de Mazan (du nom de la commune où résidait le couple Pelicot) nous sert à toutes car, là au moins, il existe des preuves matérielles », reconnaît Anne qui, comme beaucoup de victimes, a dû reconstituer le puzzle. Parfois, des traces laissées par l’agresseur éveillent des soupçons de soumission chimique : des transactions bancaires inhabituelles, des marques de coups ou même des objets introduits dans leurs corps. Latika, elle, est tombée enceinte de son troisième enfant sans jamais se souvenir du jour de sa conception. Seule une analyse toxicologique permet d’attester véritablement de la soumission chimique. Un ­prélèvement d’urine, de sang ou d’une mèche de cheveux délivre en détail les substances ingérées par le patient, jusqu’à plusieurs mois avant l’agression. Problème : l’accès à ce test, prescrit par un médecin, est conditionné au dépôt d’une plainte.

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Comme beaucoup de victimes, il ne reste, à défaut de réponses, que la honte et la culpabilité.

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Une contrainte inutile, selon la députée Sandrine Josso. En novembre 2023, cette élue se rend chez un ami de longue date, le sénateur Joël Guerriau. Il lui sert une coupe de champagne. Après quelques gorgées, elle se sent partir et remarque « un comportement étrange » de son collègue. Un éclair de lucidité la sauve. Elle quitte tant bien que mal le domicile de son agresseur et se réfugie à l’Assemblée nationale, où des collaborateurs préviennent les secours, qui la prennent en charge, direction les urgences de l’hôpital Lariboisière. Les analyses sanguines et urinaires prouvent que Sandrine Josso a bien ingéré de l’ecstasy à son insu. Elle porte plainte. « En discutant avec le personnel médical, je me suis rendu compte que ce sujet était passé en dehors des radars. Chaque nuit, plusieurs ­personnes arrivent aux urgences dans l’état dans lequel j’étais », témoigne-t-elle.

Aujourd’hui, Sandrine Josso est marraine et porte-parole de l’association #MendorsPas, présidée par Caroline Darian, la fille de Gisèle Pelicot. Elle qualifie le procès Mazan d’« historique ». Le 8 octobre dernier, elle a demandé au gouvernement de Michel Barnier le renouvellement de sa mission visant à mieux recenser les victimes de soumission chimique. Elle réclame notamment la mise en place « d’un kit du lendemain » accessible en ­pharmacie, avec ou sans dépôt de plainte, pour garantir une détection rapide et systématique.

Du côté du corps médical, la prise de conscience est palpable. Gisèle Pelicot a traversé dix années d’errance thérapeutique. Pourquoi ses problèmes de santé, à la fois neurologiques et gynécologiques, n’ont-ils pas mis les médecins sur la voie ? « Depuis le début du procès Pelicot, les professionnels nous appellent tous les jours pour réclamer des formations auprès du Centre d’addictovigilance de Paris, assure Leila Chaouachi. Il s’est passé chez eux comme une sidération. Beaucoup se disent désormais : “Je ne veux pas être celui qui passe à côté d’un cas.” » Depuis octobre, une plateforme nationale a été mise en place par le Centre de référence sur les agressions facilitées par les substances (CRAFS). Un service de téléconseil spécialisé et personnalisé permet aux victimes d’accéder en temps réel à des spécialistes de la soumission chimique. Si repérer la soumission chimique est possible, la prévenir est une tout autre affaire. Certes, la vente de médicaments comme le Rivotril, un antiépileptique régulièrement utilisé à cette fin, est très réglementée. Mais « ils restent à portée de rue ou de clic sur Internet, admet Leila Chaouachi. On peut encore limiter les risques, mais tant que l’intention criminelle persiste, le barrage peut être forcé. » Le meilleur moyen d’agir repose, insiste-t-elle, sur la « vigilance solidaire ».

La prise de conscience collective investit progressivement toutes les strates de notre société. Ainsi, lors des soirées d’intégration dans le milieu étudiant, on voit apparaître des espaces sécurisés ou des chaperons auprès de qui les « victimes » peuvent se réfugier si elles ont peur ou si elles se sentent mal. Leila Chaouachi veut y croire : « On le voit, dans le procès Mazan, les agresseurs pouvaient être n’importe qui. Heureusement, nous ne sommes pas tous des agresseurs. Il y a aussi des sauveteurs. » Gisèle Pelicot a, elle, joué un rôle crucial : en refusant le huis clos, elle permet, à chaque audience, à des anonymes de se bousculer sur les bancs pour écouter les débats. Ils l’applaudissent au sortir de la salle. Une attention qui doit résonner.

* Le prénom a été modifié.

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P. Diddy, prédateur zombie

Tu bois ou tu pars. C’est vraisemblablement la règle imposée à plusieurs victimes présumées de P. Diddy lors des fêtes qu’il organisait depuis des années. Arrêté le 16 septembre, le rappeur américain est accusé par plus de 120 personnes, dont une vingtaine de mineurs au moment des faits, de viols et d’agressions sexuelles. Une affaire tentaculaire qui révèle un mécanisme de prédation sur fond de chantage au succès, et un procédé récurrent : l’agression à la soumission chimique. Lors d’une conférence de presse début octobre, les avocats de la partie civile ont assuré que, dans la majorité des cas, « environ 90 % », les victimes étaient droguées lors de ces auditions ou fêtes démesurées, dans des résidences ou des chambres d’hôtel, pendant lesquelles les faits se seraient déroulés.

« Lorsqu’on vous tendait un verre, si vous refusiez de le boire, on vous mettait à la porte », précise l’avocat Tony Buzbee, en rapportant plusieurs témoignages. Des analyses toxicologiques réalisées sur certaines victimes révèlent l’ingérence d’une même substance, la xylazine. Un médicament vétérinaire, aussi appelé « drogue du zombie » utilisé à l’origine pour endormir les chevaux. « Une fois que la drogue agissait, poursuit l’avocat, les agresseurs commettaient différents actes sexuels sur les victimes, au vu et au su des autres invités, avant de les abandonner à leur honte, confuses et parfois blessées. » La partie civile rapporte que certaines victimes ont été agressées physiquement ou menacées de répercussions financières pour les empêcher de parler. Elles décrivent P. Diddy comme un prédateur sexuel tout-puissant.

Plusieurs personnalités du monde de la chanson, du cinéma et de la politique seraient impliquées. Toujours en détention, inculpé pour « trafic sexuel, travail forcé, enlèvements en vue de prostitution », le rappeur nie en bloc et compte plaider non coupable. Son procès pénal, en mai 2025, devrait fournir des réponses et clore, sans doute, un nouveau chapitre du système d’impunité.

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Perla Msika à suivre sur  https://www.franc-tireur.fr/

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