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Entre-deux-guerres, Deuxième guerre mondiale
Date de parution : 19 septembre 2024
27.50 €
640 pages
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Le Monde nazi : 1919-1945

Johann Chapoutot, Christian Ingrao et Nicolas Patin, Le monde nazi. 1919-1945, Tallandier

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«Le monde nazi» de Chapoutot, Ingrao et Patin : une synthèse bienvenue

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Brillante, la somme des trois historiens du nazisme se veut un ouvrage de référence. Mais elle est entachée par quelques erreurs factuelles et une conclusion qui voit dans le capitalisme néolibéral la continuation du nazisme.

Pavé de 600 pages, le Monde nazi, 1919-1945 est un livre bienvenu pour s’y retrouver dans l’océan des publications sur le nazisme, source d’une fascination toujours intacte près de quatre-vingts ans après la chute du régime. «Une synthèse comme celle-là, il n’y en avait pas en France, pour les enseignants du secondaire et le grand public», justifie l’historien Nicolas Patin, l’un des coauteurs, avec Christian Ingrao et Johann Chapoutot, par ailleurs chroniqueur à Libération. La commande de l’éditeur Tallandier était d’ailleurs d’écrire un manuel, avant que le projet n’évolue vers cet ouvrage richement illustré qui s’adresse à un public plus large.La prise de pouvoir d’Hitler, d’abord par les urnes, n’est pas un accident de l’histoire allemande.

Elle résulte au contraire de la longue maturation d’une « vision du monde » nazie, une contre-culture paranoïaque forgée dans les traumatismes du début des années 1920, et qui a pris souche dans le contexte de radicalisation politique et de crise économique de ces années-là.

Et c’est à disséquer cette vision du monde – Weltanschauung – du nazisme, sans méconnaître sa dimension utopique, essentielle pour comprendre son pouvoir de séduction, que s’attache cet ouvrage inédit, Le monde nazi, 1919-1945, écrit par trois auteurs reconnus pour leurs travaux en histoire culturelle et intellectuelle, en anthropologie de la violence et en histoire sociale : Johann Chapoutot, Christian Ingrao et Nicolas Patin.
Auteur de Croire et détruire, Croire et détruire : les intellectuels dans la machine de guerre SS, Christian Ingrao et Johann Chapoutot étaient bien armés pour effectuer cette plongée dans le « monde intérieur nazi », tout comme Nicolas Patin, spécialiste de l’histoire des élites politiques allemandes.

Lors de cette table-ronde, ils retraceront la genèse de cette idéologie nazie trop souvent résumée à sa dimension raciste, et décriront la « dictature du bien-être » que les nazis ont voulu imposer en application de cette vision du monde, avant la fuite en avant des années de guerre.

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Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé chancelier du Reich. Les nazis avaient développé, depuis 1919 et le traumatisme de la Grande Guerre, une vision du monde qui n’avait d’original que sa cohérence raciste et son élan utopique. Ils surent exploiter le contexte d’une crise majeure, celle de 1929, pour subjuguer les consciences et accéder au pouvoir.

Le pouvoir leur fut donné, avec une inconséquence sidérante, par les élites en place qui pensaient que Hitler ne tiendrait que quelques semaines et que ses partisans seraient « domestiqués ». Or les nazis prirent immédiatement le contrôle du pays avant de le conduire à la destruction, réduisant finalement le continent tout entier à un immense charnier. Le monde intérieur nazi, cet imaginaire politique pétri de haine, d’angoisse et d’utopie, avait donné naissance en l’espace de douze années à un monde infernal ; un monde qui impliquait la mort de dizaines de millions de personnes, dont la majorité des Juifs du continent.

Dans cet ouvrage, trois historiens du nazisme proposent un récit inédit, une histoire totale du national-socialisme, de sa naissance en 1919 à son effondrement en 1945. En se fondant sur les renouvellements de l’historiographie internationale de ces trente dernières années ainsi que sur une pratique constante des sources, Johann Chapoutot, Christian Ingrao et Nicolas Patin analysent le nazisme de l’intérieur : le système de croyances, les émotions fanatiques et la culture militante des années 1920 ; la nature du « Troisième Reich » comme « dictature de la participation » fondée sur un consentement massif de la population ; enfin, la « guerre génocide » de 1939-1945, apocalypse raciale qui réalise les potentialités de l’eschatologie nazie.

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Johann CHAPOUTOT
Christian INGRAO
Nicolas PATIN
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Comment s’est installé «le monde nazi»

En visite à Genève, l’historien français Johann Chapoutot a présenté son dernier ouvrage détaillant la période 1919-1945. Il répond à nos questions.

Marc Bretton
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Johann Chapoutot est l’auteur – avec les historiens Christian Ingrao et Nicolas Patin – d’un livre sur la montée, l’apogée et la chute du nazisme.
Johann Chapoutot est l’auteur – avec les historiens Christian Ingrao et Nicolas Patin – d’un livre sur la montée, l’apogée et la chute du nazisme.
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En bref:

  • Clair et bien écrit, un nouvel ouvrage de synthèse revient sur la montée, l’apogée et la chute du nazisme entre 1919 et 1945.
  • Il fait le point sur l’historiographie et s’intéresse notamment aux justifications des acteurs de l’époque, qui présentaient leurs buts criminels comme «une épopée salvatrice».
  • Il évoque aussi le caractère de Janus du régime pour les Allemands, intimidés, mais aussi compromis, voire complices et finalement enchaînés au régime.
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Il y a un mystère nazi, qui est celui des grandes catastrophes humaines: comment les contemporains ont-ils pu laisser s’installer les conditions qui allaient les conduire à d’indicibles souffrances, voire y collaborer activement, pour certains jusqu’à la fin? Dans un livre paru en septembre, les historiens Johann Chapoutot, Christian Ingrao et Nicolas Patin ouvrent la focale sur la période 1919-1945, qu’ils estiment être celle du monde nazi. Johann Chapoutot était l’invité la semaine passée de la Maison de l’histoire de l’UNIGE, conjointement avec Payot. Il a répondu à nos questions après une brève présentation de son livre face à une soixantaine de personnes.

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Quel est l’apport principal de votre livre?

Il offre une synthèse sur le monde nazi qui n’existe nulle part ailleurs sur une période allant de 1919 à 1945. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes mis à trois pour en venir à bout avec Christian Ingrao, spécialiste de l’anthropologie de la violence, Nicolas Patin, spécialisé en histoire sociale, et moi-même porté sur l’histoire culturelle.

Le monde nazi nécessite ces approches complémentaires: c’est un monde en soi, un univers mental à considérer de l’intérieur. Dans ce livre, nous prenons aussi le contre-pied de cette vulgate qui explique le développement et le maintien de l’expérience nazie par la violence uniquement. C’est faire un peu vite l’impasse sur l’adhésion qu’elle a pu susciter grâce à la fabrication d’un univers mental spécifique et des gratifications réelles ou symboliques offertes par le régime à la population.

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Vous mettez l’accent sur le pullulement de mouvements nationalistes dans les années 20. Qu’est-ce qui explique le succès du NSDAP, le parti de Hitler, par rapport à ses concurrents?

Dès le départ, les nazis portent une attention particulière au marketing politique, grâce à Joseph Goebbels, le futur chef de la Propagande. Celui-ci, qui était en fait le seul intellectuel solide du premier cercle entourant Hitler, s’est attaché à quadriller la société en travaillant sur des messages ad hoc destinés à ses différentes composantes. Le nazisme a ainsi offert à ses adhérents et à ses partisans une contre-société au moment où les cadres habituels étaient détruits par la crise de 1929. Bref, le nazisme a pensé son message de manière agrégative. Il a proposé à l’Allemagne des explications et des solutions que la crise de 1929 a rendues audibles.

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Les élites politiques libérales, l’industrie, ont choisi de s’allier avec Hitler en 1932 en pensant l’utiliser. Pourquoi ont-elles échoué?

Ces milieux se sont heurtés à un groupe convaincu de la justesse scientifique de son explication du monde. Il n’y avait pas d’espace de négociation, car on ne négocie pas quand on s’appuie sur ces convictions qu’ils croyaient relever de faits, comme la biologie appliquée ou l’anthropologie. Hitler n’était pas seul. Au-delà de sa personne – il était avant tout un agitateur, hypermnésique et pas un génie comme il le pensait – figurait tout un groupe, une technostructure, prête à prendre le relais et qui a réussi à transformer l’État allemand en dictature à coups de lois et de décrets en quelques semaines.

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Le public était attentif aux propos de l’historien Johann Chapoutot, à Payot.
Le public était attentif aux propos de l’historien Johann Chapoutot, à Payot.
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Johann Chapoutot, Christian Ingrao, Nicolas Patin: «Le monde nazi» (1919-1945)», Éd. Tallandier, Paris, 2024, 630 p. Né en 1978, Johann Chapoutot est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne. Auteur de «La révolution culturelle nazie», «La loi du sang», «Libres d’obéir».

1943 est une année de rupture. C’est l’année où la guerre nazie devient celle de l’Allemagne. Qu’est-ce qui explique ce changement?

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En 1943, tout le monde connaît en Allemagne les atrocités commises par la SS et la Wehrmacht sur le front de l’est. Les camps d’extermination sont censés être secrets, mais on estime quand même que 800’000 personnes environ étaient exposées à certains des aspects de la solution finale, soit en travaillant dans les transports, soit dans l’industrie, etc. Lorsque le front de l’est craque et recule, les Allemands sont terrorisés que les Soviétiques se vengent et leur appliquent le traitement qu’ils ont reçu.

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Médias à la botte, nervis à la solde de démagogues, milliardaires déjantés, la recette fasciste semble très contemporaine. Sommes-nous aussi en danger?

Le fascisme est souhaité par beaucoup de gens de nos jours. Aux États-Unis par Donald Trump et l’appareil républicain par exemple, mais aussi par des milliardaires, comme Elon Musk, Peter Thiel et les frères Koch. Ce n’est pas une accusation polémique, puisque eux-mêmes s’en revendiquent. Ils réclament la fin de l’État de droit, l’épuration de l’État et de l’armée.

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Que faire?

La résistance passe certainement par l’éducation, l’esprit critique, qui doit aider à faire face aux tentatives de manipulation créées par les réalités alternatives. Mais la lutte est difficile. On voit en France par exemple que le pouvoir économique se vend au plus offrant, le pouvoir politique est compromis, la presse exsangue ou achetée. Restent les tribunaux. Reste aussi l’auto-organisation de la société civile, dont on voit, notamment grâce aux travaux de Vincent Tiberj, qu’en France en tout cas, la droitisation proclamée est un mythe, puisque le pays est notamment de plus en plus ouvert aux minorités ethniques et raciales.

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Marc Bretton
Marc Bretton est journaliste à la Tribune de Genève. Il a travaillé au sein de la rubrique nationale et suit les questions politiques et économiques pour la rubrique genevoise depuis 2004.

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