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Les mondes possibles de Philippe Descola

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L’anthropologue est l’auteur d’une œuvre désormais incontournable, centrée autour des relations entre humains et non-humains. Un riche « Cahier de L’Herne » témoigne de son rayonnement interdiscipline et international.

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Nicolas Weill

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L’anthropologue Philippe Descola, en octobre 2024

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L’œuvre de l’anthropologue Philippe ­Descola, professeur émérite au Collège de France, s’est imposée comme une référence incontournable, au même titre que celle de Claude Lévi-Strauss (1908-2009), qui dirigea sa thèse. Comme ce dernier, Descola a su marier l’érudition et l’inventivité conceptuelle avec une écriture littéraire captivante saupoudrée d’humour, ce qu’a éminemment montré son récit ethnographique destiné au grand public, Les Lances du crépuscule. Relations jivaros, haute Amazonie (1993), paru dans la même collection que Tristes tropiques, de Lévi-Strauss (1955), « Terres humaines » (Plon). Un ouvrage qui n’a pas peu contribué à pousser Descola vers l’ethnologie.

Les séjours qu’il a effectués à partir des années 1970 avec sa femme, l’ethnologue Anne-Christine Taylor, chez les Achuar − un groupe de Jivaro, lesquels préfèrent se nommer désormais « Aénts ­Chicham » – s’inscrivent désormais dans les grands moments de la discipline. Le « Cahier de L’Herne » qui porte sur son parcours consacre, à sa manière, la réception protéiforme de son travail. Quatre mots-clés ménagent un accès à cette pensée.

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Ontologie

De sa formation de philosophe, Philippe Descola a conservé une attention soutenue aux fondements théoriques des sciences sociales. S’il poursuit la voie de l’« analyse structurale » ouverte par Claude Lévi-Strauss, il a critiqué « l’usage que ce dernier faisait des notions de nature et de culture comme des outils analytiques », confie-t-il au « Monde des livres », tout en précisant : « Mais l’anthropologie structurale reste pour moi une source d’inspiration. Je me suis employé à la développer dans un domaine particulier. »

Notamment en distinguant, dans Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005), quatre grands « modes d’identification » qu’il nomme « ontologies » ou « dispositifs de filtrage », lesquels définissent plusieurs façons d’habiter et de percevoir le monde : l’animisme, le totémisme, l’analogisme et le naturalisme, chacune reflétant un type de relation entre l’humain et le « non-humain ». Le naturalisme constitue le régime de la rationalité moderne occidentale, qui distingue radicalement le sujet humain et la nature, réduite à l’état de chose extérieure à exploiter sans frein.

L’engagement de l’anthropologue dans l’écologie depuis une dizaine d’années – en faveur de la ZAD de Notre-Dames-des-Landes, par exemple – laisse ­penser que, pour lui, le naturalisme, fauteur de catastrophe climatique, est bel et bien un stade historique à dépasser, avec toute l’urgence que requiert la dégradation de l’environnement, et non plus un simple « mode d’identification » ni un instrument de méthode.

« Quand je me suis rendu compte des ravages que le capitalisme faisait sur la biodiversité climatique, explique-t-il, je me suis dit qu’au-delà du capitalisme il y avait un substrat qui avait transformé notre rapport au milieu, au non-humain, le naturalisme. De forme parmi d’autres – et qui conserve ses mérites puisqu’elle a rendu possibles les sciences positives et, probablement, l’amélioration des conditions de vie d’une partie des occupants du monde –, il est devenu un facteur de dévastation. Mais je n’ai pas de programme politique à lui opposer pour en sortir, sinon des pistes “cosmopolitiques”, c’est-à-dire inspirées par les pratiques des populations autochtones qui savent gérer des collectifs hybrides d’êtres humains et non humains, et ce, depuis très longtemps. »

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Amitié

Ainsi que le fait observer Philippe Descola dans l’une des interventions inédites figurant dans le « Cahier de L’Herne », le travail de l’anthropologie a d’abord consisté à « projeter sur les peuples qu’elle étudiait les catégories au moyen desquelles nous nous pensons nous-mêmes ». Pour se défendre de cette attitude « eurocentrée », Philippe ­Descola évoque volontiers l’« amitié rituelle » qui, au-delà du partage de la langue, les lie, lui et sa femme, à certains Achuar, soit un « rapport électif de solidarité entre deux hommes non apparentés – et ipso facto entre leurs épouses », sanctionné par une petite liturgie.

Sans complaisance pour le culte meurtrier de la vengeance qu’entretiennent ces peuples sans Etat, comme on le voit dans Les Lances du crépuscule, mais sans les regarder de haut pour autant, l’ethnologue parvient, à travers l’affection qu’il porte à ses sujets d’étude, à trouver un ton juste. « Je ne voulais jamais rétribuer systématiquement les gens qui m’accueillaient, illustre-t-il, et en particulier mon “ami rituel”. Nous avions établi ainsi une sorte de fiction dans laquelle on procédait à des échanges – toujours en ma défaveur. L’idée était que l’échange n’a pas pour vocation de produire un avantage mais de maintenir un certain type de rapports sociaux médiatisé par des objets qui circulent. »

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Nature

De ses terrains chez les Achuar, dont des carnets pris sur le vif ­paraissent en extraits pour la première fois dans le « Cahier de L’Herne », et au vu des relations sociales que ces peuples parviennent à établir avec des non-humains, Philippe Descola a formé l’idée d’une « désinstauration théorique du concept de nature », comme le dit l’un de ses disciples, Grégory Delaplace, codirecteur du volume. Faut-il pour autant adopter les cosmologies indigènes pour en finir avec l’idéal « anthropocentré » des modernes, qui ont livré l’environnement au pillage à force de n’y voir qu’un objet sans âme ? Pour Descola, la véritable leçon de l’anthropologie est que les cosmologies alternatives doivent surtout nous amener à un « universalisme à la fois réel et réaliste » : une pensée « qui se ­refuse à universaliser les notions relatives » par lesquelles les modernes ont prétendu évaluer les peuples premiers en les refoulant à leurs marges.

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Image

Avec Les Formes du visible. Une anthropologie de la figuration (Seuil, 2021), la réflexion de Philippe ­Descola s’est déplacée en direction des images. « Les historiens de l’art ont plutôt bien reçu mon ­livre, à ma grande surprise, dit-il. Il est vrai qu’il y a toute une partie de l’histoire de l’art qui lorgne ­l’anthropologie. » A partir d’un ­matériel extrêmement riche, emprunté aussi bien aux objets ethnographiques qu’à la peinture classique, il propose une redéfinition de l’image. Pour lui, celle-ci ne se réduit pas à une simple représentation, elle « fait », elle « agit » (à la manière des amulettes, talismans ou icônes qui sont censés guérir ou protéger). L’histoire de l’art s’axe chez Descola sur l’« agentivité » (agency), autrement dit sur l’effet que les œuvres produisent et non plus sur leur seule fonction de figuration ou d’imitation.

Comme le souligne le philosophe Jacques Rancière dans le « Cahier de L’Herne », Philippe Descola suggère ainsi que l’invention de la perspective à la Renaissance n’a pas eu que des conséquences intérieures à l’art. En plaçant l’observé à distance de l’observateur, les peintres, en particulier les paysagistes, auraient été les premiers à en faire un objet, avant les philosophes et les savants. L’art pictural serait ainsi à l’« avant-poste de la révolution ontologique du naturalisme ». C’est dire à quel point l’intérêt pour les images ne ­constitue nullement pour Descola, qui entend prolonger son travail par une réflexion sur le paysage et les jardins, une digression esthétique. Il forme, avec la politique, une autre extension de ce qui finit par présenter quelques contours d’un système philosophique à part entière.

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A œuvre majeure, débats passionnants

S’ils ont souvent valeur de ­consé­cration, les « Cahiers de L’Herne » les mieux réussis offrent une discussion de l’auteur concerné plutôt qu’un ­concert de louanges. Celui qui porte sur l’œuvre et le parcours de Philippe Descola est de ceux-là. Sous la houlette du Français Grégory Delaplace et de l’Italien Salvatore D’Onofrio, il apporte aussi la preuve de l’éclat international des travaux de l’anthropologue en ­rassemblant plus de 25 contributeurs venus de tous horizons et continents, parmi lesquels les philosophes Georges Didi-Huberman et Jacques Rancière ou l’écrivain Pierre Michon.

Avec empathie, les articles discutent des limites et des questions soulevées par les concepts inventés et maniés par Descola. Par exemple celui de ­ « naturalisme », qui désigne chez lui le biais, pris par l’Occident depuis le XVIIe siècle, réduisant la nature à un domaine taillable et corvéable à merci par l’homme. Décrit-il un mode de rapport au monde parmi d’autres ou un stade à dépasser ? Où se situe la frontière entre l’engagement écologique de l’anthropologue et la pure analyse ?

A côté de ces débats, le volume propose la publication de documents essentiels aux études descoliennes, notamment ses carnets pris sur le vif lorsqu’il séjourna chez les Achuar, en Equateur, dans les années 1970, à l’orée de sa carrière de savant. Que la réflexion la plus théorique de Philippe Descola demeure toujours entée sur son « terrain » n’est pas la moindre des ­leçons de ce beau « Cahier ».

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« Philippe Descola », sous la direction de Grégory Delaplace et Salvatore D’Onofrio, « Cahier de L’Herne », 224 p., 35 €, numérique 26 €.

Signalons, de Philippe Descola, la parution en poche de « La Composition des mondes. Entretiens avec Pierre Charbonnier », Champs, « Essais », 384 p., 11,50 €

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Nicolas Weill à suivre sur le Monde ( autorisation de l’auteur)

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