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Bienvenue dans la newsletter Impact, votre guide de la révolution féministe. Aujourd’hui, nous vous donnons les dernières nouvelles sur la lutte pour le droit à l’avortement en Amérique latine. Vous n’avez pas le temps de lire toute la newsletter ? On vous a préparé un mini résumé :

  •  Malgré la montée de l’extrême-droite, la “vague verte” du militantisme pour le droit à l’avortement en Amérique latine continue de déferler.
  •  Après les victoires remportées devant les tribunaux et les parlements de Colombie, d’Argentine et du Mexique, les militant·es de tout le continent cherchent à reproduire leurs stratégies.
  •  Des activistes brésiliennes, chiliennes et équatoriennes partagent leur plan pour étendre l’accès à l’avortement en dépit du “backlash” mondial et local envers le féminisme.

Où déferlera encore la “vague verte” d’Amérique latine ?

 Agustina Ordoqui

Le Parlement chilien devrait se prononcer sur la légalisation du droit à l’avortement avant la fin de l’année. En juillet, le président de gauche Gabriel Boric a promis qu’il présenterait en décembre un projet de loi visant à légaliser la procédure, dans ce qui constituera la troisième tentative d’élargissement de l’accès à l’avortement dans le pays au cours de ces dernières années. En 2021, une loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu’à 14 semaines n’a pas été adoptée par le Parlement, tandis que les électeur·ices ont rejeté une nouvelle constitution qui aurait garanti les droits en matière de sexualité et de procréation lors d’un référendum en 2022.

Mais cette fois-ci, les féministes pensent que les choses pourraient être différentes. Même si la droite a renforcé son pouvoir lors des élections régionales d’octobre, elles estiment que des avancées sont encore possibles.

Siomara Molina, porte-parole du mouvement Assemblée permanente pour la légalisation de l’avortement, cite l’adoption par le Parlement d’un système de reconnaissance du travail de soin (« Chile Cuida« ), d’une nouvelle loi contre les violences sexistes et sexuelles, et d’une mesure visant à accorder des allocations aux enfants des victimes de féminicides comme autant de succès majeurs en matière de droits des femmes, malgré un contexte politique difficile. Depuis l’échec du référendum constitutionnel, les organisations féministes chiliennes travaillent avec les membres du Parlement et les ministères de la santé et de l’égalité des genres afin de recueillir du soutien en faveur de la réforme du droit à l’avortement.

Photo de manifestantes avec une drapeau avec les mots "America Latina sera toda feminista"

Jusqu’en 2017, le Chili était l’un des rares pays au monde à interdire totalement l’avortement en toutes circonstances, une loi qui remontait à la dictature d’Augusto Pinochet. Cette situation a changé lorsque l’ancienne présidente Michelle Bachelet a instauré une loi autorisant les interruptions de grossesse dans des circonstances très limitées : en cas de risque pour la vie de la patiente, si le fœtus n’est pas viable ou en cas de viol. Même ces exceptions ne sont autorisées que jusqu’à 12 semaines, ce qui contraint jusqu’à 150 000 personnes chaque année à subir des avortements dans des conditions dangereuses.

Depuis, l’Amérique latine a été submergée par la “vague verte” – des mouvements féministes qui ont eu recours à des litiges stratégiques, à des pressions politiques et à des manifestations massives dans les rues pour remporter des victoires majeures en matière de droits sexuels et reproductifs sur l’ensemble du continent, de l’Argentine à la Colombie en passant par le Mexique.

Siomara Molina, qui aide depuis des années les femmes ayant besoin de recourir à l’avortement, estime que bien que l’extrême-droite prenne de l’ampleur au Chili, la vague verte « poursuit sa progression de toute façon. »

“Aujourd’hui, les femmes peuvent s’exprimer d’une façon qui leur était impossible il y a dix ans,” dit-elle. “Il y a une transformation des mentalités – qu’il n’est pas acceptable de se faire violer et que nous avons le droit d’avorter, des choses qui, il y a dix ans, étaient vues différemment.”

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Victoire dans les tribunaux

Les militantes de la vague verte ont adopté différentes stratégies en Amérique latine, en fonction du contexte propre à chaque pays. En Argentine, où l’avortement a été légalisé en décembre 2020, les activistes se sont concentrées sur la modification de la loi au Parlement, en mettant l’accent sur le changement de l’opinion publique. En Colombie, le mouvement national Causa Justa (Juste Cause) a obtenu la dépénalisation de l’avortement par une décision de la cour constitutionnelle en février 2022. La Cour suprême du Mexique a dépénalisé l’avortement en septembre 2021 en donnant à chaque État le pouvoir d’adopter sa propre loi – les féministes ont désormais obtenu le droit à l’avortement dans 19 des 32 États du pays.

Photo de la militante Valeska Chiriboga de Justa Libertad avec la citation "Nous le faisons pour nous-mêmes, pour nous toutes et tous."
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Alors que le Chili s’efforce de modifier sa législation par l’intermédiaire du Parlement, comme l’a fait l’Argentine, les féministes équatoriennes cherchent à suivre les traces de la Colombie et à obtenir le droit à l’IVG jusqu’à 24 semaines de grossesse par le biais des tribunaux. Au début de l’année, huit organisations se sont réunies pour former le mouvement Justa Libertad (Liberté Juste). En mars, le groupe a déposé une pétition visant à faire disparaître complètement l’avortement du code pénal.

Actuellement, le code pénal prévoit des peines de six mois à deux ans de prison pour les personnes qui ont recours ou pratiquent un avortement. Jusqu’en 2021, l’interruption de grossesse n’était autorisée qu’en cas de risque pour la vie de la patiente ou de viol d’une femme handicapée. Cette année-là, un arrêt de la Cour constitutionnelle a étendu cette exception à toutes les victimes de viol.

L’Amérique latine a traditionnellement suivi un modèle consistant à “obtenir petit à petit des exceptions pour interrompre une grossesse”, explique Valeska Chiriboga, porte-parole de Justa Libertad. “Mais nous nous sommes rendu compte que ce modèle n’était pas suffisant, car il continuait à créer des obstacles à l’accès universel et légal à l’avortement.” C’est pourquoi Justa Libertad vise désormais une dépénalisation totale jusqu’à 24 semaines, ce qui ferait de la loi équatorienne sur l’avortement l’une des plus progressistes au monde.

Comme en Colombie, Justa Libertad a opté pour une action en justice stratégique parce que le Parlement est très conservateur en ce qui concerne les droits sexuels et reproductifs. “Les représentants devraient se saisir des revendications sociales, mais ce n’est pas le cas en Équateur”, explique Valeska Chiriboga.

Nous savons que les tribunaux peuvent soit renforcer ces droits, soit se montrer rétrogrades, comme aux États-Unis, et nous savons que les juges n’ont pas de délai à respecter pour étudier notre requête. Mais ce tribunal n’a mis qu’un an à statuer sur l’exception pour les cas de viol grâce à notre mobilisation et à la forte pression des médias, et c’est ce que nous faisons aujourd’hui avec Justa Libertad”, explique-t-elle. “Nous le faisons pour nous-mêmes, pour nous toutes et tous. Nos corps et nos droits ont toujours été contestés.”

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Faire face à la menace de l’extrême-droite

Les féministes brésiliennes se battent également pour garantir les droits sexuels et reproductifs par la voie judiciaire. En septembre 2023, la présidente de la Cour suprême, Rosa Weber, a ouvert un vote sur la dépénalisation de l’avortement jusqu’à 12 semaines, soutenant que l’interdiction de l’avortement dans le code pénal est inconstitutionnelle. Les juges ne se sont pas encore prononcé·es.

Le code pénal du pays prévoit actuellement des peines d’un à trois ans d’emprisonnement pour les personnes qui pratiquent des IVG. Il existe trois exceptions : si la vie de la patiente est en danger, si la grossesse est due à un viol et si le fœtus est atteint d’anencéphalie, une maladie qui affecte le développement du crâne et du cerveau.

Le Brésil est encore ébranlé par le mandat du président d’extrême-droite Jair Bolsonaro de 2019 à 2022, et malgré l’élection du président de gauche Luiz Inácio « Lula » Da Silva en 2022, le parti de Bolsonaro, le PL, est toujours le plus important à la chambre des députés. Au début de l’année, les député·es du PL ont tenté de faire adopter une loi qui aurait assimilé l’avortement à un homicide.

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Photo de la militante Tatianny Araujo avec le texte sur l'image : "ce ne sera pas facile; et cela resiae de prendre du temps, mais c'est tout à fait faisable"
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“Nous espérons suivre l’exemple de la Colombie”, déclare Tatianny Araujo, de l’organisation militante Réseau des travailleurs sociaux pour le droit de décider. “Nous ne pouvons pas faire confiance au Parlement, dont les députés sont en majorité des hommes blancs, hétérosexuels, de droite et d’extrême-droite.”

Pour sa part, Lula n’a pas indiqué clairement si son gouvernement soutiendrait ou non une loi sur l’accès à l’avortement au niveau national, même s’il a abrogé une réglementation de l’ère Bolsonaro qui n’autorisait le droit à l’IVG qu’aux victimes de viol.

“L’extrême-droite a une position claire, contrairement aux partis de gauche, parce que leurs responsables politiques considèrent que le fait de donner leur avis sur l’IVG pourrait être utilisé par l’extrême-droite contre le gouvernement, comme si cela mettait fin au débat”, explique Tatianny Araujo. “A chaque fois, nous, les femmes, sommes sacrifiées.”

Selon elle, les organisations féministes devront plaider leur cause devant la Cour suprême, mais aussi travailler à faire évoluer l’opinion publique, faire pression sur les représentants de l’État et descendre dans la rue pour faire progresser les droits sexuels et reproductifs – ou du moins pour se battre afin de ne pas perdre ce qui a été acquis.

Tout en notant que les personnes qui avortent clandestinement ne peuvent plus attendre, elle est convaincue que son pays finira par être submergé par la vague verte.  “Nous allons devoir mener une bataille de longue haleine. Ce ne sera pas facile, et cela risque de prendre du temps, mais c’est tout à fait faisable.”

Impact est une newsletter hebdomadaire dédiée aux droits des femmes et des minorités de genre dans le monde entier.

Vous pouvez lire la newsletter en ligne ici – http://lesglorieuses.fr/vague-verte

Megan Clement est la rédactrice-en-chef de la newsletter Impact. Agustina Ordoqui prépare le bulletin mensuel et rédige les posts d’actualité sur les réseaux sociaux. Cette newsletter a été traduite en français par Lila Paulou.
La newsletter est financée par New Venture Fund et produite par Gloria Media, basée à Paris. Gloria Media est dirigée par sa fondatrice, Rebecca Amsellem

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