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Naomi Klein : “La gauche n’a pas pris la mesure du projet civilisationnel de la droite radicale”

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Dans son dernier ouvrage, “Le Double. Voyage dans le monde miroir”, l’essayiste canadienne explore la droite radicale américaine. De passage à Paris, elle analyse les erreurs du Parti démocrate, qui ont participé à la victoire de Trump.

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Naomi Klein, figure de l’altermondialisme, autrice de « No Logo » (1999) et de « La Stratégie du choc » (2007), incarne symboliquement le Parti démocrate dans son nouveau livre.

Naomi Klein, figure de l’altermondialisme, autrice de « No Logo » (1999) et de « La Stratégie du choc » (2007), incarne symboliquement le Parti démocrate dans son nouveau livre. 

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  Olivier Tesquet

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Le dernier ouvrage de Naomi Klein est un curieux objet littéraire. Son postulat de départ : depuis des années, l’essayiste est confondue sur les réseaux sociaux avec une presque homonyme, Naomi Wolf. Même âge, ou presque, même apparence. Féministe et conseillère d’Al Gore dans les années 90, ce doppelgänger a progressivement perdu son crédit médiatique pour devenir une égérie conspirationniste ralliée au trumpisme le plus radical. La confusion fait des dégâts. Mais Wolf n’est pas le vrai sujet du livre. C’est un moyen littéraire, le lapin blanc d’Alice au pays des merveilles, que Klein suit pour observer « le monde miroir », celui de la droite radicale américaine, de Steve Bannon et des apprentis fascistes, « qui nous observe mais qu’on préfère ne pas regarder ». Alors que Donald Trump vient de remporter l’élection présidentielle en emportant tous les États clés, Le Double. Voyage dans le monde miroir pose un regard critique et sincère sur les erreurs stratégiques du camp démocrate.

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Quels enseignements tirer de la victoire de Donald Trump ?
Les chiffres autour du vote des jeunes, de la classe ouvrière noire et latino, doivent pousser à une profonde prise de conscience chez les libéraux. La gauche doit comprendre pourquoi elle parle un langage qui n’est plus en phase avec les travailleurs et les personnes en situation de précarité. Je pense que nous faisons désormais partie de l’élite, et cela devrait nous inquiéter au plus haut point.

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L’enquête que vous menez dans votre ouvrage sur votre double est un prétexte pour un examen de conscience. Dans quelle mesure Trump est-il le reflet qu’on n’arrive pas à regarder dans le miroir ?
En 2016, j’ai écrit un livre sur Trump, No is Not Enough. Dans la conclusion, j’avançais qu’il fallait le regarder comme une œuvre de science-fiction dystopique. C’est un miroir tendu à la société, qui nous demande : est-ce que vous aimez ce que vous voyez ? C’est pour ça qu’il aurait fallu interpréter sa première élection comme un avertissement. Au lieu de cela, il est devenu un prétexte pour renforcer la polarisation, et les libéraux ont passé les huit dernières années à déverser sur la droite ce qu’ils ne supportaient plus de voir dans leur propre camp : « Ils ont toutes ces idées horribles, mais nous sommes purs, nous croyons en la science et la raison, nous sommes compatissants. »

La gauche s’est réfugiée dans un cocon de récits flatteurs, mais elle n’a pas pris la mesure du projet civilisationnel de la droite radicale. Vous savez, Trump n’est pas seulement une figure de ce mouvement, c’est aussi et surtout une figure extrêmement américaine, au même titre que la tarte aux pommes de chez McDonald’s, les concours de beauté, les combats de catch, Hollywood et la publicité. Cela lui confère une étonnante capacité d’attraction.

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Y compris auprès de ses adversaires politiques ?
À certains égards, nous lui ressemblons de plus en plus. Regardez la campagne de Kamala Harris. Sur l’immigration, elle a passé son temps à répéter qu’elle était plus dure que lui. Elle a joué selon ses règles, adopté son discours, abandonné tout principe de solidarité, d’universalisme. C’est un renoncement collectif. Maintenant que Trump promet de mener une politique qui ressemble de plus en plus au fascisme, nous allons voir qui nous sommes vraiment. Je ne peux pas regarder mon double, l’autre Naomi, fréquenter Steve Bannon, voter Trump, se procurer une arme et avaliser les attaques contre les droits reproductifs en la réduisant à une altérité lointaine. Dans les prochains mois, j’ai peur que nous assistions à une grande opération de rationalisation dans laquelle certains vont s’accommoder de la politique de Trump, au nom du respect des électeurs de la classe ouvrière.

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Kamala Harris dans  « Saturday Night Live », trois jours  avant l’élection présidentielle américaine.

Kamala Harris dans « Saturday Night Live », trois jours avant l’élection présidentielle américaine.

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Est-ce que l’une des grandes défaites de la gauche, c’est d’avoir perdu cette bataille du langage, cette capacité à nommer les choses ?
Tant de choses auraient dû être dites dans cette campagne — sur les soins de santé, les augmentations de salaire, l’injustice économique, la domination des entreprises… —, et sont restées tues. Lorsque Bernie Sanders s’est présenté [Naomi Klein l’a activement soutenu, ndlr], qu’il a nommé la souffrance des gens et qu’il a proposé un plan pour y remédier, le Parti démocrate a déployé une énergie folle pour le salir et le saboter. Aujourd’hui, tout le monde parle comme lui pour analyser les résultats ! Je ne pense donc pas que notre langue soit morte. Nous avons un dirigeant syndical aux États-Unis, Sean Fain, d’un genre que nous n’avions pas vu depuis longtemps. Il dirige le syndicat des travailleurs de l’automobile et a lancé une grève simultanée chez les « Big Three » : General Motors, Ford et Stellantis (Chrysler). Il prenait la parole en portant un tee-shirt sur lequel était inscrit « Eat the rich », et Donald Trump ne savait pas quoi répondre, parce qu’il ne s’agissait pas seulement d’un slogan, il organisait les travailleurs et leur obtenait de meilleures conditions de travail. En d’autres termes, il mettait réellement les riches au défi. Et redonnait leur sens aux mots.

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Tout de même, vous reprochez beaucoup à votre camp de ne parler qu’à lui-même…
Il y a une forme de lâcheté à utiliser un langage qui n’est pas vraiment compris pour dire des choses radicales. Si personne ne vous comprend, vous excluez les gens que vous prétendez défendre, vous signalez votre dédain. J’aime beaucoup cette phrase du regretté Mike Davis [historien et géographe, figure de l’activisme américain, décédé en 2022, ndlr] : « Parlez comme tout le monde. L’urgence morale du changement acquiert sa plus haute noblesse quand elle est dite dans un langage commun. »

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Et dans le « monde miroir » que vous décrivez, la droite radicale, elle, sait trouver les mots.
Ils traduisent ce langage abscons et universitaire, et disent aux classes populaires : « Ces gens-là vous méprisent. » La droite s’empare de la théorie critique de la race ou de la théorie du genre pour mentir sur ce que ces concepts signifient, mais aussi pour souligner l’hypocrisie de la gauche. Bolsonaro s’est fait élire président du Brésil en utilisant cette stratégie. Ron DeSantis, le gouverneur de Floride, gouverne de cette façon. Je pense que nous n’avons pas encore mesuré à quel point le langage académique est utilisé comme une arme par la droite..

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Dans l’effondrement du cours des mots que vous évoquez, il y en a un qu’on entend avec de plus en plus d’insistance : « fascisme ». Est-ce justifié ?
Nous assistons indéniablement à un tournant fasciste dans des pays autrefois démocratiques, en Inde, en Italie… Pour autant, ce n’est pas parce que Trump est un fasciste qu’il va réussir à introduire le fascisme aux États-Unis. Mais nous ne devrions pas avoir peur de le nommer en ces termes alors qu’il animalise ses adversaires et n’hésite pas à menacer les journalistes ou désigner des ennemis en pagaille. Il faut s’y opposer. Mais comment ? Le travail sur mon double m’a été d’une grande aide pour comprendre comment je veux naviguer dans ce monde : en me demandant constamment si mes valeurs ou mon éthique sont cohérentes et lisibles. Si nous avons peur que le fascisme s’installe dans nos sociétés et qu’il s’exprime par des formes extrêmes de contrôle de la pensée, des attaques contre l’université, des licenciements massifs et la traque d’intellectuels, peut-on raisonnablement accepter de « déplateformer » à discrétion quelqu’un dont on ne partage pas les idées [Donald Trump avait été banni des principaux réseaux sociaux après l’invasion du Capitole le 6 janvier 2021, ndlr] ? C’est comme ça qu’Elon Musk a réussi à se présenter comme un prétendu champion de la liberté d’expression : en exploitant nos incohérences…

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Donald Trump lors d’un rassemblement au Madison Square Garden de Manhattan, le 27 octobre 2024, à New York.

Donald Trump lors d’un rassemblement au Madison Square Garden de Manhattan, le 27 octobre 2024, à New York. 

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Y a-t-il une part de grotesque dans le monde que vous décrivez ?
Dans Opération Shylock, qui met en scène son double maléfique, l’écrivain Philip Roth forge un mot à partir du nom qu’il donne à cet homonyme : le pipikisme, soit « cette force anti-tragique qui transforme tout en farce, banalise et superficialise tout ». Il y a de ça chez Trump. On se demande en permanence si l’on doit rire ou pleurer. Il est trop sérieux pour être tourné en ridicule, et trop ridicule pour être pris au sérieux. Car son sens du grotesque n’enlève rien au danger, à la monstruosité, à la cruauté, au fascisme. Ce n’est pas un hasard si pendant son premier mandat, les late shows humoristiques ont offert le meilleur commentaire politique sur son action.

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En quoi ce second mandat sera-t-il différent, selon vous ?
Quand j’observe Trump, Musk ou Robert Kennedy Jr. [neveu de JFK et figure des antivax complotistes, que Trump vient de nommer à la Santé, ndlr], cette triade d’hommes narcissiques coureurs de jupons, je me demande ce qu’ils vont faire. À quoi ressemblera la fusion totale de l’État et de l’algorithme ? Quelles seront les conséquences d’une culture de la conspiration au plus haut sommet de l’administration ? Je pense que la différence ne sera pas marginale, mais radicale. Toutes nos stratégies d’organisation se déploient sur des plateformes et des appareils qu’ils contrôlent ou peuvent contaminer, c’est vertigineux.

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Quels sont les motifs d’espoir ?
Nous allons devoir nous mobiliser davantage hors ligne, dans le monde réel, et retrouver des moyens de se trouver les uns les autres sans s’en remettre aux algorithmes de recommandation. Il va falloir se mettre au judo intellectuel, reprendre les armes qu’ils nous ont confisquées. C’est encore une raison pour porter des valeurs claires et un discours simple, même s’il peut sembler naïf : défendre l’humain, le vivant, la solidarité. Nous devons nous opposer à une machine qui transforme le monde en ruines et ne fait que broyer la vie, qu’il s’agisse de Gaza ou du climat.

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  Olivier Tesquet sur télérama

Le Double. Voyage dans le monde miroir, éd. Actes Sud, 496 p., 24,80 euros.

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