Pour la seconde fois de l’histoire de la Ve République, le gouvernement a été censuré. Par une alliance entre deux extrêmes, le Rassemblement national et un Nouveau Front populaire dominé par La France insoumise. Le clivage ­politique français actuel oppose-t-il davantage les démocrates libéraux aux populistes illibéraux, que la gauche à la droite ?

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Giovanni Capoccia

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Votre paysage politique est ­plutôt fragmenté en trois pôles. Cette dynamique ­tripolaire reflète des schémas historiques souvent associés à l’instabilité et à l’effondrement des démocraties, si l’on pense par exemple à la République de Weimar. LFI et le RN ciblent davantage le centre qu’ils ne s’attaquent entre eux. Mélenchon et Le Pen préféreraient s’affronter l’un l’autre lors d’un hypothétique second tour présidentiel plutôt que de faire face à un candidat modéré. Même si les partis qui ont voté la censure ne sont pas tous illibéraux, ce sont bien eux qui ont dirigé cette stratégie.

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Et c’est finalement le Parti socialiste, parti traditionnel, qui a fait pencher la balance… Même s’il semble maintenant s’ouvrir à une alliance au centre.

Le PS est surtout resté coalisé avec l’extrême gauche pour des motifs électoraux. Si la crise institutionnelle s’aggravait, la dissidence interne contre cette ­stratégie pourrait devenir impossible à ignorer. Quand ­Olivier Faure affirme que le PS – contrairement à Jean-Luc Mélenchon – n’appelle pas à la démission du chef de l’État, c’est un signe de distanciation vis-à-vis de LFI. Mais aussi un clin d’œil à l’opposition interne au sein du PS alors qu’un congrès se profile.

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Il s’éloigne de l’objectif de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen…

Jean-Luc Mélenchon cherche depuis longtemps à provoquer une élection présidentielle anticipée. La nouveauté est que c’est désormais un objectif ­partagé par Marine Le Pen. Sa décision de déclencher une crise constitutionnelle semble viser à influencer les juges de son procès pour éviter l’application provisoire de la peine d’inéligibilité avant une éventuelle campagne présidentielle. C’est une manœuvre ­purement trumpienne.

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L’extrême droite française vous semble-t-elle toujours marquée par la tentation illibérale  ?

En 2022, lors d’un débat dans Marianne, Jordan Bardella expliquait : « On ne défend pas un régime pour le simple fait de défendre un régime. On défend un régime parce qu’on estime qu’il est le plus efficace pour assurer la cohésion d’une cité et la continuité d’un peuple. » En d’autres termes, la démocratie est perçue comme un simple moyen d’atteindre des objectifs, que les nationalistes peuvent abandonner s’ils la jugent inefficace… C’est un récit qui se retrouve dans la rhétorique de nombreux dirigeants ­d’extrême droite. Viktor Orbán, par exemple, justifie la démocratie ­illibérale comme un moyen de protéger « la nation hongroise » contre un affaiblissement, notamment dû à l’immigration. Et le besoin de ­sécurité économique, physique et culturelle, le nationalisme et le fondamentalisme religieux sont des moteurs puissants capables de supplanter la préférence pour la liberté individuelle.

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Laura Acquaviva

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Pouvez-vous définir l’illibéralisme par rapport au libéralisme ?

Une démocratie libérale est un système avec un suffrage universel et des élections libres et équitables. Mais aussi une justice et des contre-pouvoirs indépendants qui protègent les droits civils et politiques et garantissent le pluralisme de l’information. Dans une « démocratie illibérale », en revanche, l’exécutif et la majorité au pouvoir exercent un contrôle excessif sur le système judiciaire et les médias, rendant presque impossible pour l’opposition de remporter des élections. Les exécutifs utilisent leur contrôle sur les contre-pouvoirs pour manipuler les règles du ­suffrage afin d’ancrer leur position.

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Dans votre projet Contrer l’illibéralisme dans les démocraties libérales, vous présentez des pistes pour résister aux populismes. Mais la ­victoire de Trump n’indique-t-elle pas qu’une partie des peuples aspire à se passer de la démocratie ?

S’ils préfèrent un régime autoritaire, que peut faire la démocratie ? C’est un vieux débat. À la fin de 1932, juste avant l’arrivée au pouvoir de Hitler, Hans Kelsen, le grand théoricien du droit, a publié un article intitulé « Défense de la démocratie ». Il pensait que, pour les raisons que vous décrivez, nous ne pouvions pas refuser la ­possibilité que « le navire de la démocratie sombre ». La seule chose possible consisterait à préserver la mémoire de la démocratie pour que les générations futures en comprennent la valeur et puissent y revenir. Or le seul invariant devrait être qu’une nouvelle majorité a le droit de gouverner, mais pas de mettre fin à la démocratie.

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Même si cela va contre la volonté du peuple ?

Oui. Car, une fois l’autocratie instaurée, si la majorité de la population bascule à nouveau en faveur de la démocratie, le régime en place ne rendra pas le pouvoir. Les électeurs peuvent vouloir la démocratie, mais ils subissent la répression et l’intimidation, ou bien il y a des fraudes électorales, donc leur volonté n’est pas enregistrée, comme on l’a vu au Venezuela.

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Vous connaissez bien la Hongrie d’Orbán, ­passée du libéralisme à l’illibéralisme. Or, même si un début d’opposition crédible émerge, le leader hongrois continue de faire de gros scores électoraux. Est-ce parce que les illibéraux grignotent la démocratie par petits bouts, empêchant les citoyens d’être clairvoyants, ou parce que ces ­derniers n’y tiennent pas tant que ça ?

Orbán a élaboré une grande partie du manuel de l’érosion démocratique progressive et de la prise de pouvoir autoritaire. Sa victoire initiale de 2010 reposait sur un réel soutien populaire et une frustration face à un gouvernement traînant de nombreux ­scandales. Il en est autrement des suivantes. Par une série de réformes sapant l’indépendance judiciaire, la liberté des médias et l’équité des lois électorales, il a biaisé le système en faveur du Fidesz. Son parti, qui utilise systématiquement les ressources de l’État pour ses campagnes et contrôle les principaux canaux de publicité politique. Plus le processus démocratique devient biaisé, plus il est difficile de dire si ses majorités reflètent véritablement la volonté populaire.

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Sauf qu’au départ ce processus a l’assentiment du peuple. Et les premières mesures prises par ces régimes sont souvent soutenues par les électeurs.

Oui. La première étape d’ascension d’un exécutif autoritaire est bien plus souvent une élection démocratique qu’un coup de force. Parfois, ces victoires initiales sont étroites, comme celle de Trump en 2016 ou du parti Droit et Justice en Pologne en 2015. Après cette première étape, la voie vers l’érosion de la démocratie varie, mais suit globalement les schémas que je vous ai décrits. Mais oui, ça commence souvent par des décisions légales, avant d’autres qui le sont moins. On peut aussi avoir des changements constitutionnels respectueux des procédures, comme en Hongrie en 2011. Dans d’autres cas, ces changements ont été réalisés en violant la Constitution. Cela peut inclure la convocation d’une nouvelle Assemblée constituante pour la réécrire selon les souhaits du parti au pouvoir. C’est un ­classique en Amérique latine, si l’on pense aux changements opérés par Hugo Chávez ou par l’Équatorien Rafael Correa.

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N’est-ce pas un peu le rêve bolivarien de Jean-Luc Mélenchon en France ?

Il envisage clairement, s’il est élu un jour, de convoquer une Assemblée constituante pour établir une VIe République. Or ces révisions constitutionnelles ont souvent conduit à l’instabilité politique, voire pire. Des dirigeants comme Rafael Correa en Équateur et Evo Morales en Bolivie ont explicitement suivi le modèle d’Hugo Chávez, utilisant des Assemblées constituantes pour consolider leur pouvoir. Pourtant, les oppositions dans ces pays, tirant les leçons de l’expérience vénézuélienne ont opposé une résistance plus acharnée que les adversaires de Chávez. Dans certains cas, les autocrates ont triomphé, au prix d’âpres conflits avec l’opposition.

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Existe l’idée que la meilleure façon de préserver la démocratie se trouve dans l’éducation. Mais beaucoup de gens « très éduqués » se rangent désormais derrière les illibéraux. Par exemple, 37 % des Américains ayant au moins un diplôme de deuxième cycle universitaire ont déclaré voter Trump.

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Les sondages de sortie des urnes confirment cette tendance, mais les motivations de vote sont variées, et le groupe en question représente moins de 20 % de la population. Parmi ceux sans aucun diplôme universitaire, soit environ 57 % des Américains, les républicains ont obtenu bien plus de 50 % des suffrages. Généralement, les politiciens comme Trump, Orbán ou Le Pen bénéficient d’un soutien disproportionné de la part des électeurs moins éduqués. Mais oui, les analyses suggèrent que Trump a gagné du soutien dans la plupart des groupes démographiques par rapport à 2020.

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Dans votre ouvrage, vous notez que les stratégies des démocraties libérales contre les illibérales sont avant tout « défensives ». Cela ne signifie-t-il pas qu’elles sont incapables de proposer une vraie perspective aux citoyens ?

Ces mesures sont « défensives » car elles visent à maintenir la démocratie en vie à court terme. Métaphoriquement, elles cherchent à éteindre l’incendie qui menace la maison, et non à construire la maison elle-même. Mais il existe un rôle pour l’« émotion démocratique ». Par exemple, des cérémonies publiques qui réaffirment les valeurs fondatrices d’un régime démocratique, comme la ­panthéonisation du groupe Manouchian en France. Cependant, ces appels émotionnels doivent s’inscrire dans un récit plus vaste qui canalise les aspirations du public. Malheureusement, dans de nombreuses démocraties, les forces ­illibérales semblent actuellement plus efficaces pour accomplir cela.

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Par exemple ?

Eh bien, la rhétorique Maga, ou ­America First, de Trump. Elle séduit ceux qui se sentent abandonnés par un système qu’ils perçoivent comme ne servant ni leurs intérêts ni leur identité. L’idéologie Hindutva du Premier ministre indien, Narendra Modi, mêle nationalisme religieux et sentiment de victimisation, présentant les hindous comme historiquement opprimés par les musulmans et les colonisateurs, tout en promettant de corriger ces « injustices historiques ». Malgré leurs contextes différents, ces récits partagent des traits communs : un accent mis sur le développement économique, une rhétorique populiste et anti-élites, ainsi qu’une peur des groupes majoritaires d’être dominés par des minorités. Ce sont des messages puissants, parce qu’ils jouent sur l’émotion, davantage que sur les faits.

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Autre piège que vous soulignez : plus les démocraties libérales agissent tôt contre les mouvements illibéraux, plus elles devraient avoir de chances de succès. Pourtant, plus elles tirent la sonnette d’alarme tôt, moins elles ont de chances d’être prises au sérieux en l’absence de signes forts d’altération de la démocratie.

Bien qu’il puisse être difficile de convaincre le public des risques posés par une menace illibérale, mettre vite en évidence le danger potentiel peut aider à y parvenir. Souvenez-vous de ce qui s’est passé en Israël en 2023, avant le 7 octobre : une opposition précoce et soutenue a bloqué une grande partie du projet de Nétanyahou visant à instaurer un contrôle gouvernemental sur le système judiciaire.

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