Paysanneries : Un écocide sans mémoire.
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Un écocide sans mémoire
Les enquêtes d’Inès Léraud et de Nicolas Legendre sur les dérives du modèle agro-industriel breton leur ont valu des actes d’intimidation. Il faut pourtant que des voix s’élèvent pour dire que l’agriculture bretonne est embarquée dans une impasse.
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Le film de Pierre Jolivet, Les Algues vertes (2023), succédant à une bande dessinée, avait ouvert le feu sur l’une des dérives du modèle agro-industriel breton1. Quand, en 2009, un chauffeur de camion décède au volant, victime des effluves dégagés par les produits toxiques qu’il transportait depuis longtemps, la journaliste Inès Léraud décide d’enquêter sur place. Succédant au décès d’un jogger ou d’animaux sur des estuaires gorgés d’algues vertes, elle va révéler ce que le monde agricole feignait d’ignorer : les algues vertes, produits de la prolifération d’azote due à l’élevage intensif, sont un véritable danger pour la santé des humains. Inès Léraud fera l’objet de procès en diffamation et se verra retirer sa carte de presse.
Plus grave, Morgan Large, journaliste à RadioBreizh et dans le média d’investigation Splann !, spécialiste de l’agroalimentaire, dénonce elle aussi, en 2023, l’invasion des algues vertes : elle voit par deux fois sa voiture sabotée. Il ne fait pas bon s’attaquer au lobby des coopératives, de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et autre Crédit agricole ; le monde agricole breton se révèle un univers impitoyable, un ordre social dominant dont personne ne parle.
Avec son livre, Silence dans les champs, Nicolas Legendre, journaliste au Monde, enfonce le clou2. Recueillant plus de trois cents témoignages, il donne la parole à tous ces agriculteurs qui, souhaitant s’éloigner de l’agrobusiness ou tout simplement trouver une porte de sortie aux impasses dans lesquelles ils se trouvent conduits, à tous ceux-là qui se heurtent aux pressions et aux chantages multiples et qui sombrent dans la faillite et la dépression. Prix Albert Londres 2023, Nicolas Legendre n’a rien d’un complotiste, il livre des faits. Celui-là qui ne peut s’extraire des liens à la coopérative qui lui impose les prix, l’oblige à se fournir en aliments chez elle et qui, en cas de difficultés financières, propose des prêts à des taux prohibitifs, ou cet autre qui voit toutes les portes d’acquisition de terres ou de prêts se fermer : le constat de Nicolas Legendre est sans appel.
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En Bretagne, le nombre de paysans est passé de 370 000 en 1970 à 55 200 en 2020, le taux d’endettement atteignant 57 % contre 42, 9 % à l’échelle nationale. En mettant l’accent sur le rôle d’un Alexis Gourvennec dans les années 1960-1970, Silence dans les champs met le doigt sur l’évolution gigantesque de l’agriculture bretonne. De petit producteur du Léon, Gourvennec, de 1960 à 1980, devint le pape du modèle productiviste breton, premier producteur porcin avec 65 salariés et 550 hectares. Présidant la caisse du Crédit agricole du Finistère, fondateur de la compagnie de transport maritime Brittany Ferries, pour exporter les légumes vers le Royaume-Uni, grand ami de Jacques Chirac, Gourvennec l’avouait sans ambages, « les petits devaient disparaître », les Bretons devenant les champions de l’agriculture intensive. Nul doute, l’agro-industrie a contribué au développement économique de la Bretagne. Nicolas Legendre en démontre le prix humain et environnemental, le remembrement des années 1960 pouvant s’apparenter à un écocide sans mémoire.
Se sont ensuivies l’installation d’une sorte de croyance en la croissance perpétuelle, la corrélation systématique entre progrès technologique et progrès humain, une sorte de « foi » trouvant en Bretagne, terre catholique s’il en est, un terrain fertile.
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Le jeu entre coopératives, FNSEA et Crédit agricole est devenu le triangle des Bermudes de l’agriculture bretonne. Pilotant les chambres d’agriculture, les lycées agricoles et les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER, lieu d’attribution des terres), ce lobby, puissant auprès des politiques, pratique avec ferveur le chantage et autres intimidations à qui s’essaie à le contourner. Mais de cela, nul ne parle, question de survie. « On garde les paysans attachés. On les affame. Et puis, quand il faut, quand on a besoin d’obtenir des subventions ou une évolution réglementaire, on les lâche. On leur donne l’ordre de casser des trucs. Quand c’est fini, hop, à la niche. » Les élus sont tétanisés par le risque de jacquerie, alors ils cèdent.
Ancien éleveur de porcs dans les Côtes-d’Armor, Jean-Luc témoigne : « Ce qui me fait le plus chier, c’est que tout le monde sait. Les banquiers savent, la justice sait, l’administration sait. Mais on continue. » Beaucoup savent que les paysans élus pour représenter leurs pairs ont promu le démantèlement de leur propre corporation, que l’approche technoscientifique et pétrochimique empoisonne les sols, l’eau, l’air et les paysans eux-mêmes, que ce système a considérablement enrichi « une élite » et que les institutions investissent des milliards pour perfuser un monde qui va à sa perte. Mais on continue de se raconter des histoires sur le spectre de la famine, on pratique le chantage à l’emploi et tant pis si les abattoirs emploient des migrants venus de partout, travaillant dans des conditions souvent très dures pour des salaires très faibles parce que les locaux refusent ces emplois où le mot « grève » est un interdit. On continue parce que la Bretagne est embarquée sur des voies dont elle ne sait comment sortir.
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Nicolas Legendre offre la parole à ceux qui tentent, en y parvenant ou pas, de s’extraire du bourbier. Il est lucide sur le fait qu’on ne sortira pas en quelques années d’un fonctionnement en circuit long, dépendant du pétrole et des intrants, pour passer à un modèle à la fois circulaire, autonome, producteur et rémunérateur pour les paysans. Un chantier titanesque se présente à la génération actuelle, à l’image de celui qui, dans les années d’après-guerre, s’est posé devant ces jeunes agriculteurs formés par la Jeunesse agricole chrétienne. On ne changera pas l’agriculture sans modification des modes d’alimentation, de transformation et de distribution. Michel Piel, l’un des créateurs du réseau Brin d’Herbe qui fédère dans la région rennaise vingt éleveurs, fromagers, maraîchers et arboriculteurs, l’affirme sans détour : « Ce n’est jamais gagné. Les jeunes agriculteurs constatent que le système ne bouge pas. On a cru que c’était sur le point de changer. Et patatras, avec l’inflation, la guerre en Ukraine, le poids des lobbys, les choix gouvernementaux, tout vacille. J’entends des paysans dire : “Ce n’est plus possible, on va arrêter.” Même chez les bios. »
Il n’est pas étonnant que le système agricole stigmatise l’écologie. Celle-ci s’inscrit dans une perspective du temps long et des générations futures. Un nouveau paradigme. Étouffer les voix discordantes ne fera que contribuer à durcir les positions, à générer des actes d’intimidation et de sabotage, individuels certes, mais réels. Le réveil sera d’autant plus douloureux.
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