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Thomas Sankara, l’écologiste

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 Conscient que la protection de l’environnement était une urgence, le capitaine burkinabé tenait à révolutionner l’agriculture de son pays.

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Pierre Lepidi, Ouagadougou

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 Blandine Sankara dans la ferme de maraîchage bio de Yelemani, son association fondée à Loumbila qui fait la promotion de l'agroécologie au Burkina Faso, en décembre 2019.

La classe est silencieuse, le sujet retient l’attention. « Si vous consommez n’importe quoi, vous allez tomber malade, explique Blandine Sankara, fondatrice de Yelemani (« changement » en langue dioula), une association qui a pour but de promouvoir la souveraineté alimentaire et la culture bio au Burkina Faso. Qu’avez-vous mangé hier ? » Sur la quarantaine d’élèves de cette classe du collège de Noungou, un village rural d’un millier d’habitants situé à 25 kilomètres au nord de Ouagadougou, près de la moitié des enfants a pris du riz, un quart s’est nourri de , le plat national qui se compose d’une pâte à base de mil ou de sorgho, et le reste de couscous, de haricots…

« Le riz que la plupart d’entre vous ont mangé vient d’Asie, explique Blandine Sankara, qui intervient dans la classe une fois par semaine. Récolté il y a plusieurs années, il a fait un long voyage en bateau puis en camion, ce qui est mauvais pour la planète. Il faut consommer en priorité le riz produit dans notre pays. Dites-le à vos parents ! »

La souveraineté alimentaire, dont le concept a été présenté en 1996 par la Via Campesina, un mouvement paysan international lors d’un sommet de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), se définit par « le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes durables. » Cet objectif est au cœur du projet de l’association Yelemani qui dispose sur la commune de Loumbila, à quelques encablures de Noungou, d’une ferme agricole de deux hectares. Dans un cadre idyllique sont cultivés, selon des méthodes respectueuses de l’environnement, des bananes, des tomates, des courgettes, des choux, des oignons…

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La rencontre avec Pierre Rabhi

« La production est vendue sur les marchés ou sur demande à des particuliers, explique Blandine Sankara, sociologue de formation ayant suivi des études en développement à Genève. Par différentes actions, nous sensibilisons les villageois et les élèves à l’agroécologie. Nous militons pour l’indépendance alimentaire et c’est une forme de combat politique. » En 2015, avant que la situation sécuritaire ne se dégrade fortement dans le nord et l’est du Burkina Faso, près de 100 000 paysans dans ce pays de quelque 20 millions d’habitants pratiquaient l’agriculture biologique.

Au « pays des hommes intègres », l’agroécologie ne date pas d’hier. Une importante réforme agraire a été lancée pendant la révolution de Thomas Sankara, frère aîné de Blandine, qui a dirigé le pays de 1983 jusqu’à son assassinat en 1987. « Le combat de mon frère est devenu le mien », assure-t-elle. Pour le mener, le président révolutionnaire s’est adressé à un paysan inconnu à l’époque mais déjà converti à l’agriculture écologique : Pierre Rabhi.

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Au début des années 1980, ce pionnier du bio est sollicité par Point Mulhouse, une agence de voyage spécialisée en Afrique, pour organiser des campements dans le nord du Burkina et proposer un « tourisme vert » afin d’aider les paysans de la région de Gorom-Gorom. Une fois au pouvoir, Thomas Sankara s’intéresse à ces campements dont il apprend que les rendements sont abondants.

En novembre 1986, le jeune chef de l’Etat propose donc à Pierre Rabhi une rencontre à Ouagadougou. « Il était intéressé par le fait que l’agroécologie libère le monde paysan des engrais chimiques, des pesticides de synthèse et de tous les produits commercialisés par des multinationales, se souvient Pierre Rabhi. Il considérait qu’elles aliénaient les paysans africains et qu’ils pouvaient largement s’en passer puisque nous obtenions de très bons résultats. »

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« Dissocier l’agriculture et la chimie »

Au terme de l’entrevue, le président propose à l’écologiste de réfléchir à une réforme radicale de l’agriculture sur tout le territoire du pays. Pierre Rabhi accepte de relever le défi. « J’ai rencontré un homme de grande valeur, se souvient l’agriculteur, aujourd’hui installé en Ardèche. Il y avait en lui de la rectitude, du pacifisme et de l’humanisme. Thomas Sankara avait aussi ce qui fait défaut à la plupart des hommes politiques : une intégrité absolue. Il se souciait de son peuple et souhaitait un changement de logique dans le rapport nord-sud. Il était l’homme qu’il fallait pour l’Afrique. »

Pierre Rabhi et Thomas Sankara. 

« Le président Sankara avait compris qu’il fallait dissocier l’agriculture et la chimie, explique Serge Bayala, secrétaire du Mémorial Thomas-Sankara et membre de différents mouvements citoyens. Il était convaincu qu’on pouvait se priver des engrais parce qu’ils contaminaient les sols. Il considérait que les Burkinabés devaient consommer ce qu’ils produisent et produire ce qu’ils consomment. » A l’extérieur des villes et le plus souvent à mains nues, les paysans vont construire des retenues d’eau. Le gouvernement sankariste va aller jusqu’à interdire l’importation de fruits et légumes pour inciter les commerçants à s’approvisionner dans certaines zones de production telle que le Kénédougou, une province de l’ouest du pays. Sous la pression des Comités de défense de la révolution (CDR), chaque Burkinabé va aussi cultiver son potager, le plus souvent dans la cour de sa maison.

Au milieu des années 1980, la conscience écologique n’a pas encore émergé. Thomas Sankara est le premier président africain à avoir pris conscience que l’homme détruisait la planète et que la protection de l’environnement était une urgence. Il s’engage dans trois luttes : contre les feux de brousse « qui seront considérés comme des crimes et seront punis comme tel » ; contre la divagation du bétail « qui porte atteinte au droit des peuples car les animaux non surveillés détruisent la nature » ; et enfin contre la coupe anarchique du bois de chauffe « dont il va falloir organiser et réglementer la profession ». « Les conséquences de ces mesures ont été immédiates, se souvient Fidèle Toé, ministre du travail dans le gouvernement sankariste. Quelque temps plus tard, on a revu les biches venir s’abreuver dans les mares. »

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Le reboisement, une priorité absolue

Thomas Sankara fait de la protection des arbres et du reboisement une priorité absolue. « Par famille, par village, par service, nous allons planter des arbres, lance-t-il dans un discours prononcé lors de l’inauguration de l’Inspection générale des eaux et forêts en avril 1985. Et cela, nous le rendrons obligatoire non seulement pour les Burkinabés, mais aussi pour tous ceux qui vivent ici… Planter un arbre fait partie des exigences minimales pour être et durer au Burkina. » Il déclare aussi qu’à chaque événement heureux, comme un mariage ou une naissance, il faudra planter un arbuste. La mesure devra également être appliquée lors des sommets politiques internationaux ou la présentation des lettres de créance des ambassadeurs.

Pour contrer l’avancée du désert et les sécheresses récurrentes, Thomas Sankara propose aussi la plantation de bandes boisées d’une cinquantaine de kilomètres, traversant le pays d’est en ouest. Il songe ensuite à étendre cette ceinture végétale à d’autres pays, initiant le projet de Grande Muraille verte décidé par onze Etats africains en 2005. « Le désœuvrement des jeunes et la pauvreté des populations alimentent aujourd’hui les groupes terroristes du Sahel, analyse Eric Kinda, porte-parole du Balai citoyen, un acteur important de la société civile. Thomas Sankara avait compris qu’il fallait développer l’agriculture pour préserver la stabilité de la région. Il était persuadé que l’immense nappe phréatique sahélienne devait permettre de développer des cultures, de créer des oasis. »

D’après le capitaine, il suffisait de creuser pour trouver la fameuse nappe. Mais avec quel budget ? « On manque d’argent pour forer des puits d’eau potable à 100 mètres de profondeur alors qu’on en regorge pour trouver du pétrole à 3 000 mètres, ironisait-il, mêlant humour et provocation. Tant mieux si un jour les deux jaillissent ensemble ! »

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« Thomas Sankara a vaincu la faim »

Dans le cadre d’un programme populaire de développement, dix millions d’arbres en seulement quinze mois ont été plantés au Burkina Faso pendant la révolution sankariste. La production de céréales, proche de 1,1 milliard de tonnes avant 1983, va grimper à 1,6 milliard de tonnes en 1987. « Thomas Sankara a vaincu la faim. Il a fait que le Burkina, en quatre ans, est devenu alimentairement autosuffisant », dira Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation de l’ONU.

L’agroécologie, qui est plébiscitée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) parce qu’elle préserve les ressources naturelles et diminue les pressions sur l’environnement (gaz à effet de serre, pollution des eaux…), apparaît aujourd’hui comme la seule alternative face à une agriculture industrielle qui détruit les écosystèmes.

« L’agroécologie est assurément la solution, affirme Pierre Rabhi, dont l’association Terre et humanisme dispense toujours des formations au Burkina. Elle permet de régénérer la terre, de lutter contre la désertification et elle s’adapte aux populations les plus démunies. Thomas Sankara l’avait compris mais sa mort brutale a tout arrêté. » Depuis trente-deux ans, en Afrique ou ailleurs dans le monde, aucun chef d’Etat n’a demandé à Pierre Rabhi de réfléchir à un projet pour développer l’agriculture de son pays.

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Thomas Sankara, le féministe

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Dès son premier gouvernement en 1983, le capitaine burkinabé va nommer des femmes à des postes-clés. Un précurseur en Afrique et même au-delà.

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Germaine Pitroipa (à gauche) lors d’un hommage rendu à Thomas Sankara, organisé par le Balai citoyen au cimetière de Dagnoën, à Ouagadougou, le 21 décembre 2014. 

Selon une étude de l’ONU publiée en mars 2019, la participation des femmes aux prises de décisions politiques continue d’augmenter à travers le monde mais très lentement. « La carte, qui établit le classement mondial des femmes dans les organes exécutifs et au Parlement au 1er janvier 2019, montre que la part de femmes ministres n’a jamais été aussi élevée puisqu’elle atteint 20,7 % (812 femmes sur 3 922 ministres) », indique le rapport onusien.

« Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir, mais cette croissance est encourageante, s’est félicitée Phumzile Mlambo-Ngcuka, directrice exécutive d’ONU Femmes. Lorsque davantage de femmes participent à la vie politique, les décisions sont plus inclusives et la perception qu’a le public de ce à quoi ressemble un dirigeant peut changer. »

Lorsqu’en 1983, en Haute-Volta, Thomas Sankara nomme trois femmes sur vingt-deux ministres dans son gouvernement (soit 13,6 %), dont une au ministère du budget, il apparaît comme un président pour le moins audacieux. Par cette décision, le révolutionnaire anti-impérialiste, qui va diriger le pays de 1983 jusqu’à son assassinat en 1987, va devenir un précurseur en Afrique et même au-delà. « Thomas, avec le pragmatisme qu’on lui connaît, était convaincu qu’il était impossible de faire une révolution sans l’apport des femmes, explique Germaine Pitroipa, nommée haut-commissaire (équivalent de préfète) dans une province burkinabée en 1983. Selon lui, il était inconcevable de réussir une révolution populaire en se privant de la moitié de l’humanité. »

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Féminiser la vie sociale et politique

Dans son discours d’orientation politique, le 2 octobre 1983, le nouveau chef de l’Etat, qui va baptiser son pays Burkina Faso (littéralement « pays des hommes intègres »), va d’abord miser sur la fibre anticolonialiste de ses concitoyens pour justifier la présence de femmes à ses côtés. « Le poids des traditions séculaires de notre société voue la femme au rang de bête de somme. Tous les fléaux de la société coloniale, la femme les subit doublement : premièrement, elle connaît les mêmes souffrances que l’homme ; deuxièmement, elle subit de la part de l’homme d’autres souffrances. »

Son discours prend ensuite une tournure résolument féministe : « La vraie émancipation, c’est celle qui responsabilise la femme, qui l’associe aux activités productives, aux différents combats auxquels est confronté le peuple. La vraie émancipation de la femme, c’est celle qui force le respect et la considération de l’homme. » Mais le chemin est parfois long..

Lorsqu’il prend la décision de féminiser la vie sociale et politique, Thomas Sankara, qui a six sœurs, est vivement critiqué. Sa volonté d’émanciper les femmes lui serait venue dans ses premières années, lorsqu’il aurait assisté au tabassage d’une épouse par son mari dans une caserne de l’armée. N’ayant pu intervenir à cause de son jeune âge, il aurait nourri de profonds regrets et un sentiment d’injustice. A sa manière, franche et directe, le capitaine au béret rouge va donc bouleverser les traditions et révolutionner les mentalités.

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« Les gens ne voulaient pas être dirigés par des femmes, se souvient Germaine Pitroipa. Ils disaient qu’elles devaient rester au foyer ou derrière les fourneaux. Avec Sankara, il y a eu près d’un tiers de femmes nommées à des postes de préfète, alors qu’il n’y en avait pas avant. Il disait que, grâce à notre méthode et notre intelligence, nous allions faire taire les critiques. »

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Fin de la dot et du lévirat

L’émancipation des femmes burkinabées ne se limite pas aux nominations dans les ministères, les préfectures ou au sein des Comités de défense de la révolution (CDR). Thomas Sankara instaure, une fois par mois environ, une « journée des hommes au marché », dont l’objectif est de libérer les femmes de leurs tâches ménagères, mais aussi d’envoyer leurs maris faire les courses afin qu’ils connaissent le prix et la valeur des aliments. « La révolution et la libération des femmes vont de pair, lance t-il dans un discours le 8 mars 1987. Et ce n’est pas un acte de charité ou un élan d’humanisme que de parler de l’émancipation des femmes. C’est une nécessité fondamentale pour le triomphe de la révolution. Les femmes portent sur elles l’autre moitié du ciel. 

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Thomas Sankara met fin à la dot et au lévirat, qu’il considère comme une marchandisation du corps féminin. Progressivement, il met aussi un terme aux mariages forcés en imposant un âge légal ainsi qu’à la prostitution qui est, selon lui, « la quintessence d’une société où l’exploitation est érigée en règle et le symbole du mépris que l’homme a de la femme. » Le président institue enfin le salaire vital, un prélèvement automatique (environ 0,5 %) sur le salaire des fonctionnaires pour rétribuer le travail quotidien de leur épouse et faire en sorte qu’elle puisse subvenir aux besoins de la famille. Cette dernière mesure sera toutefois très peu appliquée tant elle va rencontrer d’opposition.

« Il a également tout fait pour que les femmes s’organisent dans les secteurs socio-économiques, se souvient Germaine Pitroipa. En lançant le slogan Consommons burkinabé et produisons ce que nous consommons, il ciblait prioritairement les femmes qui s’étaient associées en groupements d’intérêts économiques dans des secteurs aussi variés que le tissage ou la fabrique de savon. Avec l’Union des femmes burkinabées, nous devions prendre part à la construction économique du pays. »

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Interdiction de l’excision

Thomas Sankara, qui lance des campagnes d’alphabétisation réservées aux femmes, s’érige aussi contre les mutilations génitales féminines (interdiction de l’excision) et la polygamie qu’il réglemente. Avec ses « vaccinations commandos » – 2,5 millions d’enfants ont été vaccinés en quelques semaines contre la rougeole, la méningite et la fièvre jaune –, il protège les enfants et soulage aussi leurs mères.

Thomas Sankara était très proche de la sienne. « Dans la maison familiale de Paspanga, un quartier de Ouagadougou, il aimait écouter les chants grégoriens de notre maman et l’accompagner à la guitare, se souvient Valentin Sankara, frère cadet de Thomas. Même lorsqu’il était président, il venait passer quelques moments de complicité avec elle. 

En 1986, dans le dernier gouvernement de Thomas Sankara, cinq femmes sur vingt-cinq ministres (20 %) ont été nommées, soit la moyenne que l’on retrouve dans le monde aujourd’hui. En 2019, neuf pays seulement comptent au moins 50 % de femmes dans leur gouvernement. Derrière l’Espagne (64,7 %), le Nicaragua (55,6 %) et la Suède (54,4 %), on retrouve à la septième place le Rwanda (51,4 %) devant le Canada et la France (50 %). « Dans les milieux universitaires, l’émancipation des femmes au Burkina Faso a régressé après la mort de Sankara, déplore Francis Simonis, maître de conférences « Histoire de l’Afrique » à l’université d’Aix-Marseille et professeur de lycée à Bobo-Dioulasso pendant l’époque sankariste. Les étudiantes d’aujourd’hui sont moins libérées que ne l’étaient leurs mamans. »

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Pierre Lepidi, Ouagadougou

 

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