« Nous entrons dans une période longue de relégation et d’oubli de la question environnementale »
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Stéphane Foucart
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En plus d’être à l’origine d’une crise politique sans pareille, l’année 2024 a également entériné la quasi-disparition de l’agenda politique de la thématique environnementale, soumise à des cycles d’attention et de désintérêt, explique, dans sa chronique le journaliste Stéphane Foucart.
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29 décembre 2024
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L’année 2024 n’aura pas seulement été celle d’une crise politique sans précédent, ouverte par la dissolution de l’Assemblée nationale, et marquée par la paralysie du pays, la fragmentation du paysage politique et la polarisation extrême des opinions. Elle a aussi entériné la quasi-disparition de la thématique environnementale de l’agenda politique. La formation du dernier gouvernement est à cet égard révélatrice : confirmée à son poste, la ministre de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, passe du neuvième au douzième rang protocolaire, le climat disparaît de sa titulature et elle perd l’énergie. En 2017, on s’en souvient, Nicolas Hulot avait été nommé ministre d’Etat, troisième dans l’ordre protocolaire du gouvernement, et cette dégringolade illustre le reflux des préoccupations environnementales au cours des sept dernières années – au cœur du pouvoir, et par contagion dans la conversation publique et la société.
Les mots d’ordre ont subtilement glissé. Sur le front climatique, il est de plus en plus question d’« adaptation » : ce n’est rien d’autre, en creux, qu’une manière d’accepter que la société thermo-industrielle et le climat terrestre restent sur une trajectoire de collision, et qu’il faudra encaisser le choc. Sur les autres sujets liés à l’environnement – santé, biodiversité, pollutions, etc. –, l’encéphalogramme s’est complètement aplati, les gouvernements successifs ne sacrifiant même plus aux politesses déclaratives d’usage. On ne prend plus la peine de faire semblant ; l’ordre des priorités est assumé.
Elargir la focale, regarder hors de France, n’offre pas de l’horizon une image très différente. Bien au contraire. La capture de grands médias ou des réseaux sociaux par les droites extrêmes, la bascule à droite du Parlement et de l’exécutif européens, le retour de la guerre sur le Vieux Continent et l’arrivée à la Maison Blanche d’un néofascisme décomplexé consacrent sans doute l’entrée dans une période longue de relégation et d’oubli de la question environnementale.
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« Conscience écologique » fluctuante
Un alignement d’astres d’autant plus efficient que les moyen et long termes sont relativisés par les urgences et les horreurs de la guerre, en Ukraine et à Gaza. Comment considérer sérieusement les enjeux de bonne gestion de l’eau sous nos latitudes, comment mobiliser l’opinion autour des questions de pollution des ressources hydriques lorsque nous parviennent, à flux tendu, les images de la population gazaouie, qui survit depuis plus d’un an avec 2 à 9 litres d’eau par jour et par personne, selon le dernier rapport de Human Rights Watch, publié le 19 décembre ? Le malheur et la souffrance extrêmes, rendus si visibles par les médias sociaux, renvoient de facto la dégradation de l’environnement à un simple inconfort qui prête, après tout, bien peu à conséquences.
Il n’y a là, sans doute, rien de très nouveau. A la différence d’autres sujets, les questions environnementales s’inscrivent dans des cycles d’attention et de désintérêt, d’oubli et de redécouverte. Cette réalité est au cœur d’un profond malentendu, qui s’enracine dans la conviction que nos sociétés ne sont mues que par le progrès : on pense volontiers que la « conscience écologique » progresse constamment, en même temps que la connaissance. La réalité est plutôt que cette « conscience écologique » fluctue, qu’elle va et vient, qu’elle disparaît avant parfois de ressurgir. Et ce, indépendamment de l’état réel de l’environnement.
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Depuis une quinzaine d’années, une quantité astronomique d’enquêtes, d’articles de vérification des faits ou de vulgarisation sur le réchauffement climatique et ses dénégateurs ont par exemple été produits par la presse de qualité. Le résultat ? On le cherche. Dans son dernier baromètre, rendu public en octobre, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) constate que de plus en plus de Français sont climatosceptiques – dont seuls 62 % se rangent au consensus scientifique. La mobilisation pour la préservation de la nature ? Là encore, nous pensons volontiers qu’elle est aujourd’hui plus forte que jamais. Mais qui se souvient que, le 22 avril 1970, près de 20 millions d’Américains, de tous bords politiques, étaient dans la rue pour le premier « Jour de la Terre » ?
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Disparition de millions d’oiseaux
Sur nombre de sujets, un regard rétrospectif suffit à se convaincre que la place de l’environnement dans les esprits ne progresse pas toujours. Le virologue Bruno Canard (CNRS), grand naturaliste à ses heures, partage parfois ses découvertes bibliographiques avec Le Monde et l’une de ses dernières trouvailles, dans un vieux périodique, vient à l’appui de cette inconfortable réalité. C’est une longue et élogieuse recension du livre de l’Américaine Rachel Carson, Printemps silencieux, le premier ouvrage à s’inquiéter, en 1962, des effets des pesticides sur l’environnement et en particulier sur les oiseaux.
Sous le titre « Un cri d’alarme qui doit être entendu », le papier déploie sur une pleine page la plume élégante et surannée d’un certain « L. Marcellin », qui semble avoir été un authentique écologiste. « Les oiseaux sont décimés à la fois par le poison et la destruction trop absolue de leurs aliments habituels, écrit-il. Comment faire ? Faut-il laisser vivre nos ennemis pour que nos amis survivent, ou faut-il tuer tout le monde ? Il semble qu’une protection générale, effective, absolue, de nos charmants alliés nous assurerait déjà une diminution très sensible des indésirables. Après quoi on pourrait se débarrasser du reste par des moyens naturels. » Cette ode à l’agroécologie était publiée en novembre 1963 dans Le Chasseur français. Depuis, des centaines de millions d’oiseaux ont disparu de nos campagnes, mais les lecteurs du magazine n’en sont pas moins devenus, aujourd’hui, parmi les plus hostiles aux héritiers de Rachel Carson.
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Stéphane Foucart à suivre sur Le Monde