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Géorgie, le non à la Russie !

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Olivier Weber
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C’est un peu de notre souveraineté qui se joue en Géorgie. Moscou a tout fait pour coloniser ce pays coincé entre sa frontière sud et l’Arménie. Depuis des élections législatives douteuses en octobre, les démocrates manifestent pour réclamer la transparence et la   fin de cette ingérence, digne de la guerre hybride que mène la Russie.

Des remparts mais aussi des murailles-passoires. Vues de Géorgie, les montagnes enneigées du Caucase, qui ont tant fasciné Alexandre Dumas au milieu du XIXe siècle, semblent bien fragiles, à la fois forteresses et portes grandes ouvertes sur l’ingérence. Sur les flancs de la chaîne frontalière avec la Russie, des paysans redoutent de nouvelles tempêtes. Ce ne sont plus les cosaques du tsar que craignent les Géorgiens, mais un conflit sourd, une guerre hybride, faite d’agents d’influence et d’interventionnisme aigu. Au-delà de la mitraille, la poussée de l’impérialisme russe et le risque de vassalisation.

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« Nous sommes un si petit pays face à l’empire voisin », soupire Themo, éleveur de chevaux trentenaire sur les hauteurs du village de Sighnaghi, en désignant les sommets saupoudrés de blanc face à lui. « Que Poutine lève le petit doigt pour nous envahir et nous sommes fichus. » Ce qui ne l’empêche nullement de continuer à défendre l’adhésion à l’Europe et de se rendre aux manifestations de rue de la capitale, à deux heures de route. À Tbilissi, sur la grande avenue Rustaveli et devant le Parlement assiégé, se joue tous les soirs un grand spectacle inédit : la révolte contre la confiscation du rêve européen et contre les velléités de Poutine. Car ce dernier, dont l’armée occupe déjà 20 % du territoire depuis la guerre de 2008, ambitionne de reconstituer une aire d’influence sur le flanc sud de la Russie. Feux d’artifice, sifflets, pétards : la rue oscille entre scènes de fête et soulèvement. Dans ce petit pays (3,7 millions d’habitants) du Caucase, la contestation ne faiblit pas. Depuis que le pouvoir a gelé le processus d’intégration à l’Union européenne, pourtant approuvé à 80 % par la population, et surtout depuis la révélation de fraudes à grande échelle lors des élections législatives d’octobre. Même sous les coups de matraque et les canons à eau, et en dépit des arrestations à outrance – plus de cinq cents à ce jour.

Accusé d’être sous la coupe du Kremlin, le pouvoir joue tour à tour sur la répression violente, qui ne fait qu’accroître la mobilisation, et le pourrissement dans les frimas de l’hiver. Signe de ce vent de contestation, maints hauts fonctionnaires ont signé des tribunes contre la dérive autoritaire. Au milieu de la foule du soir, Mariam Milorava, étudiante, ne craint pas les coups de matraque et tonne : « Manifester aujourd’hui est la meilleure manière de chasser les prorusses et d’éviter que le pays tombe dans la main de Poutine. » Giorgi Badridze, ancien ambassadeur à Londres aujourd’hui chercheur à la Fondation pour les études stratégiques et internationales, surenchérit : « Voici un moment historique, l’occasion de tourner la page à la fois avec Moscou et avec un gouvernement illégal qui a lancé un coup d’État constitutionnel. »

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À défaut d’autres candidats cooptés de l’opposition, la présidente, Salomé Zourabichvili, fer de lance de cette mobilisation, s’accroche à son siège. La fin de son mandat était fixée au 29  décembre. Sous la férule de Bidzina Ivanichvili, oligarque prorusse et dirigeant informel du pays, le Parlement a désigné un successeur, Mikheïl Kavelashvili, ancien footballeur sans diplôme à la faconde antioccidentale qui ne cesse de glorifier la « pureté des valeurs traditionnelles de la Géorgie ». Courageuse, la présidente en titre n’en démord pas (lire notre entretien), malgré les périls et les risques d’arrestation, et a décidé, en quittant sous la contrainte le palais présidentiel dimanche dernier, le jour de l’investiture de son successeur, de mener le combat sous d’autres formes, en Géorgie et lors de tournées à l’étranger. La rue, elle, continue de se mobiliser et de soutenir sa pasionaria.

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TABASSAGES EN RÈGLE

« Les dernières élections sont totalement illégitimes, le nouveau Parlement n’en fait qu’à sa tête et les ONG sont dans le collimateur du pouvoir, note Nino Lomjaria, directrice de la Fondation de la société civile et ancienne défenseure des droits humains. Des journalistes sont emprisonnés et on a relevé de nombreux cas de torture. » Elle-même est constamment menacée, intimidée par des appels chez elle, la nuit, désignée comme une « ennemie de l’Église et de la nation ». Rien de moins. « Les fraudes ont été massives, après une campagne électorale très violente. Une guerre hybride est menée par Moscou depuis vingt ans, en sourdine et dans l’ombre, avec une ingérence très bien organisée », confirme la députée européenne Nathalie Loiseau, ancienne ministre déléguée chargée des Affaires européennes, en mission à Tbilissi et observatrice du scrutin en octobre.

Ce jour-là, la présidente pro-européenne entrée en résistance a organisé une petite cérémonie. Sous les lambris et face à une garde en costume traditionnel, des décorations ont été remises à une trentaine de journalistes. « J’ai déposé des plaintes pour crimes auprès des pays européens, lance la cheffe de l’État devant le parterre tout ouïe, et j’ai même évoqué ces violences devant Trump. Ces graves dérives sont inacceptables. » Certains de ces journalistes ont le visage ou les membres bandés, après des tabassages en règle par des nervis masqués au service de l’oligarque, les très redoutés titouchkis, mot ukrainien signifiant « voyou ». Les agressions se sont parfois déroulées en direct, sous le regard des caméras, ce qui a redoublé la vindicte contre le pouvoir. Tous sont des héros de la rue. « L’Europe est avec vous, poursuit la présidente d’une voix à la fois assurée et emplie d’émotion. Continuez, ne baissez pas les bras ! Même si certains veulent que le pays soit annexé, la Géorgie ne pourra pas être vaincue par la Russie. »

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Quelques-uns en doutent, dont l’un des journalistes blessés, Davit Kharaishvili, 28 ans, à la tête d’une maison d’édition et du réseau d’information Belistar. Partisan d’un rapprochement avec l’Europe, il a eu les os du visage fracassés lors d’un passage à tabac dans un camion de police. Les images ont fait le tour du pays, déclenchant une nouvelle vague d’indignation. « Les agents de la répression répètent ce qui s’est passé lors des manifestations d’opposition en Biélorussie, souffle-t-il durant sa convalescence. L’oligarque Ivanichvili, qui préside Rêve géorgien, est le premier agent de Poutine ici ! Ce qui se passe dans la rue aujourd’hui, c’est notre dernière chance. Si les manifestations cessent, la Géorgie sera engloutie par la Russie. » Lui-même désire désormais partir à l’étranger, comme nombre de contestataires et de militants en faveur du rapprochement avec l’Europe.

Une liste noire d’« ennemis de l’État » a été établie par les prorusses, sur laquelle figurent deux opposants que nous avons pu rencontrer. Batu Kutelia, ancien ambassadeur de Géorgie aux États-Unis, ex-patron du renseignement extérieur et professeur à l’université, est l’un d’eux. Il affiche encore un optimisme de bon aloi face à ce qu’il qualifie de « coup d’État à faible vitesse », mis en place par Ivanichvili, « lieutenant de Poutine, le plus grand blanchisseur d’argent sale de Géorgie, qui possède littéralement le pays ». Il avertit des risques de dérapage militaire. « C’est le même scénario qu’en Ukraine, estime l’ex-diplomate dans un café, lieu de rendez-vous des contestataires. Poutine grignote par tous les moyens les marches de son empire. Il nous reste la rue pour ne pas nous soumettre. » Un officier de l’armée à la retraite évoque, lui, les risques d’une guerre civile et la probabilité, selon plusieurs sources au sein du gouvernement, de l’instauration de la loi martiale. « La tendance avec le parti au pouvoir est de revenir à la censure, s’insurge l’éditeur et écrivain Zviad Kvaratskhelia. Sa loi sur les “agents de l’étranger” est un copier-coller de la loi russe. L’objectif est de détruire la société civile géorgienne, de brider l’esprit critique et de contrôler la population. »

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Gori, à une heure de route à l’ouest de la capitale, connaît elle aussi un vent de révolte. C’est la ville natale de Staline, toujours vénéré par une partie de la population, et sa statue trône devant un musée à la gloire du « petit père des peuples ». Mais la peur y règne : « Nous sommes pris en tenaille entre les hommes d’Ivanichvili, Rêve géorgien et les chars russes, qui sont aux portes de la ville », résume Nino Chipchuri, directrice de Neo TV, une chaîne d’information indépendante.

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STRATÉGIE DE LA PEUR

Il est vrai que l’Ossétie du Sud, territoire occupé par la Russie depuis la guerre de 2008, ainsi que l’Abkhazie ne sont qu’à deux pas. Et les soldats russes avancent régulièrement afin de déplacer la ligne de cessez-le-feu et mieux intimider la population. « Mais nous ne baissons pas les bras, reprend la directrice de la chaîne. Les habitants de Gori manifestent le soir et c’est vraiment nouveau ici. »

Otar Kvirikachvili, spécialiste des guerres hybrides, ne mâche pas ses mots : « La Russie mène une véritable guerre d’ingérence, avec des centaines de hackeurs, voire plus, qui se sont installés en Géorgie. Nombre d’entre eux sont des agents du FSB, les services de renseignement russes. Les pirates russes attaquent régulièrement nos médias indépendants, et même des agents du gouvernement. » L’universitaire et politologue Vakhtang Maisaia, ancien prisonnier politique, va plus loin et dénonce la présence d’au moins deux cents mercenaires russes dans le pays. Entre intimidations ouvertes, répression violente et menaces feutrées, nul ne sait d’où viendra la prochaine bourrasque. À l’ombre de son puissant mentor d’hier, soumise à une stratégie de la peur, l’ancienne république soviétique du Caucase au fragile drapeau retient son souffle.

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Écrivain, grand reporter et ancien correspondant de guerre, Olivier Weber a reçu de nombreux prix, dont le prix Pierre-Loti en 2023. Ses romans et récits de voyage ont été traduits dans une dizaine de langues. Dernier ouvrage paru : “Ma vie avec Gérard de Nerval” (Gallimard).
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Salomé Zourabichvili : ‘‘L’avenir de l’Europe se joue en Géorgie’’

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Olivier Weber et  Jean-Christian Kipp
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Fille d’immigrés géorgiens, à la fois Géorgienne et Française, la présidente de la Géorgie conteste la dérive autoritaire du pouvoir en place. Elle demande des élections anticipées et enjoint à l’Europe de contrer l’ingérence russe.

La mobilisation populaire dans les principales villes du pays ne décroît pas malgré une forte répression. Ce mouvement va-t-il se poursuivre ?

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SALOMÉ ZOURABICHVILI. Ces manifestations n’ont pas faibli. Elles se poursuivront en ces jours marqués par l’élection d’un soi-disant nouveau président par un Parlement illégitime puis son intronisation. Il n’y a aucune raison pour que la mobilisation se tasse. Personne ne peut augurer de l’avenir. Les sanctions ne suffi sent pas. L’actuelle administration américaine de Biden est hésitante, et la prochaine, celle de Trump, n’est pas encore en place. Les visites de parlementaires européens sont, certes, importantes. Mais je crois que la population ne peut compter que sur elle-même. Personne ne peut l’arrêter, pas même moi, bien que je sois écoutée par les manifestants. Et ce ne sont pas que des jeunes qui protestent dans les rues, mais des familles entières.

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Quelle est l’origine de ce mouvement ?

Le refus par le pouvoir d’intégrer l’Union européenne, ainsi que les fraudes massives lors des législatives d’octobre. Ce qui est nouveau, c’est que la contestation gagne les petites villes, même si tout le monde s’y connaît, et même si 80 % de la population y est dépendante de l’aide publique, des subventions et des emplois de l’État. Quarante-trois villes connaissent une mobilisation populaire, c’est inédit.

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Y a-t-il un risque d’intervention directe des Russes ?

On aurait raison de la craindre, mais je pense que non, à cause de l’Ukraine et de la Syrie. Les Russes ont une autre stratégie, non coûteuse pour eux, afin d’essayer de reprendre et de conserver leur influence dans des pays essentiels à la puissance de l’Europe de demain. Ils n’ont aucun intérêt à ouvrir un deuxième front ici. Le maximum qu’ils puissent faire, à mon avis, ce sont des mouvements de chars et de soldats dans les deux territoires de Géorgie que la Russie occupe, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie.

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Quelles sont les intentions des acteurs prorusses en Géorgie et de l’oligarque Bidzina Ivanichvili, président du parti Rêve géorgien ?

Depuis la guerre en Ukraine, il est clair que Bidzina Ivanichvili et ses alliés sont sous la coupe de Moscou, y compris dans le processus des élections, préparées avec des méthodes russes. C’est une vraie ingérence qui a été mise en place avec l’aide des autorités. Le « patron », l’oligarque, commence à avoir peur. Il connaît bien les Russes et il sait comment ils réagissent quand on ne plaît plus. Pendant sa campagne, il circulait dans une voiture aux vitres pare-balles pour se protéger : il craint ceux qu’il sert le plus. Il a compris que si les Russes veulent se débarrasser de lui, ils le feront sans état d’âme. Ces élections ont été une véritable « opération spéciale russe ».

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Comment contrer la menace russe ?

Grâce aux manifestants, avec leur détermination. Mais ces derniers doivent être confortés et soutenus. Je l’ai dit aux dirigeants des pays occidentaux. Les Européens jouent l’avenir de la Géorgie, mais aussi celui de l’Union européenne, sa puissance, son influence et la crédibilité de sa parole. On ne peut pas tendre la main pendant des années à un pays, puis le laisser tomber ensuite. Les dirigeants géorgiens ne se sont pas gênés pour insulter leurs homologues occidentaux…

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Les sanctions ne seraient donc pas suffisantes ?

Les Européens finiront par décréter de nouvelles sanctions. Ils ne peuvent pas abandonner un pays auquel ils ont adressé des propositions, ni laisser ses dirigeants les conspuer. Les propos de l’oligarque Ivanichvili en avril dernier, en renonçant à ce processus d’adhésion, sont une véritable déclaration de guerre à nos partenaires européens. Les fraudes électorales en octobre ont été démontrées, prouvées, largement documentées. J’ai introduit une requête auprès du Conseil constitutionnel, notamment sur deux points : le fait que les Géorgiens de l’étranger n’ont pas pu voter pour choisir entre le chemin européen et le chemin russe, et la confidentialité du vote qui n’a pas été respectée. Certains ont voté plus de cinq fois ! Des électeurs ont même reconnu qu’ils avaient été payés. Beaucoup d’argent a circulé, on parle de 300 millions de dollars, pour acheter les voix. Sans compter les nombreuses intimidations. La réponse, ce sont les dizaines de milliers de personnes qui protestent chaque soir dans la rue.

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Comment voyez-vous l’avenir immédiat de la Géorgie ?

Le nouveau Parlement a été convoqué sans mon aval, ce qui est contraire à la Constitution. La seule solution politique réside dans de nouvelles élections. Des pressions à très haut niveau devraient être exercées sur l’oligarque Bidzina Ivanichvili pour écarter le Premier ministre et convoquer ces élections, avec des garanties. C’est l’unique voie. Faute de quoi, nous aurons à la fois une très grave instabilité, la répression, une crise qui restera sur les bras de l’Europe et l’abandon de la région entière, incluant l’Arménie et l’Azerbaïdjan, à la Russie. J’ai dit à Trump qu’il pourrait se dispenser d’une guerre civile en Géorgie dès les premiers jours de son mandat. Et je lui ai confirmé qu’il a les moyens d’endiguer la montée des tensions. Pour agir, l’UE a besoin de l’accord de ses 27 membres. Le futur président américain n’a pas ce problème… et il se veut l’homme qui résout les problèmes. Si la Russie réussit son coup en Géorgie, c’est pour elle le début de la mainmise sur la mer Noire, avec en ligne de mire la Roumanie et la Moldavie. Et c’est pour elle une voie facile qu’elle teste après ses difficultés, voire ses échecs, en Ukraine et en Syrie. La guerre hybride a commencé chez nous depuis longtemps…

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Que comptez-vous faire après l’intronisation de votre successeur, Mikheïl Kavelashvili, élu par le Parlement, et votre départ du palais présidentiel ?

Cette élection est illégitime et je continuerai à assurer mes fonctions, par des tournées dans le pays et à l’étranger. Ce pays a besoin d’une continuité étatique, d’une légitimité que j’incarne parce que j’ai été élue au suffrage universel. Par ailleurs, je bénéfi cie toujours d’un grand soutien de la population, ainsi que des pays européens. Je poursuivrai ce combat politique de la même manière, même si je dois me déplacer seule, sans gardes, dans la rue, mais avec le peuple. Je sais que j’ai le soutien de nos pays partenaires, qui ne veulent pas d’un gouvernement issu d’élections volées et dirigé par des personnes sous le coup de sanctions internationales. Nous avons eu des révoltes ici au temps de l’URSS, et elles ont été violemment réprimées. Aujourd’hui, alors que nous sommes aux portes de l’Union européenne, rien ne nous empêchera de continuer à refuser le giron russe.

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Olivier Weber et  Jean-Christian Kipp à suivre sur  : https://www.franc-tireur.fr/

Le journal Franc-tireur réunit un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée pour passer l’information et les polémiques de la semaine au crible. A leur côté, des francs-tireurs courageux et déterminés, épris de nuance, passionnément raisonnables, vous aident à décrypter les propagandes, les intox et les faux-semblants.

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