Israël Nisand : « L’éducation à la vie affective est nécessaire »

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Le procès des viols de Mazan a été un moment cathartique. Il a notamment révélé des failles dans la façon dont les hommes perçoivent la sexualité et le consentement. Vous êtes l’un des grands militants de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. En quoi cette éducation pourrait-elle changer la donne ?
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Israël Nisand.
Plus les jeunes sont éduqués tôt au respect de soi-même et de l’autre, plus les relations entre les sexes sont harmonieuses. À une époque où l’éducation et l’information à la sexualité ne sont pas assurées, les jeunes baignent dans l’apprentissage du non-consentement véhiculé par la pornographie.
De facto, beaucoup d’hommes ignorent ce que signifie le consentement. Certains pensent qu’une femme qui fait des gestes sexuels parce qu’elle y est contrainte est consentante. Or apprendre dès le plus jeune âge à nommer les parties du corps, celles qu’autrui peut toucher ou non, ce qu’est la relation à l’autre, cela fait partie de la vie de tout le monde. Je suis affligé d’entendre : « Elle était consentante car son mari l’était », comme l’ont dit les accusés de Mazan. Ces gens n’ont pas été éduqués. Si nous éduquions nos enfants, ce genre de drame serait moins probable. Je vois un lien entre l’absence d’éducation à l’école et les viols de Mazan.
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Durant vos interventions dans les classes, vous relevez que beaucoup d’échanges concernent le consentement. Comment en parlez-vous ?
Le consentement, c’est le fait de ne jamais faire quelque geste que ce soit sans que l’autre soit d’accord. On m’a encore récemment fait le coup de : « Elle portait une minijupe. » Les garçons ne comprennent pas cette notion de consentement et de liberté des femmes de disposer de leur corps. Elles peuvent vouloir faire l’amour le mercredi et ne plus vouloir le jeudi. C’est cela que je leur enseigne.
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Dans ces interventions, vous utilisez un langage cru. Pourquoi est-ce essentiel à vos yeux ?
Employer les mots adéquats, c’est aborder les vrais sujets. C’est contribuer à lever le tabou que nous avons avec la question de la sexualité. Le fait d’en parler avec un adulte, tierce personne, sans enjeu, dédramatise la question et ouvre la discussion.
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Plus de vingt ans après la loi sur l’éducation à la vie affective, une nouvelle polémique vient d’éclater sur le programme à l’école. En est-on encore là ?
Il y a des cultures, dont la nôtre, où le patriarcat est transmis, codé et validé par les systèmes religieux. Plus le patriarcat est implanté, moins on éduque les femmes. Dans certains pays, on ne leur apprend pas à lire ou on les interdit de soins médicaux. Chez nous, on estime que ce qui relève de la sexualité constitue une affaire de famille. Car une crainte nous habite : le fait que la personne tierce ne délivre pas une information fiable. Au moment où nous nous parlons, cette crainte est justifiée.
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C’est-à-dire ?
Nous avons été incapables de constituer nos ressources humaines pour remplir les obligations légales relatives à la loi sur l’éducation à la vie affective et à celle sur la protection des mineurs de 2001. J’ai une proposition puisqu’il y a urgence : envoyer les 9 000 élèves internes, les élèves infirmiers et sages-femmes en formation pour les faire ensuite participer à cette éducation sur la vie affective et sexuelle qui est nécessaire. C’est facile à faire. J’ai sollicité plusieurs ministres de l’Éducation nationale. Ils ne le font pas…
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À quoi cela tient-il ?
Les mouvements religieux empêchent la constitution de ces ressources humaines, depuis de nombreuses années. Ce sont les mêmes qui craignent que l’information ne soit pas fiable. En réalité, ils tiennent un double langage. Ils sont des tenants de l’interdit. Et l’interdit conduit toujours les femmes à payer l’addition.
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Les pressions des groupes religieux ont-elles augmenté ?
Je crois que cela a plutôt diminué, mais les minorités restantes sont très actives. Les ministres en ont peur et ne sont pas assez fermes sur l’importance républicaine de cette éducation à la vie affective. Un ministre a osé dire à l’Assemblée qu’un programme issu de son ministère allait enseigner aux écoliers la « théorie du genre ». C’est une aberration !
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Pourquoi une telle crispation sur le mot « genre » ?
Cela vient du fait que les religieux, notamment catholiques, ont perdu tous les combats qu’ils ont menés contre l’évolution sociétale depuis quarante ans : IVG, mariage pour tous, adoption ou PMA pour les couples homosexuels… Christine Boutin ne cachait pas, il y a dix ans déjà, que cette question du genre serait la prochaine bataille. La GPA est leur nouveau combat, et ils le perdront également.
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Comment renvoyer les adversaires de cette « théorie du genre » dans les cordes ?
Je ne sais pas ce que c’est, la théorie du genre… Le genre décrit des habits, des coiffures, des comportements qui sont ce qu’on appelle « genrés » et qui peuvent d’ailleurs changer au fil des siècles. Le genre, c’est la manière dont on est regardé par les autres. C’est pour cela que, selon certains, une première étape consiste en un « travestissement ». D’autres personnes ont besoin de changer le regard sur elles en permanence. Cela concerne alors l’identité de genre. Il n’y a pas de problème à modifier l’identité sociale. Ce n’est pas la même chose que de changer le corps.
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Les débats sur le genre ont beaucoup changé.Mais la façon d’envisager la sexualité a-t-elle évolué ?
La jeune génération est tout aussi romantique, gênée, angoissée et joyeuse que les précédentes lorsqu’on aborde la question de la sexualité. Ce qui a évolué, c’est l’accès aux images pornographiques. Hier, il fallait aller les chercher. Aujourd’hui, elles sautent aux yeux. Quand cela se produit, adviennent d’abord un choc traumatique, puis une excitation sexuelle, puis l’impression d’avoir transgressé un interdit. Ce qui me frappe, c’est l’apparition de nouvelles questions issues d’un sentiment de dégoût après l’exposition à ces images. De nombreux ados demandent : « Suis-je vraiment obligé ? » Le cocktail de ces émotions conjuguées peut mener à l’addiction. Je vois des jeunes de 10 ans qui passent trois heures par jour à visionner de la pornographie, avec des conséquences déplorables sur leur sexualité.
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Lesquelles ?
Leurs premiers émois sont issus de la pornographie. Ce sont des images faites par des adultes pour des adultes. Un enfant, lui, pense que ces choses sont normales. J’entends souvent : « Mais monsieur, je l’ai vu, je l’ai entendu. Ça veut dire que les femmes, elles aiment ça. » On ne peut plus convaincre, ensuite, avec des paroles. Cela augmente aussi le niveau d’excitation nécessaire pour parvenir à une vie sexuelle épanouie. Cela les rend hargneux envers les femmes qui ne sont pas capables de générer des seuils d’excitation suffisants. Cela fausse toutes les relations.
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Dans votre livre, vous insistez sur la nécessité de contrôler l’accès des mineurs à la pornographie…
C’est indispensable. Nous devons le réguler notamment avec un numéro de carte bleue. Souvent, je demande aux jeunes dans les classes pourquoi ils consomment autant de porno. La réponse majoritaire ? « Nous voulons savoir ce qu’aiment les meufs. » Cette question en cache une autre : celle de savoir s’ils peuvent faire jouir leur partenaire. Devant cette angoisse, leur dire, comme le fait la pornographie : « En fait, une femme qui dit non, c’est une femme qui veut dire oui », cela revient à laisser se propager une éducation au non-consentement. C’est une forme de barbarie moderne que de laisser nos enfants en stabulation libre devant la pornographie, sans proposer un discours adulte en face.
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Qui combat contre les populismes et le complotisme, le racisme comme l’intégrisme, et toutes les fièvres identitaires.
Israël Nisand est l’auteur d’un rapport sur l’IVG en France (1999) et il a publié et dirigé plusieurs ouvrages.
- Gynécologie obstétrique, éditions Doin,
- Soins infirmiers en maternité et aux personnes atteintes d’affections gynécologiques NCI NO22, éditions Masson,
- 9 mois, et cætera, avec Sophie Marinopoulos, Paris, Fayard,
- Elles accouchent et ne sont pas enceintes – Le déni de grossesse, avec Sophie Marinopoulos, 2011, édition Les Liens qui Libèrent,
- Et si on parlait de sexe à nos ados ? (collectif), Odile Jacob, 2012,
- L’IVG, Collection « Que sais-je ? » PUF, juin 2012.