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2024 : un monde de plus en plus trumpisé ( extrémisé et de dissimulation)

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Le 5 novembre, les Américains ont élu Donald Trump. Un retour au pouvoir qui provoque un séisme mondial, et le basculement des démocraties libérales dans une autre ère.
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Mais comment est-ce possible ? Au matin du 6 novembre 2024, le monde entier s’est réveillé sous le choc : il avait été réélu ! Lui, le magnat de la télé­réalité, le clown narcissique, l’Ubu roi. Impossible de voir en Donald Trump un accident de l’histoire comme en 2016 : à l’époque, sa victoire à l’élection présidentielle avait stupéfié la planète, l’Amérique et Trump lui-même, qui ne s’attendait pas vraiment à gagner. Pouvait-on alors imaginer pire scénario que l’accession accidentelle de ce milliardaire démago à la tête de la première puissance mondiale ? Eh bien oui : le pire vient d’arriver. Huit ans plus tard, les Américains l’ont remis au pouvoir, cette fois en connaissance de cause, pour ce qu’il est et ce qu’il dit. Il revient plus légitime, préparé et vindicatif qu’autrefois.
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C’est sans doute le retour politique le plus extraordinaire de l’histoire. Le golfeur de Floride a survécu à deux procédures de destitution, quatre inculpations dans des dossiers criminels, une condamnation au pénal, deux tentatives d’assassinat et aux critiques acerbes d’anciens membres de son équipe le jugeant « incapable », « idiot », « capricieux » et même « fasciste ». Comment plus de 76 millions d’Américains ont-ils pu faire fi de toute morale en l’élisant à nouveau ? Les inégalités économiques extravagantes, le fractionnement de la société, l’individualisation des existences, l’insécurité, les peurs et les rancœurs ont poussé une partie de la population à enterrer le consensus qui allait de soi au-delà des lignes partisanes depuis des décennies : l’Etat de droit, le respect de l’éthique en politique, la place de l’Amérique dans le monde. « Les électeurs américains ont commis un acte terrible et impardonnable. Ils se sont détournés de l’éthique et des règles communes qui ont façonné le monde, généralement pour le meilleur, depuis 1945 », constate avec effarement Martin Kettle, éditorialiste britannique au « Guardian ».
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« Dictateur pour un jour »

En élisant Trump, ils ont ouvert leur porte à la vague illibérale qui balaie les démocraties dans le monde, comme en Turquie ou en Hongrie. Ils ont montré qu’aucune d’elles n’est immunisée. Trump a claironné qu’il serait « dictateur pour un jour », qu’il expulserait en masse les migrants clandestins, et se vengerait de ses opposants. Cela n’a pas empêché ses compatriotes de voter pour lui. « Je pense que beaucoup de gens aiment ça », confiait-il à « Time Magazine », en avril 2024, en parlant du terme « dictateur ». La part d’Américains souhaitant en effet l’avènement d’un régime dirigé par un « homme fort » serait de 32 %. Un rejet des socles de la nation américaine que sont la démocratie et le libéralisme, qui va de pair avec la fin d’un consensus sur les sources de la vérité fixant les paramètres du débat.

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Le nombre d’Américains faisant encore confiance aux médias est tombé à un niveau historique (31 %). Encore plus qu’ailleurs dans le monde, la population s’informe désormais dans des écosystèmes différents, des bulles informationnelles nourries par des algorithmes où chacun cherche la confirmation de ses propres croyances et ne partage plus aucun fait en commun avec son voisin. Symptôme de l’époque, en conversant trois heures durant lors de sa campagne électorale avec Joe Rogan, animateur ultraconservateur d’un podcast très écouté, Trump a touché beaucoup plus d’électeurs masculins potentiels qu’il n’aurait pu le faire avec une douzaine d’apparitions sur les chaînes Fox News, CNN et MSNBC combinées. Il a produit une masse inédite d’absurdités, de théories du complot et d’accusations trompeuses qui ont été prises pour argent comptant par une partie de ­l’Amérique – les démocrates manipuleraient la météo en faisant passer les ouragans sur les Etats républicains ; les migrants haïtiens mangeraient les chats et les chiens à Springfield, dans l’Ohio… Son mépris de la vérité, de la science, de la presse, ses incitations à la haine raciale, ses insultes outrageuses contre ses opposants : aucune indécence ne semble plus inadmissible.

L’élection de Joe Biden, en 2020, devait être une restauration de la normalité, de la raison et de l’âge adulte après le premier mandat plein de bruit et de fureur du président à mèche jaune considéré comme une tempête passagère. On y a cru. Mais, en réalité, le populisme, le mensonge, la défiance envers les institutions, la politique-spectacle sont la nouvelle normalité. On est entrés dans l’âge des émotions et du réel inventé. Le XXIe siècle semble soudain plonger dans une dystopie ressemblant à un Moyen Age à l’ère numérique. « Le retour au pouvoir de Donald Trump est la preuve que nous avons vécu un véritable tournant de l’histoire, un basculement irrévocable d’une époque à l’autre », écrit l’éditorialiste Ross Douthat dans le « New York Times ». En Amérique. Mais pas seulement.

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Une diplomatie des muscles

Pendant des décennies, les Etats-Unis ont été le phare du monde libre. Les nations attachées aux valeurs démocratiques se sont rassemblées sous leur drapeau, y trouvant un protecteur fiable. Mais en réinstallant à la Maison-Blanche un président protectionniste qui vilipende ses alliés démocratiques et glorifie ses adversaires autocratiques, « le peuple américain a fait savoir au monde qu’il ne souhaitait plus soutenir un ordre mondial dirigé par les Etats-Unis », constate le journaliste de « The Atlantic » Michael Schuman. Ce peuple ne veut plus du rôle des Etats-Unis comme gendarmes du monde, d’un Otan sous perfusion américaine, de discussions multilatérales et d’accords internationaux. Il croit en une diplomatie des muscles, aux relations internationales transactionnelles.

La lutte contre le réchauffement climatique pourrait prendre un coup de massue, l’Ukraine être contrainte d’accepter une paix favorable à Moscou, les Palestiniens oubliés de l’échiquier proche-oriental, Taïwan affronter un assaut chinois et les démocraties libérales du monde entier voir leurs propres épigones de Trump proliférer. L’Amérique se replierait sur elle-même derrière des droits de douane, laissant le champ libre à la Russie et la Chine. « Une ère de conflit durable semble inéluctable, dans laquelle la mondialisation sous le leadership américain cède la place à des blocs économiques concurrents, des formes d’autoritarisme spécifiques à chaque région, et une course aux armements technologiques avec les drones, la robotique et l’intelligence artificielle », prédit Ross Douthat. Une seule certitude : l’ancien monde a disparu. 

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Sarah Halifa-Legrand (correspondante à Washington)

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