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Conflits pour l’eau : quelle réalité pour les États du pourtour méditerranéen ?

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Avec la hausse des tensions sur le partage de l’eau, le risque de conflit prend de l’ampleur. L’Institut de relations internationales et stratégiques s’interroge sur le poids de cette menace pour le pourtour méditerranéen. Focus sur certains pays.

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Conflits pour l'eau : quelle réalité pour les États du pourtour méditerranéen ?
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Les changements climatiques vont-ils exacerber les tensions sur la gestion de l’eau au sein des pays du pourtour méditerranéen de l’Union européenne ? C’était le débat ouvert par l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) à l’occasion d’un événement en novembre dernier. Une question dont la réponse n’est pas si simple et qui divise les experts du sujet.

« Le premier mythe à éliminer est celui des guerres interétatiques de l’eau, estime d’emblée Julie Trottier, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à l’unité Pôle de recherche pour l’organisation et la diffusion de l’information géographique. Quand un territoire a été occupé, cette raison est utilisée après coup pour justifier l’occupation. En revanche, des conflits de plus en plus violents entre des acteurs non étatiques et l’État ou entre acteurs non étatiques, nous en avons déjà beaucoup et nous en aurons encore. »

Les exemples de tensions locales se sont effectivement multipliés ces dernières années. Et pour certains pays comme l’Espagne, les racines des conflits s’avèrent profondes et trouvent leurs sources à la fois dans un terreau de raisons géographiques, de gouvernance et de choix politiques.

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L’Espagne, un développement basé sur la consommation de l’eau

« En Espagne, du fait de la position géographique, nous avons une variabilité climatique assez importante : 80 % du territoire est soumis à des périodes de sécheresse qui se sont accrues avec le changement climatique, souligne en exemple Darío Salinas Palacios, chercheur associé à l’Institut français de géopolitique et P-DG du cabinet d’expertise géopolitique, Cassini Group Espagne. L’Espagne est l’un des premiers consommateurs d’eau en Europe pour alimenter ses 4 millions de surface d’irrigation et les presque 5 millions de touristes qui arrivent chaque année, en période estivale. »

Pour répondre à cette politique de développement très demandeuse d’eau, l’Espagne a misé sur le développement d’infrastructures. Entre 1950 et les années 2000, elle a doublé sa capacité de stockage. Ce qui fait qu’aujourd’hui, le pays peut pratiquement retenir et conserver la moitié des écoulements, selon le chercheur. Mais la question de la gouvernance pèse dans l’exacerbation des conflits. Si l’État espagnol est responsable de la planification de la gestion de l’eau, les bassins versants couvrent bien souvent le territoire de plusieurs communautés autonomes. « Les communautés autonomes – les régions – ont des compétences transversales à la ressource, par exemple l’aménagement du territoire. Et les intérêts peuvent être divergents, y compris au sein d’un même parti politique, détaille Darío Salinas Palacios. L’irrigation a été développée un peu partout dans des milieux historiquement secs ou semi-arides provoquant des pénuries d’eau dans certains d’entre eux, mais surtout des déséquilibres territoriaux très importants… Avec à partir des années 1990, une explosion des conflits entre régions », explique-t-il.

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Le transfert d’eau Tage-Segura à la source de vives tensions

 

“ Si nous menons une politique de l’offre, nous augmentons la demande : il faudrait plutôt mettre en place une politique de gestion de la demande ” Julie Trottier, CNRS

Ces tensions ont connu leur apogée avec la construction d’un transfert d’eau Tage-Segura orchestré par le gouvernement espagnol. L’ouvrage de près de 300 km permet à l’eau de transiter de la province de Guadalajera pour alimenter Alicante, la région de Murcie et d’Almeria.  « C’est dans ces régions que se trouvent 40 % de la production de fruits et légumes frais, qui sont orientés à 90 % vers l’exportation, constate le chercheur. L’Espagne va connaître une décennie de rivalités entre des régions qui réclament plus d’eau pour développer leurs activités touristiques et des territoires ruraux qui demandent la même chose pour mettre en place plus de surfaces d’irrigation. 

Un tournant va s’opérer en 2004, avec un changement de gouvernement qui met fin à de nouveaux projets de transfert d’eau (via notamment l’Ebre). D’autres technologies sont privilégiées, comme le dessalement, la réutilisation des eaux usées épurées, mais également l’irrigation par goutte à goutte. « Les usines de dessalement ne sont pas bien vues par les agriculteurs, souligne toutefois Darío Salinas Palacio. Le prix de l’eau est six fois plus cher par rapport à des transferts comme celui de Tage-Segura. »

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Des tensions grandissantes entre l’Égypte et l’Éthiopie

Ces tensions observées à l’échelon local peuvent également se retrouver entre des États qui partagent les mêmes ressources. « Je m’inscris en faux avec les propos de ma collègue. Oui, nous allons rentrer en guerre à cause de l’eau, se positionne Franck Galland, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique. Le premier exemple va être l’Égypte, car la situation est catastrophique, en raison du barrage Renaissance qui entre en phase d’exploitation en territoire éthiopien. (…) L’Éthiopie est toujours dans une position unilatérale de gestion de son ouvrage. Il est impossible que l’Égypte ne rentre pas en phase de tension aiguë sur ce barrage qui porte atteinte à sa sécurité, sa souveraineté. »

Selon lui, un apaisement pourrait toutefois s’opérer par la mise en place d’une solution technique : le dessalement. « Il a été confié à l’armée égyptienne de faire sortir de terre très rapidement des stations de dessalement de façon à récupérer des masses d’eau », indique Franck Galland.

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43 milliards de dollars

devraient être investis d’ici à 2028 dans des unités de dessalement d’eau de mer

Une technologie qui semble séduire de nombreux pays confrontés à des tensions sur la ressource malgré ses conséquences sur les écosystèmes marins (utilisations de biocides et rejets de saumures). « Le dessalement est en phase exponentielle : entre aujourd’hui et 2028, 43 milliards de dollars seront dépensés en investissement pour de nouvelles stations, dont 29 milliards en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, a détaillé le chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique. Nous estimons que 95 millions de mètres cubes d’eau sont dessalés dans le monde. Chaque jour, cela entraîne des émissions de gaz à effet de serre équivalentes à 100 millions de tonnes de CO2. C’est énorme ! Demain, l’enjeu sera sur le couple nucléaire-dessalement, y compris le nucléaire miniaturisé, ou sur le dessalement solaire. Le Royaume du Maroc prend ce chemin avec des fermes solaires couplées à du dessalement. ».

Une autre piste à explorer : la gestion de la demande

Pour d’autres experts comme Julie Trottier, c’est l’approche qui doit être modifiée. « Au Maroc avec la politique en matière de barrages ou du dessalement de l’eau de mer, comme en Espagne, c’est une politique de l’offre qui est menée. Nous ne remettons pas en question la légitimité de la demande, oppose la directrice de recherche au CNRS à l’unité Pôle de recherche pour l’organisation et la diffusion de l’information géographique. Pourtant, les études scientifiques convergent vers la même conclusion : si nous menons une politique de l’offre, nous augmentons la demande. Il faudrait plutôt mettre en place une politique de gestion de la demande. »

La France s’est pensée, pendant de nombreuses années, à l’abri des difficultés d’accès à l’eau. Pourtant, les tensions locales liées au partage de la ressource sont désormais bien présentes. « En une trentaine d’années, nous avons perdu un volume non négligeable, – 14 %, d’eau renouvelable – l’eau qui est utilisable – une fois retirée l’eau qui s’évapore, souligne Alexis Guilpart, animateur du réseau eau et milieux aquatiques à France Nature Environnement. Certains territoires, qui aujourd’hui consomment beaucoup d’eau, vont être demain parmi les plus soumis à la sécheresse. La marche de manœuvre pour s’adapter et pour réduire les prélèvements doit arriver et de manière forte. »

Et pour ce dernier, la question n’est pas seulement technique, mais en grande partie politique. « Les pratiques agroécologiques permettent une agriculture qui consomme à la fois moins d’eau et permet au sol de mieux infiltrer l’eau, détaille Alexis Guilpart. Les politiques publiques ont un pouvoir de planification et de construction de filières de demainEt de faire le choix de la sobriété. »

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