Chékéba Hachemi : une Afghane dans la nuit
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Une lanceuse d’alerte aux accents de Cassandre. Partout où elle s’arrête, en Europe, aux États-Unis, elle répète inlassablement que « l’Afghanistan est le laboratoire de fabrication de terroristes ». Mais il faut se rendre à l’évidence : peu l’écoutent. C’est un tort car Chékéba Hachemi sait de quoi elle parle. Et elle ne compte pas se taire. Vingt-huit millions de femmes afghanes, aujourd’hui emmurées vivantes par les talibans, n’ont plus le droit de faire entendre leurs voix. Alors elle fera retentir la sienne deux fois plus fort.
Chékéba Hachemi naît à Kaboul en 1974. Son tempérament ne tarde pas à éclore. Elle a à peine 11 ans lorsqu’elle fuit son pays, envahi par les Soviétiques, seule avec un passeur, pour rejoindre la France. Les 5 500 kilomètres qui la séparent de sa patrie d’origine ne suffiront pas à la lui faire oublier. Elle dédie sa vingtaine à multiplier les allers-retours aux innombrables dangers, collectant des fonds pour son ONG, Afghanistan libre, engagée pour l’éducation et la santé des Afghanes. Cette petite femme aux immenses yeux noirs a en réalité la force de mille hommes. Avec son culot désarmant et sa fougue exponentielle, celle qui était surnommée « L’insolente de Kaboul » a traversé le pays pour rencontrer le commandant Massoud. Impressionné, le « Lion du Panshir » lui avait accordé sa confiance et facilité la création d’écoles et d’orphelinats dans la vallée qu’il gouvernait. Mais deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001, elle apprend, impuissante, son assassinat. Sa mère meurt peu après, sans avoir vu le passeport diplomatique que le gouvernement provisoire afghan a délivré à sa fille, nommée première femme diplomate d’Afghanistan.
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Un discours retentissant
Elle devient la voix de ses sœurs afghanes en Europe avant de regagner son pays quatre ans plus tard. « Je ne pouvais plus parler au nom des femmes afghanes sans y vivre à nouveau », assume Chékéba Hachemi, qui est alors nommée conseillère du premier vice-président d’Afghanistan. Mais face à la corruption généralisée et au machisme, elle enrage. Elle déchante vite et jette l’éponge. Elle renonce à ses fonctions officielles, mais ne cesse pas pour autant de se battre. « On m’a souvent demandé si j’avais peur. Mais ce n’est qu’en 2009, en devenant mère, que j’ai connu ce sentiment », confie cette tête brûlée, au courage indéfectible.
Le 15 août 2021, son monde s’écroule. Les talibans reprennent Kaboul, déserté par les États-Unis. Chékéba est rongée par ce qu’elle dit être une « immense culpabilité ». Et pour cause : « Pendant vingt ans, j’ai dit à ces femmes d’étudier, de se créer des comptes Facebook. Je leur offrais de l’espoir. Brusquement, j’ai eu le sentiment de les avoir toutes mises en danger. Je n’étais plus capable de leur dire que l’Occident les aiderait et les soutiendrait. » Depuis trente ans, elle a vu l’histoire se répéter dans son Afghanistan natal. Mais cette fois elle a compris que plus personne ne réagirait. Dans un discours retentissant devant le Medef, le visage marqué par le deuil et l’émotion, elle rappelle alors l’avertissement lancé par Massoud, le 5 avril 2001, devant le Conseil de l’Europe, à Strasbourg : le sort de l’Afghanistan est aussi le sort du monde. D’une voix brisée, l’ancienne diplomate a repris ce jour-là, à peu de chose près, les mots de cet homme qu’elle a bien connu : « Ce qui se passe aujourd’hui dans mon pays se passera demain dans vos villes. »
Le choc passé, elle se rend à l’évidence : comment améliorer l’accès des femmes à l’éducation et leur autonomie quand les talibans leur ont précisément interdit d’aller à l’école au-delà de 12 ans, et qu’elles n’ont pas le droit de prendre les transports sans être accompagnées d’un homme de leur famille ? Elle met donc en sommeil son ONG, et rejoint l’association Stand Speak Rise Up, cofondée par le médecin Denis Mukwege et María Teresa Mestre, grande-duchesse du Luxembourg, pour lutter contre le viol comme arme de guerre. Un premier projet d’aide humanitaire d’urgence leur permet de fournir des denrées à près detrois cents familles dans la région de Kaboul. « Sur les cartons, nous avons écrit, bien en évidence, “Luxembourg”. Les talibans refusent les dons provenant de France, selon eux un pays de mécréants », soupire-t-elle avec amertume. Avant d’alerter : « 85 % de la population afghane vit sous le seuil de pauvreté et le taux de suicide des femmes explose. » D’autant, rappelle-t-elle, que « les Afghanes étant aussi interdites d’exercer toute profession de santé, elles n’ont plus la possibilité d’être soignées puisqu’il leur est aussi interdit d’être examinées par un homme ».
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“Apartheid” de genre
Chékéba Hachemi est bien décidée à faire reconnaître un génocide (et un « gynocide ») perpétré à l’encontre des femmes afghanes, ainsi que la notion « d’apartheid de genre ». Reste qu’avec les interdits qui s’accumulent, le pessimisme commence à la gagner. « En 2024, s’énerve-t-elle, les talibans ont adressé un message à toutes les démocraties occidentales : “On fait ce qu’on veut.” Les femmes afghanes ont cessé d’être leurs cibles, elles sont devenues leurs otages. »
De fait, ces talibans qui avaient été présentés comme « inclusifs » et « changés » ont réhabilité la lapidation, interdit la scolarisation des filles, puis séquestré les femmes à domicile avec interdiction de parler. Y compris entre elles. Ils ont néanmoins siégé, en juin dernier, à la table des négociations de l’ONU, où, rappelle notre passionaria, leur condition de ne pas évoquer le statut des femmes a été acceptée. « Là, on a vraiment poussé le ridicule très loin. Nos dirigeants sont-ils encore capables d’analyse géopolitique ? » nous interroge-t-elle, dépitée. Certains jours, Chékéba est tentée de baisser les bras. Elle ne s’y autorise pas. Elle continue de lutter, au nom de ses compatriotes qui, elles, n’ont plus le droit de parler.
Nora Bussigny