Percée de la Coordination rurale aux élections professionnelles agricoles: «On assiste au niveau rural à une droitisation et une radicalisation ».
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Elections agricoles : la FNSEA vire en tête, la Coordination gagne du terrain
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Quasiment inconnus du grand public il y a un an, les «bonnets jaunes» de la Coordination rurale (CR) s’installent dans le monde agricole, avec 14 chambres acquises sur les 90 dépouillées vendredi soir 7 février. Si le chiffre peut paraître minime, c’est bien une percée sans précédent que vient d’effectuer le syndicat lors d’élections professionnelles agricoles jusque-là largement dominées par la FNSEA et leurs alliés de Jeunes Agriculteurs (JA). Résultat d’un an de fronde et de colère. Plus globalement, à deux semaines de l’ouverture du Salon de l’agriculture, c’est l’hégémonie de la FNSEA qui est remise en cause par ce vote visant à renouveler les élus des chambres d’agriculture.
Le mode de scrutin – qui donne une prime à la liste arrivée en tête – permet à l’alliance FNSEA et JA de revendiquer la présidence de «plus de 80 % des chambres d’agriculture» – en faisant leur meilleur score dans leurs bastions traditionnels, les régions céréalières du nord du pays et l’Ile-de-France. Jeudi soir, le syndicat majoritaire a «pris acte du recul des suffrages exprimés». Son président, Arnaud Rousseau, a indiqué voir dans la percée de la CR l’expression d’une «colère», même s’il reconnaît avoir été étonné de certains résultats locaux. En Haute-Garonne, d’où est parti le mouvement de contestation l’hiver dernier, c’est ainsi une liste indépendante qui a devancé tous les autres syndicats. Elle était soutenue par l’éleveur Jérôme Bayle, tête de proue iconique du blocage de l’A64. «[Ce résultat], ça prouve le mal-être des agriculteurs dans le département, et que les gens ont besoin de nouvelles têtes, [qui portent] de nouvelles ambitions, un autre discours», analyse l’ancien rugbyman auprès de Libé. Des listes indépendantes ont également remporté le scrutin en Moselle et en Ariège.
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La CR, dont certains membres s’affichent avec l’extrême droite, revendique même devenir «le premier syndicat représentatif à l’échelle nationale». En gagnant 7 départements sur 12 (parfois sur un fil) en Nouvelle-Aquitaine, elle pourrait prendre la tête de la chambre régionale. «Les agriculteurs ont dit stop à la cogestion […] Le changement de modèle est en marche», se félicite le syndicat populiste. Pour l’historien et spécialiste des mouvements sociaux de la ruralité Edouard Lynch, on assiste à «un phénomène sans précédent. La position de la FNSEA, syndicat majoritaire mais engagé depuis longtemps dans une cogestion pacifiée avec l’Etat, s’est retournée contre elle». Surtout, «on voit que l’implantation de la CR se fait majoritairement dans le Sud-Ouest, dans des régions traditionnellement moins intégrées dans les systèmes d’agricultures industrialisées et qui ont plus de difficultés, qui historiquement étaient en dissidence avec la FNSEA.»
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«Repoussoir»
La percée de la CR donnera-t-elle lieu à un nouveau recul sur les questions écologiques, alors que plusieurs textes agricoles pensés pour répondre à la crise sont actuellement en discussion au Parlement ? Le syndicat plaide notamment pour la suppression de l’Office français de la biodiversité (OFB) et s’oppose à des normes environnementales jugées trop contraignantes. En Lot-et-Garonne, aux mains du syndicat depuis 2001, la chambre d’agriculture a construit illégalement le lac de Caussade, destiné à l’irrigation. «On assiste au niveau rural à une droitisation de l’électorat qui restait conservateur et traditionnel et qui se radicalise, avance Edouard Lynch. La présidence d’Arnaud Rousseau [à la tête de la FNSEA] a joué un rôle de repoussoir. Il a un profil d’agro-industriel, qui a dû mal passer dans un certain nombre d’exploitations.» Cette rupture électorale pourrait toutefois être nuancée par l’abstention. Vendredi 7 février, en l’attente de la proclamation officielle des résultats par le ministère de l’Agriculture, le taux de participation au niveau national n’était pas encore connu mais semblait rarement dépasser les 50 %. En 2019, la participation était de 46 % dans le collège des exploitants agricoles, celui qui est le plus représenté dans les chambres.
La Confédération paysanne – qui détenait déjà Mayotte, où le scrutin a été repoussé d’un an – a créé la surprise en revendiquant la victoire en Ardèche et en Guyane. La Guadeloupe a, elle, été cédée au Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef), bien que plus petit que les autres syndicats et aux positions proches de la «Conf». La porte-parole de cette dernière, Laurence Marandola, s’est félicitée en conférence de presse de voir le score de son syndicat altermondialiste lui aussi augmenter par rapport à 2019, et appelle à davantage écouter les syndicats minoritaires. «Au niveau national, un agriculteur sur cinq s’est exprimé pour notre projet syndical, le seul alternatif au modèle agro-industriel porté par les autres. La CR a instrumentalisé la crise et la colère paysannes en poursuivant l’œuvre de la FNSEA. Ils progressent sans propositions concrètes.»
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