La journaliste Salomé Saqué face à l’extrême droite : “J’appelle chacun à trouver sa manière de résister”
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Après avoir démonté les préjugés qui collent à la peau de la jeunesse dans “Sois jeune et tais-toi”, elle alerte dans son second essai sur le danger de la montée de l’extrême droite, revendique un droit à l’indignation et incite à passer à l’action.
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Salomé Saqué, journaliste économique et politique. Ici dans le Studio de LCP à l’Assemblée Nationale en décembre 2021.
Pourquoi et comment résister à l’extrême droite ? En 2021, selon Europol, la France totalisait 45 % des interpellations en Europe pour des affaires liées au terrorisme d’extrême droite, signe inquiétant de la banalisation de ce courant. Dans Résister, un essai documenté et engagé, la journaliste Salomé Saqué expose, à travers des faits documentés, les méthodes d’expansion de l’extrême droite et propose des stratégies pour lui opposer une résistance active.
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Pourquoi avoir écrit Résister ?
Les menaces de mort et les appels au meurtre visant des membres de la société civile émanant des sites d’extrême droite se multiplient. Pourtant, il n’y a ni tollé médiatique ni tollé politique, malgré le danger démocratique que représentent ces tentatives d’entraves à la liberté d’informer. Aujourd’hui, une part significative de la population ne perçoit plus l’extrême droite comme une menace. Sa banalisation est devenue une réalité. En imposant ses thèmes et son langage, le Rassemblement national s’est progressivement intégré dans un champ politique de plus en plus à droite. Ce constat souligne l’urgence d’une réaction. L’objectif de ce livre est de promouvoir une résistance intellectuelle, afin d’inverser cette tendance inquiétante. Ce livre est avant tout un appel à l’action.
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On ne qualifie plus d’extrême droite ce qui devrait l’être. […] Que nous, journalistes, participions à cette dérive contribue à la banalisation de ces idées.
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Comment se manifeste cette banalisation de l’extrême droite dans le discours public ?
On ne qualifie plus d’extrême droite ce qui devrait l’être. De plus en plus de médias hésitent à utiliser ce terme pour désigner des partis comme le Rassemblement national, ce qui envoie un signal clair : ses idées deviennent acceptables. Des journalistes comme Apolline de Malherbe (BFMTV) et David Pujadas (LCI) ont même affirmé sur le plateau de l’émission Quotidien qu’ils ne qualifieraient plus le RN d’extrême droite. Pourtant, le Conseil d’État a tranché : le RN remplit tous les critères pour répondre à cette définition. Que nous, journalistes, participions à cette dérive est selon moi préoccupant, car cela contribue à la banalisation de ces idées. On parle d’une vision du monde qui hiérarchise les humains !
« Ensauvagement », « wokisme » : l’extrême droite impose son champ lexical dans le débat public…
On observe une progression du vocabulaire de l’extrême droite dans les sphères médiatiques et politiques. Le champ médiatique tout entier s’est décalé à l’extrême droite, car les médias moins partisans suivent, en prolongeant les débats imposés par les chaînes et les journaux du groupe Bolloré. L’exemple le plus frappant est celui du concept de « grand remplacement », popularisé par l’écrivain Renaud Camus, qui désigne le soi-disant grand plan des élites politiques et culturelles visant à remplacer les populations « autochtones » européennes, principalement blanches et chrétiennes, par des populations non européennes, notamment musulmanes et originaires d’Afrique. Bien que cette théorie complotiste soit largement disqualifiée par les spécialistes de l’immigration, elle est néanmoins discutée sur le service public, avec des responsables politiques non affiliés à l’extrême droite, comme s’il s’agissait d’une opinion légitime parmi d’autres.
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Cette bataille sémantique se joue grâce à des empires médiatiques idéologiques…
Dans cet écosystème de l’extrême droite, il y a des milliardaires très motivés pour faire monter ces idées réactionnaires, dont les plus connus sont Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin. Bolloré se sert des médias pour mener une « guerre civilisationnelle », comme il le revendique en privé, selon une enquête du Nouvel Obs. Quant à Pierre-Édouard Stérin, ce milliardaire catholique libertarien anti-avortement a entrepris de redresser la France contre le « wokisme » avec le projet appelé Périclès, dévoilé en juillet dernier par le journal L’Humanité. Son plan est simple : 150 millions d’euros investis sur dix ans pour faire triompher l’extrême droite en France d’ici à 2027.
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Selon vous, doit-on rester impartial, à savoir neutre, en tant que journaliste, face à l’extrême droite ?
La neutralité absolue n’existe pas en journalisme. C’est un mythe qui nuit à notre métier. Nous faisons constamment des choix : quel sujet traiter, quelles questions poser, quel angle privilégier. Ces choix sont forcément influencés par notre vision du monde. Si je dénonce l’illusion de la neutralité, je crois en revanche à l’éthique et à la déontologie journalistiques inscrites dans la charte de Munich. Cela implique de respecter le contradictoire, de ne pas accepter la corruption, mais aussi de défendre certaines valeurs fondamentales. Je revendique le droit de m’opposer à l’extrême droite et de défendre des valeurs démocratiques, tout en restant fidèle aux principes du journalisme. La position que j’adopte, bon nombre de journalistes de renom ayant exercé dans des médias centraux l’ont tenue en 2002 lors de l’entre-deux-tours qui opposa Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac. Et si l’on en croit les archives, presque personne ne semblait alors se poser la question de la neutralité ! Si j’avais publié ce livre il y a quinze ans, on m’aurait dit que c’est le livre le plus consensuel du monde. Aujourd’hui, il y a un tel glissement que cela devient une prise de position.
La résistance peut être simple : recréer du lien, de la joie, des relations humaines fortes. Cela va à l’encontre du récit de peur de l’autre, qui est au cœur de l’idéologie d’extrême droite.
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Vous appelez à un sursaut collectif, à une indignation. Comment l’indignation peut-elle être un rempart contre l’extrême droite ?
Je revendique un droit à l’indignation. Quand Stéphane Hessel exhortait à l’indignation en 2010, il ne prêchait pas une colère stérile, mais une action transformatrice. Notre indignation est un rempart si elle se mue en résistance active. C’est l’indignation face aux inégalités de genre qui a permis à des femmes de lutter pour leurs droits. L’indignation n’est pas une solution en soi, mais elle est souvent le déclencheur de la solution.
Si l’extrême droite mène une bataille des esprits, nous devons opposer une résistance intellectuelle et collective. Elle peut se manifester de multiples façons : par l’art, la création de nouveaux imaginaires, de liens dans les milieux associatifs et syndicaux. Le sociologue Ugo Palheta souligne l’importance des syndicats en tant que contre-pouvoir. Les syndicats offrent une cohésion sociale, le plus souvent fondée sur des valeurs de respect et d’entraide, ce qui peut former un rempart contre les discours identitaires qui cherchent à dresser les individus les uns contre les autres. Investir ces contre-pouvoirs dès maintenant est déjà une forme de résistance. Mais la résistance peut être quelque chose de plus simple : recréer du lien, de la joie, des relations humaines fortes. Cela va à l’encontre du récit de peur de l’autre, qui est au cœur de l’idéologie d’extrême droite. J’appelle chacun à trouver sa manière de résister. La mienne, c’est l’information.
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Alexandra Klinnik à suivre dans Télérama
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