Raphaël Larrère s’en est allé : de l’agronomie à l’écologie, itinéraire d’un pionnier
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Lucile Schmid (essayiste)
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Il s’intéressait aux forêts, au loup, à l’éthique environnementale… Pour « le Nouvel Obs », Lucile Schmid raconte cet ingénieur agronome, auteur d’essais marquants avec sa femme, la philosophe Catherine Larrère.
Raphaël Larrère est mort brutalement le 4 janvier 2025 à 82 ans. Il disparaît, alors qu’il mettait la dernière main à un manuscrit sur le « Renouveau du sauvage », issu d’un colloque tenu à l’été 2024 à Cerisy-la-Salle (Manche). Jusqu’au bout, la vie de ce touche-à-tout assumé aura été placée sous le signe de l’écologie. Ingénieur agronome, directeur de recherche à l’Inra, auteur d’essais marquants, dont plusieurs écrits avec sa femme, la philosophe Catherine Larrère, Raphaël Larrère a, tout au long de sa vie, privilégié la combinaison, « le bricolage » comme il aimait à le dire, entre les disciplines académiques, de l’agronomie à l’histoire, la philosophie et la sociologie, en passant par l’épistémologie et l’éthique environnementale. « Chaque fois que j’ai su faire quelque chose, j’ai eu une irrésistible envie de m’inscrire dans un domaine que je connaissais mal ou moins bien », écrivait-il.
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De René Dumont au maoïsme…
Entré à l’Agro en 1961, Raphaël Larrère est rapidement recruté par Marcel Mazoyer, qui avait pris la succession de René Dumont à la tête du laboratoire associé à la chaire d’agriculture comparée. Aux côtés de Dumont et Mazoyer, il y donne des cours sur l’histoire des structures agraires, qu’il met à l’épreuve des réalités concrètes, en étudiant par exemple l’agriculture du Morvan.
Les années de jeunesse sont aussi celles des engagements politiques. Lors de sa scolarité à l’Agro, Raphaël Larrère suit le séminaire de Charles Bettelheim à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, et celui de Louis Althusser à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, deux figures majeures du marxisme intellectuel d’alors. Cette fréquentation se prolonge dans un engagement maoïste qui durera jusqu’à ce qu’il choisisse progressivement de privilégier l’engagement intellectuel contre les inégalités sociales et environnementales, et une participation active au débat public.
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Le « contrat domestique »
Dès les années 1970, son travail sur le plateau de Millevaches a illustré les bouleversements de l’élevage traditionnel et la rupture du « contrat domestique » qui liait l’homme et l’animal, désormais réduit à un facteur de production. Se concentrant ensuite sur l’étude des forêts françaises, il a analysé les conflits d’usages créés par une politique de reforestation. Autant de travaux précurseurs qui l’ont conduit à modifier le regard porté sur la protection de la biodiversité – en 1986, il rejoint le Conseil national de Protection de la Nature (CNPN).
Son approche fondée sur les usages, leurs représentations et les conflits qui y sont liés, a mis en avant les enjeux d’une protection où la nature ordinaire, celle des zones agricoles, urbaines et périurbaines, et non des seuls parcs et réserves, prendrait toute sa place. Ainsi, nommé président du conseil scientifique du parc national du Mercantour en 2006, il n’hésitera pas à affirmer que « protéger la nature pouvait être aussi lui ficher la paix et laisser en libre évolution des milieux qui ne sont plus exploités ». Il avait travaillé dans cette perspective avec l’Union internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) sur le concept de « nature férale », c’est-à-dire une nature de l’entre-deux, du sauvage et du domestique.
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Chat, loup, brebis…
S’il est une continuité dans son parcours, c’est l’intérêt pour l’univers mental des animaux, sauvages comme domestique, et leur comportement. Impossible de penser à lui sans penser aux chats, libres et proches, qui ont accompagné sa vie et celle de sa famille. Jeune zootechnicien, il avait mesuré déjà les mauvaises conditions de vie dans les élevages industriels, et son refus d’en rester complice. Au parc du Mercantour, il s’était intéressé au sort des loups.
Lorsqu’il évoquait le sanglier, l’ours, mais aussi les brebis, les vaches et les oies, il devenait conteur. Le colloque qu’il avait organisé en 2010 avec Vinciane Despret sur « le peu que nous savons d’eux » avait été un moment important. Celui sur le « Renouveau du sauvage » de l’été dernier avait été l’occasion d’y revenir. En s’attachant au sauvage, Raphaël Larrère se saisissait d’un sujet dont il connaissait pleinement la conflictualité pour proposer, imaginer les modes de diplomatie – selon les termes de Baptiste Morizot – nécessaires pour une cohabitation entre les êtres humains et non humains.
Il était d’autant plus attaché à ce terme qu’il s’opposait à la dénonciation de « l’ensauvagement des banlieues », visant essentiellement les jeunes de seconde ou troisième génération d’immigrés issus d’anciennes colonies françaises. « Comme si ces jeunes étaient toujours des sauvages (comme avaient été considérés leurs ancêtres colonisés…) et comme si le sauvage était mauvais en soi », écrivait-il.
Si Raphaël Larrère connaissait bien les institutions, il conservait à leur égard une distance et une liberté constructives. Ainsi n’avait-il pas voulu demeurer plus de dix ans à la tête du conseil scientifique du parc du Mercantour, rappelant « qu’ayant manifesté en 1968 et crié avec d’autres “Dix ans, ça suffit !” », il s’était appliqué le mot d’ordre à lui-même.
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Tout objet est complexe
Cette distance tenait à une véritable méfiance vis-à-vis de toute forme de modèle et d’approche descendante et technocratique. Elle tenait aussi à ce qu’il appelait dès la fin des années 1980 le « choix de la complexité ». Un choix qu’il appuyait sur le souci de limiter au maximum les simplifications nécessaires au travail de recherche. Un choix qui impliquait aussi de considérer tout objet comme complexe, de l’exploitation agricole aux cueillettes en montagne. Reconnaître la complexité, c’était aussi refuser la centralité et une certaine conception du pouvoir. « J’ai toujours décidé de considérer les situations, les pratiques et les discours comme complexes, polysémiques et insérés dans une histoire », affirmait-il.
La complexité était donc pour Raphaël Larrère associée au goût des connaissances locales, et à l’approfondissement que permettent les études monographiques. Mais, soucieux de mener sa quête un peu plus loin, il rappelait que cette observation fine n’était qu’une étape, et qu’elle appelait une perspective comparée. L’histoire des forêts et la restauration des terrains de montagne lui ont permis tôt de théoriser et de développer cette approche, avec ses complices Olivier Nougarède, Bernard Kalaora et Denis Poupardin, dans une perspective pluridisciplinaire.
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Une aventure éditoriale
Raphaël Larrère avait le goût de la transmission, de la générosité et du débat. Il aimait les projets collectifs, l’amitié partagée autour d’engagements communs, la confrontation de cultures et de parcours différents. Il avait ainsi dès l’origine, dans les années 1990, participé à l’aventure de « Sciences en question », initiative lancée à l’Inra de cycles de conférences prolongées par un livre.
Tout avait commencé par une conférence de Bruno Latour dont le succès avait dépassé les espérances. Tout avait continué autour de ce concept de conférence suivie d’un livre, destiné à laisser une trace. Philippe Descola, Pierre Bourdieu y sont intervenus et y ont été publiés. Raphaël Larrère était le directeur d’édition de cette collection devenue un succès, qu’il considérait comme sa grande réussite éditoriale. Il y trouvait aussi l’occasion de pratiquer un exercice associant sciences et démocratie, lui qui croyait en l’intelligence et l’esprit d’observation de chacun, et refusait l’entre-soi.
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Entre deux êtres
Avec Catherine Larrère, l’écriture à quatre mains a permis de développer une éthique environnementale, celle qui permet de définir les conditions d’une habitabilité de la terre pour l’avenir et les responsabilités à établir, donnant à la justice environnementale sa pleine portée, celle de contenir les catastrophes écologiques, et préconisant d’orienter les priorités de la recherche pour cela.
Au-delà même du contenu, la lecture de ces essais des « Larrère » offre le plaisir d’une écriture où se ressent le travail intellectuel qui a eu lieu en amont entre deux êtres, non pas l’agronome et la philosophe, mais Catherine et Raphaël.
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Par Catherine et Raphaël Larrère : « Du bon usage de la nature », Flammarion, 2022 ; « Penser et agir avec la nature », La Découverte, 2018 ; « Le pire n’est pas certain », Premier Parallèle, 2020.