
Rêves de paix
La guerre en Ukraine, guerre criminelle menée par un État impérialiste et prédateur, a ravivé les tensions à l’échelle mondiale. Face au régime de Poutine, le rêve kantien de paix perpétuelle est mis à mal, et si le pacifisme vise un futur débarrassé de toutes les guerres, il ne doit pas nier les mécanismes historiques qui conduisent à la guerre.
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Le mot « paix » semble clair, et même lumineux. Pourtant, il désigne deux registres de temporalité distincts. Le premier s’inscrit dans le temps réel de la guerre : il s’agit d’un cessez-le-feu. Un beau matin, l’arrêt du vacarme, des bombes, de la destructivité, de la douleur et de la mort qui dévastent le quotidien des civils. Depuis plus de cinq cents jours, sur le territoire de l’Ukraine, la menace des missiles russes a changé non seulement la vie ordinaire des civils, mais aussi les formes de leurs angoisses et de leur vigilance – « c’est à la veille d’être pendu que l’on fait preuve d’une singulière clairvoyance d’esprit1 ». Leurs regards sur le corps humain, la matière des choses, l’espace nocturne, le bruit, les animaux, l’écho du mot « demain » diffèrent d’avant à un point inimaginable. En temps de paix, un vide tranquille, un léger ennui enveloppent les corps non menacés et permettent le confort des excitations comme celui des dialectiques hors sol. D’où ce mur invisible entre les habitants du cercle de l’enfer et les autres. Avec le temps et la résistance armée ukrainienne, les spectateurs du dehors ont tendance à oublier la violence et l’injustice de la situation, quand la chèvre de monsieur Seguin résiste au loup et, avec l’aide des animaux de la forêt, tente de renverser la situation. Le rêve de paix se réduit alors, pour les personnes bombardées, à une urgence concrète : la cessation des hostilités. Mais rapidement, ce premier cercle de calme autour du corps, la grâce de l’état de paix, une fois installés dans le cours des choses, sortent du champ des consciences collectives, comme la santé tant qu’on en jouit.
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Paix perpétuelle
Le second registre de temporalité impliqué par la paix est celui de sa définition morale : il n’y a de paix véritable que perpétuelle, car la guerre signe l’échec de la période de paix qui la précédait, où fermentaient tensions et conflits non anticipés. Le « pacifisme », comme position théorique et militante, vise toujours un futur débarrassé de toutes les guerres, d’où sa dimension exaltante, mais il implique de comprendre les mécanismes historiques qui conduisent aux guerres.
L’abbé de Saint-Pierre, esprit pragmatique génial dont le premier ouvrage fut un mémoire sur la réparation des chemins, décrit l’un de ces mécanismes : « La constitution présente de l’Europe ne saurait jamais produire que des guerres presque continuelles parce qu’elle ne saurait jamais procurer de sûreté suffisante de l’exécution des traités2. » La clé de la pacification solide est donc la « sûreté », la confiance en la signature du traité de paix. « Qui ne voit que dans le Système de l’Équilibre [entre nations] on ne trouve de sûreté que les armes à la main3 ? » L’équilibre des puissances conduit inéluctablement aux prochaines guerres : les « traités de paix » sont toujours violés à cause de la compétition des nations entre elles, cet « état de nature » sans foi ni loi. L’auteur va donc défendre l’idée d’une union des nations européennes pour réguler leurs tensions et garantir une confiance partagée dans les traités de paix.
Kant, après Rousseau, reprend cette question dans son ouvrage Vers la paix perpétuelle4 et pose six conditions à la paix, dont certaines d’une telle actualité que je les rappelle ici : « On ne regardera pas comme valide tout traité de paix, où l’on se réserverait tacitement la matière d’une guerre nouvelle. » ; « Tout État, qu’il soit grand ou petit, ne pourra jamais passer au pouvoir d’un autre État, ni par échange ni à titre d’achat ni par donation. » ; « Les troupes réglées doivent être abolies avec le temps. » ; « On ne doit pas permettre, dans une guerre, des hostilités qui seraient de nature à rendre impossible la confiance réciproque quand il sera question de paix. » Une paix entre États libres, unis dans le respect des droits humains et mettant en œuvre « l’hospitalité universelle », pourrait être « perpétuelle », certes, mais dans un autre monde que le nôtre… Pourtant, ces idées utopiques ont connu un début de réalisation avec la création de l’Europe. Mais, en 2023, c’est plutôt la paix des cimetières qui se profile : « Une guerre à outrance, pouvant entraîner la destruction des deux parties à la fois, avec l’anéantissement de tout droit, ne permettrait la conclusion de la paix éternelle que dans le vaste cimetière de l’espèce humaine. »
Le pacifisme contemporain n’a plus les moyens de rêver à une paix perpétuelle.
La guerre en Ukraine a relancé sur la planète entière les tensions hostiles entre blocs, ainsi que la course aux armements mondiale, et la menace nucléaire change le jeu. Le pacifisme contemporain n’a plus les moyens de rêver à une paix perpétuelle. La dissuasion comme forme de paix obligée reste une danse au bord de l’abîme, mais on danse tout de même et on oublie l’abîme.
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Montée aux extrêmes
Le pacifisme est une profession de foi, qui semble fort sensée et soucieuse du bien commun : « À bas la guerre, mon frère », car l’ennemi est mon frère. Qui peut se dire en désaccord avec cette proposition ? Sauf qu’elle a été définitivement disqualifiée lors de la Seconde Guerre mondiale et que le pacifisme actuel ressemble fort à un recul de panique face à une puissance nucléaire.
Toute la question du pacifisme actuel en face de la Russie tient à cette évidence que « Poutine n’est pas Hitler ». Ce qui est en jeu n’est pas la dispute des comparaisons, mais la perception juste du régime russe : jusqu’où peut-on faire confiance à la signature d’un Poutine ? Inutile de revenir aux multiples trahisons de traités dont le pouvoir du Kremlin est responsable, la plus énorme étant celle du mémorandum de Budapest (1994), qui garantissait à l’Ukraine le respect de ses frontières contre le don de son armement nucléaire à la Russie.
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En plus de changer le présent, cette guerre touche aussi l’imagination de l’avenir de la nation, quand le but explicite de l’agresseur est de l’anéantir en tant que telle. La russification, cette politique d’appropriation dévoratrice, est en cours dans les régions occupées : « Si tu n’es pas à moi, tu ne seras à personne et surtout pas à toi-même ! » La « montée aux extrêmes » (Clausewitz) propre au mécanisme guerrier a démarré d’emblée ici avec un extrême de la violence, marquée par l’absence d’éthique du dictateur prédateur. S’ensuivent les crimes de guerre et contre l’humanité commis dès le début du conflit. De mieux en mieux documentés, ils témoignent d’une culture de l’agresseur pétrie d’indifférence crasse aux vivants, aux sites historiques ou écologiques et à la faim dans le monde. L’explosion délibérée du barrage hydroélectrique de Kakhovka et le minage de la centrale nucléaire de Zaporijia sont les signes inquiétants de cette indifférence, qui est aussi le mode routinier de tout fonctionnement mafieux.
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Droit de veto
L’Ukraine, en route vers la démocratie depuis 2014 à la suite de l’admirable mouvement Maïdan, ne menaçait personne ; elle ne faisait que vouloir divorcer du pouvoir russe. La guerre en Ukraine n’est donc pas une guerre défensive, mais une guerre criminelle de prédation coloniale. Avec, en plus, un coefficient d’étrangeté particulier : le pouvoir qui viole le droit international a son siège au conseil de sécurité des Nations unies avec un droit de veto. Que de désastres historiques ce droit a permis, surtout depuis 2010 !
Une des pires actions d’un tragique absolu, que la légitimité internationale de la Russie à l’Organisation des Nations unies rend possible, fut de sauver le criminel contre l’humanité Bachar el-Assad. La Russie continue de bombarder et de faire des victimes civiles au sein des dernières régions syriennes encore autonomes et remplies de réfugiés, auxquels elle refuse toute aide humanitaire. La malfaisance mortifère russe dépasse l’Ukraine ; son ennemi est le rêve de démocratie, c’est-à-dire l’espoir de vie normale pour soi et ses enfants, surtout dans le Sud global et au sein des populations opprimées par des régimes corrompus.
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Qu’un régime criminel et condamné comme tel par une cour internationale de justice puisse imposer sa loi au sein de la plus importante organisation internationale met le monde dans une situation de schizophrénie collective. La version des faits de l’agresseur, le mensonge poutiniste et sa création d’une réalité alternative, qui s’approprie en surface et avec une grande perversion les valeurs démocratiques, se trouvent renforcés par cette position internationale officielle. Et la légitimité des grandes organisations internationales, nées justement pour empêcher la grande criminalité d’État, est atteinte.
- 1. Cet aphorisme de Samuel Johnson (1777), souvent cité par Pierre Hassner, provient de James Boswell, Vie de Samuel Johnson [1791], trad. par Gérard Joulié, Lausanne, L’Âge d’homme, 2002.
- 2. Abbé de Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe [1713-1717], éd. Simone Goyard-Fabre, Paris, Garnier, coll. « Les classiques de la politique », 1981, « Préface ».
- 3. Ibid., p. 144. Voir Bruno Bernardi, « L’idée d’équilibre dans le jus gentium des Modernes. Esquisse d’une histoire conceptuelle » [en ligne], Perspectivia, 22 avril 2010.
- 4. Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle. Un projet philosophique [1795], éd. Max Marcuzzi, Paris, Vrin, 2007.