Les jeunes, mis en cause
La dramatisation médiatique de la délinquance juvénile nourrit une politique démagogique, au mépris des tendances de fond qui témoignent plutôt d’un recul de la violence. La réflexion historique permet de relativiser à la fois la violence des jeunes et le supposé laxisme de la justice.
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« Depuis dix ans, la délinquance juvénile ne cesse d’augmenter tandis que l’âge des mis en cause diminue de manière inquiétante », lit-on dans un article du Parisien daté du 14 novembre 2000, titré « De plus en plus jeunes et de plus en plus violents ». Un siècle avant, Le Matin, l’un des quatre grands quotidiens de la Belle Époque qui tire à un million d’exemplaires, multipliait les manchettes inquiétantes : « Les crimes d’enfants augmentent sans cesse et partout », « Il n’y a plus d’enfants ! À 7 ans il découpe une fillette en morceaux », « Un meurtrier de 9 ans aux assises du Morbihan », « Des enfants qui cambriolent, qui incendient, qui tuent »1. Dans les pages intérieures du journal, Hugues Le Roux, journaliste, écrivain et homme politique, écrit, après avoir souligné l’augmentation quasi exponentielle de la délinquance juvénile : « Si d’autre part on considère les délits sous le rapport de leur gravité, on est stupéfait de relever un nombre chaque jour plus considérable de crimes sanguinaires commis par ces adolescents. » Bref, depuis une centaine d’années au moins, la relation médiatique d’un homicide mettant en cause un mineur est l’occasion quasi systématique de propos généraux sur l’aggravation quantitative et qualitative de la criminalité des jeunes… qui ne cessent de rajeunir.
Parfois, les discours académiques les plus autorisés reprennent pour partie ce refrain. Le criminologue Vasile Stanciu, dans un ouvrage publié en 1968 par le Centre national de la recherche scientifique, note que « depuis quelque temps […] la décharge d’agressivité [des mineurs] revêt des formes de violence extrême2 ». Parallèlement, cette dramatisation s’accompagne toujours de propos sur la perte de l’autorité, la démission des parents et le laxisme de la justice. Le seul grand changement intervenu dans ce type de discours séculaire est que désormais, « l’école sans dieu », très souvent évoquée à la Belle Époque, n’est plus mentionnée parmi les raisons de cet « ensauvagement ».
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Enfin, il se trouve alors toujours, dans le camp des conservateurs, quelques hommes politiques pour entretenir cette panique morale en amplifiant les propos les plus alarmistes et prétendre restaurer l’autorité et mettre fin à l’impunité supposée des jeunes criminels. Comme l’histoire ne se répète pas mais qu’elle bégaie parfois, l’agression d’une adolescente, Samara, à la sortie d’un collège de Montpellier et surtout le « tabassage » mortel d’un jeune de 15 ans, Shamseddine, à Viry-Châtillon ont été l’occasion pour certains journalistes de réaliser quelques couper-coller dans les archives de la presse et pour un Premier ministre d’adopter jusqu’à la caricature la posture de « l’homme d’ordre ». Que peut dire un historien de ce type de discours médiatiques et politiques, dont l’un des points saillants est d’effacer toute réflexion historique ?
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Sur la violence des jeunes
Qualitativement, l’étude des affaires criminelles qui impliquent, depuis le xixe siècle, des mineurs ne montre pas de surplus de violence ou de cruauté. Les Apaches de la Belle Époque et les Blousons noirs des années 1960 s’affrontaient dans des rixes parfois mortelles, des adolescents défrayaient la chronique pour avoir torturé et tué un vieillard afin de le détrousser, etc. On trouve donc des exemples d’« ultraviolence juvénile », pour utiliser l’expression mise au goût du jour par L’Express en 2000, qui n’ont rien à envier aux faits divers actuels, tout au long des xixe et xxe siècles.
Sur le temps long, le taux d’homicide baisse pour les mineurs comme pour les majeurs.
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Quantitativement, la réponse est plus complexe. Le discours sur l’augmentation de la violence, quand il ne repose pas sur l’affirmation péremptoire d’une opinion, s’appuie sur des données statistiques peu significatives, notamment parce que l’évolution que l’on entend mesurer l’est sur une période trop brève. Or l’évolution d’un phénomène comme la violence – ou plutôt comme telle ou telle forme de violence – ne se mesure a minima que sur plusieurs décennies. Dans le temps court, on ne mesure que des variations conjoncturelles ou circonstancielles, intéressantes à analyser certes, mais peu significatives quant au mouvement de fond. Sur le temps long, le taux d’homicide baisse pour les mineurs comme pour les majeurs, même si nous pouvons connaître des périodes d’accroissement comme ce fut le cas entre 1970 et 1985. D’autre part, la violence est plurielle : violence collective dirigée contre l’État ou ses représentants, violence contre un individu particulier, violence entre groupes de jeunes (phénomène des bandes), violence intrafamiliale, violence acquisitive, violence à l’intérieur des institutions éducatives ou médico-sociales (école, foyer éducatif, hôpital psychiatrique…), etc. Une forme de violence peut croître quantitativement et une autre décroître selon les périodes ou même les lieux. Surtout, notre conception de la violence évolue. Des formes de violences considérées comme acceptables, régulées dans le cadre du fonctionnement social ou institutionnel « ordinaire, quotidien », deviennent peu à peu des violences intolérables justifiant l’intervention de la police et de la justice. Cet élargissement du champ des violences judiciarisées peut faire croire que la société est plus violente aujourd’hui qu’hier, puisqu’il y a plus d’affaires, alors même que ce phénomène est plutôt la marque d’un recul de la violence.
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Sur les remèdes
Les remèdes proposés entretiennent eux aussi un curieux rapport à l’histoire. Prenons le cas de cette proposition du Premier ministre de remettre en cause « l’excuse atténuante de minorité ». On lit un peu partout que l’excuse de minorité serait un héritage de l’horriblement laxiste ordonnance de 1945 relative à l’enfance délinquante. C’est totalement faux : l’excuse de minorité est instituée par le Code pénal de 1791, elle est reprise dans le Code pénal de 1810, confirmée par la loi du 12 juillet 1912 sur les tribunaux pour enfants et adolescents, maintenue par le maréchal Pétain dans la loi du 27 juillet 1942 relative à l’enfance délinquante, intégrée à l’ordonnance du 2 février 1945 et enfin confortée par l’article L. 121-5 du Code de la justice pénale des mineurs. L’excuse atténuante de minorité n’est pas la fille de la Libération, mais celle de la Révolution française, dont elle constitue l’un des principes fondamentaux, toujours réaffirmé depuis.
Second exemple, la comparution immédiate. Dès le xixe siècle, plusieurs circulaires ministérielles invitent les procureurs à ne pas utiliser les procédures de comparutions immédiates (flagrant délit) à l’égard des mineurs et de recourir systématiquement à l’instruction afin d’avoir des éléments non seulement sur les faits, mais aussi sur les conditions de vie et la personnalité de l’enfant3. Cette enquête devient obligatoire dans la loi de 1912. Cette procédure particulière est fondée sur des enquêtes et des arguments longuement réfléchis et ne relève pas du laxisme, qui n’était pas la caractéristique principale du pouvoir républicain de la Belle Époque.
Régulièrement, les médias présentent des événements, exceptionnels d’un point de vue statistique mais chargés en émotions, comme la marque d’une transformation sociale, généralement négative. Cet emballement médiatique appelle une réponse politique immédiate, laquelle sera le plus souvent aussi irréfléchie que démagogique et contre-productive. Ce phénomène, que l’historien Gérard Noiriel a nommé « fait-diversion de l’actualité4 », n’est pas nouveau, mais il connaît une accentuation avec le développement des moyens de communication. Il touche particulièrement deux « problèmes sociaux » : l’immigration et la délinquance juvénile. Le meurtre de Matisse à Châteauroux par un jeune Afghan risque fort de permettre à une armée de démagogues de lier leurs deux obsessions sécuritaires.
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- 1. Nous aurions pu remonter plus loin dans le temps et citer les articles de la Gazette des tribunaux des années 1830, où les chroniqueurs s’inquiètent de la « perversité précoce » des jeunes délinquants.
- 2. Vasile V. Stanciu, La Criminalité à Paris, Paris, Éditions du Centre national de la recherche scientifique, coll. « Textes et études sociologiques », 1968, p. 353.
- 3. Voir la circulaire du 6 avril 1842, signée Martin (du Nord).
- 4. Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2018.

Violence et décivilisation : le diagnostic de Roland Gori
Un article rédigé par Philomène Dubois – RCF, le 18 février 2025 – Modifié le 18 février 2025
Le Grand TémoinLe psychanalyste Roland Gori analyse la « décivilisation »
écouter (17 min)
La violence semble s’être emparée de notre société. Pas un jour ne passe sans qu’un fait divers sordide ne fasse la une de nos journaux. Pas un jour sans qu’un nouvel épisode belliqueux ne vienne déséquilibrer encore un peu notre société. Alors, pourquoi cette violence omniprésente, à tous les niveaux ? Faut-il chercher des coupables ponctuels, des fauteurs de troubles venus d’ailleurs ? Roland Gori, psychanalyste et auteur de Décivilisation : les nouvelles logiques de l’emprise, décrypte ce phénomène.
Roland GORI (via debat-convivialiste Mailing List)
Pour info et diffusion
Amitiés
Roland
Voici le podcast de votre émission sur RCF :
https://www.rcf.fr/articles/actualite/violence-et-decivilisation-le-diagnostic-de-roland-gori
Dans son ouvrage, Roland Gori appelle à un examen de conscience de notre civilisation en analysant le processus de décivilisation.
Individualisation et culture chevaleresque
Tout au long de sa réflexion, Roland Gori s’appuie sur les écrits du sociologue allemand Norbert Elias. Ce dernier définit le processus de civilisation comme une individualisation des contraintes sociales, qui conduit l’individu à s’autocontrôler et à refouler ses pulsions. « On aboutit à une société des individus où chacun est chargé de s’interdire, d’inhiber, d’autocontrôler ce que, habituellement, les codes sociaux lui imposent. Ils les ont intériorisés. »
On aboutit à une société des individus où chacun est chargé de s’interdire, d’inhiber, d’autocontrôler ce que, habituellement, les codes sociaux lui imposent.
Pour Norbert Elias, la civilisation est indissociable des civilités, c’est-à-dire des rituels et des codes sociaux. Le sociologue explique que l’Allemagne du début du XXe siècle était façonnée par une culture du duel et de la violence. À l’inverse, la France et l’Angleterre étaient historiquement des civilisations davantage tournées vers le dialogue. « La France et l’Angleterre, en raison des révolutions et de la prise de pouvoir politique de la bourgeoisie éclairée sur la noblesse, se sont orientées vers une culture du dialogue et du compromis. On retrouve cette approche dans les institutions de transition et dans la pédagogie. » Selon Roland Gori, notre société actuelle est devenue génératrice de violence en valorisant la concurrence et la compétition.
Une période de transition marquée par des dislocations
Le psychanalyste s’interroge sur l’émergence d’une forme de néofascisme au sein de notre société contemporaine. « Il y a cette idée que la force, et là encore, je citerai Simone Weil, n’est pas seulement un horizon : elle conduit à la cadavérisation du vivant. » Le vivant désigne ici l’humain, mais aussi tout ce qui l’entoure. Pour Roland Gori, nous traversons une période de transition politique et culturelle qui engendre une dislocation sociale et une fragmentation politique à l’échelle mondiale. De ces failles émergent à la fois des mouvements d’espoir et de désespoir. « La montée de l’extrême droite, l’augmentation des actes racistes et antisémites ainsi que des violences proviennent justement de ces fractures. »
La montée de l’extrême droite, l’augmentation des actes racistes et antisémites ainsi que des violences proviennent justement de ces fractures.
Il analyse ce phénomène comme un retour des extrêmes politiques du XXe siècle que l’on croyait révolus. « Nous avons peut-être trop considéré certains événements historiques comme dépassés. Pourtant, la modernité peut autant favoriser les utopies les plus merveilleuses que les dystopies les plus abominables. »
Fake news et montée de la violence
La culture de la violence est alimentée par le flot de fausses nouvelles qui inondent aujourd’hui les réseaux sociaux. Nous avons perdu la capacité d’authentifier la source des informations en raison de la multiplication et de la fragmentation des canaux d’information. Cette perte complique d’autant plus la vérification des faits, explique le psychanalyste. « Ce qui compte désormais, c’est la viralité de l’information, bien plus que son exactitude. Et cela, c’est dramatique, car cela engendre de la violence. »
C’est l’altération de notre capacité à dire le monde, à le rationaliser et à le partager de manière sensible.
Roland Gori souligne également le danger des commentaires haineux anonymes en ligne. « C’est l’altération de notre capacité à dire le monde, à le rationaliser et à le partager de manière sensible. » Il appelle à prendre soin du langage, qui a une valeur de révélation et de transmission. Le poète René Char l’exprimait ainsi : « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux. »
Cet article est basé sur un épisode de l’émission :
Le Grand Témoin
Chaque jour, Louis Daufresne apporte convivialité et regard positif, dans un esprit critique, sur l’actualité au sens large, en compagnie d’une personnalité reconnue et issue du monde intellectuel, religieux, etc.
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