« Climat, guerre, intelligence artificielle : ces bouleversements appellent une réponse collective, déterminée, immédiate »
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David Djaïz, essayiste.
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La multiplicité des crises et des révolutions que nous traversons offre de nombreuses occasions, à condition de choisir résolument l’action contre la tétanie et l’indifférence, juge, dans une tribune, l’essayiste David Djaïz.
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27 février 2025
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Nous vivons depuis plusieurs semaines un moment de brutalisation et d’accélération qui fait s’effondrer toutes nos certitudes d’hier. Trois bouleversements majeurs s’entrelacent : le dérèglement climatique, qui se poursuit avec une force implacable, même si nous n’en parlons presque plus ; la révolution de l’intelligence artificielle (IA), qui transforme nos économies et nos sociétés à une vitesse que nous peinons encore à saisir ; la dislocation géopolitique, avec le désengagement américain de l’Alliance atlantique en pleine guerre d’Ukraine, qui menace notre sécurité et met à nu notre impuissance.
Face à ces nouvelles réalités, la classe politique, française comme européenne, semble à la fois tétanisée et indifférente. Tétanisée comme un lapin figé dans les phares d’une voiture, elle est incapable de bouger, de réagir, d’agir. L’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi a eu raison d’exhorter les parlementaires européens en ces termes le 18 février : « Je ne sais pas exactement ce qu’il faut faire… mais faites quelque chose ! »
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Indifférente, la classe politique somnole, inconsciente du précipice qui s’ouvre sous ses pas. Alors que le climat se détraque, que l’IA galope, que la guerre gronde à nos portes, nos dirigeants débattent de réformes minuscules ou de postures de congrès. Parmi les textes inscrits à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale française, le 6 mars, on trouve une proposition de loi créant un cadre d’emploi pour le personnel de santé, des services d’incendie et de secours, une proposition de loi instaurant une contravention pour les vignerons qui laissent pousser des vignes non cultivées ou encore une proposition de loi visant à endiguer la prolifération du frelon asiatique. Le Parlement français n’a-t-il pas mieux à faire ?
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Reprendre le flambeau
« Au milieu de chaque crise se trouve une opportunité », aurait déclaré le physicien Albert Einstein (1879-1955). La polycrise que nous traversons offre donc de multiples opportunités, à condition de choisir résolument l’action – contre la tétanie, contre l’indifférence.
Quelques idées. L’Europe peut devenir dès demain une terre d’accueil pour des milliers de scientifiques et de chercheurs travaillant aux Etats-Unis, notamment dans le domaine du changement climatique. Le National Weather Service, équivalent de Météo-France, est menacé de mort et la National Oceanic and Atmospheric Administration pourrait connaître le même sort après avoir reçu la visite du DOGE, le département de l’efficacité gouvernementale.
L’Europe et la France peuvent transformer cette catastrophe en aubaine, et offrir aux chercheurs et aux scientifiques œuvrant dans ces programmes de s’installer ici dans des conditions exceptionnelles, à condition de leur proposer des salaires attractifs, un accès facilité aux meilleurs financements ainsi qu’à l’écosystème industriel et des start up, et zéro contrainte bureaucratique.
L’administration Biden avait réussi à mettre les Etats-Unis dans la course vers l’innovation verte, largement dominée par la Chine, mais l’administration Trump opère un virage à 180 degrés. Il y a là une opportunité majeure pour l’Europe de reprendre le flambeau et de disputer à la Chine le leadership sur les technologies vertes comme les batteries électriques ou le photovoltaïque de nouvelle génération.
Pour ce faire, il faut prendre des décisions rapides. Avec plusieurs chercheurs et acteurs économiques européens, nous avions proposé, dès mars 2024, un véritable « pacte industriel vert » pour l’Europe, pour compléter un Green Deal trop axé sur les réglementations et pas assez sur le renouveau productif. Qu’attendons-nous pour agir ?
Sur le plan technologique, les 109 milliards d’euros d’investissement dans l’IA annoncés par Emmanuel Macron et les 200 milliards d’euros publics et privés annoncés par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sont un excellent début. Mais ils doivent être complétés par une stratégie ambitieuse de sécurisation des données qui sont le nerf de la guerre en matière d’IA. L’IA robotique et agentique (capable d’agir et de choisir ses actions à entreprendre) nécessiteront des écosystèmes de données robustes et fiables dans des secteurs vitaux comme l’agriculture, l’éducation, la santé, l’industrie, la logistique, l’urbanisme et, bien sûr, la défense.
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Se tenir prêt à protéger le continent
La guerre en Ukraine le démontre : la maîtrise des technologies, des drones aux cyberattaques, est une question de vie ou de mort. La souveraineté technologique est un impératif, pas un luxe. A nous de la bâtir ! Nous ne pouvons pas compter sur l’Amérique pour assurer notre sécurité collective ni nous satisfaire de budgets de défense sous-dimensionnés en Europe, parfois inférieurs à 2 % du produit intérieur brut.
Il nous faut une base industrielle de défense européenne complète, innovante, performante, capable de produire en masse. Et cela exige un emprunt commun, audacieux, à la hauteur des défis de l’époque. Nous devons être prêts à protéger notre continent sans attendre un quelconque secours extérieur.
Climat, IA, géopolitique, guerre : ces bouleversements appellent une réponse collective, déterminée, immédiate. Aucun pays européen ne peut affronter seul ces défis, mais la France a un rôle particulier à jouer. La France a montré ces derniers mois qu’elle pouvait agir vite – la réussite étincelante des Jeux olympiques et la reconstruction de Notre-Dame, avec leurs lois d’exception, en témoignent.
Dans l’ère qui s’ouvre, le leadership se forgera dans l’action, pas dans les discours ni les palabres en chambre. Le temps des colloques et des plans stratégiques est fini. Il nous faut des choix forts, des actions rapides, une ambition qui impressionne. Notre classe politique, nos partis, nos dirigeants ont une responsabilité immense devant l’histoire. Agissons, agissons, agissons, ou nous sombrerons dans la vassalité et l’insignifiance.
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David Djaïz (essayiste) associé et dirigeant du cabinet Ascend Partners. Dernier ouvrage en date : « La Révolution obligée. Réussir la transformation écologique sans dépendre de la Chine et des Etats-Unis », écrit avec Xavier Desjardins (Allary, 2024).