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Semaine de l’égalité
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«Le masculinisme fait du mal aux femmes et aux hommes»

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Pauline Ferrari, journaliste indépendante, décrypte les mécanismes des mouvements masculinistes et leur succès auprès des jeunes sur les réseaux sociaux.

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Léa Frischknecht

04.03.2025

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Pauline Ferrari, journaliste indépendante, pose dans un cadre historique de la Vieille-Ville de Genève, le 4 mars 2025.
Publié en 2023, «Formés à la haine des femmes» de Pauline Ferrari analyse et décrypte les mouvements masculinistes sur les réseaux sociaux.

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Des vidéos de coachs en séduction expliquant comment séduire et dominer une femme, des podcasts pseudo-scientifiques affirmant la supériorité de l’homme ou encore des stages d’immersion en forêt pour renouer avec sa virilité innée… Ces contenus pullulent sur le web et rencontrent un certain succès auprès des jeunes générations.

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De quoi inquiéter Pauline Ferrari. Dans son ouvrage «Formés à la haine des femmes», la journaliste indépendante française décrypte ces mouvements masculinistes et leurs dangers. La «Tribune de Genève» l’a rencontrée à l’occasion de son passage à Genève pour la Semaine de l’égalité.

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Pauline Ferrari, qu’est-ce qu’on entend par «masculinisme»?

Il s’agit d’un mouvement social et politique né en réaction au féminisme de deuxième vague. De manière générale, on parle plutôt de «manosphère» pour décrire les différentes galaxies du masculinisme. Ces groupes varient selon les âges ou les intérêts.

Il y a, par exemple, les «incels», néologisme anglophone signifiant «célibataire involontaire». Ces derniers sont souvent des hommes qui n’ont pas accès à la sexualité et qui blâment les femmes pour cela. Les MGTOW, pour «Men Going Their Own Way» (ndlr: «hommes suivant leur propre voie»), sont, quant à eux, des individus plus âgés qui ont eu une vie conjugale mais qui estiment que toutes les femmes sont vénales et ne veulent plus les côtoyer.

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Peut-on considérer qu’il s’agit du pendant masculin des mouvements féministes?

Les termes se ressemblent et portent souvent à confusion. Mais le masculinisme vise à une supériorité des hommes sur les femmes alors que le féminisme vise leur égalité en droit et en fait.

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Comment ces idées s’expriment-elles sur les réseaux sociaux?

Via des contenus d’influenceurs, tels que des podcasts filmés, ou encore par de la vente de produits ou de formations visant à «renouer avec sa masculinité et sa virilité».

Mais il s’agit également d’une forme de guerre culturelle qui a pour but de démontrer que les hommes sont supérieurs aux femmes, tant physiquement et intellectuellement que moralement. Cela se manifeste par le cyberharcèlement ou la désinformation. Ce fut particulièrement le cas lors du procès opposant Amber Heard à Johnny Depp. L’acteur américain a bénéficié du soutien des mouvements masculinistes, qui ont fait circuler de nombreuses fake news ou des vidéos manipulées pour retourner l’opinion publique contre son ex-femme.

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Ces contenus rencontrent un fort succès auprès des jeunes garçons…

Oui, et c’est étonnant, car ces derniers sont nés avec les avancées féministes et les lois sur l’égalité, ils n’ont pas connu les privilèges que leurs aînés affirment avoir perdus.

Je pense qu’ils sont aujourd’hui dans une forme de confusion sur ce que c’est que d’être un homme. Les mouvements féministes ont multiplié les modèles de féminité tandis que, pour les hommes, les injonctions restent encore très fortes. Et ils savent que s’ils adoptent une masculinité alternative, ils subiront des violences.

De plus, les discours masculinistes que l’on entend depuis #MeToo, tels qu’«on ne peut plus rien dire» ou «je n’ose plus prendre l’ascenseur avec une femme», empêchent une nécessaire remise en question chez les hommes. Il est plus facile de croire un narratif qui met la faute sur les féministes plutôt que sur soi-même.

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Finalement, la nouvelle génération serait plus conservatrice et moins inclusive que les précédentes?

Je constate plutôt une fracture générationnelle entre les jeunes femmes, les jeunes racisés ou de la communauté LGBT qui sont beaucoup plus avancés sur les questions d’égalité ou d’écologie, et les garçons qui sont parfois bien plus conservateurs. La misogynie a toujours existé, surtout à l’adolescence, mais elle est aujourd’hui beaucoup plus décomplexée. Je le vois dans tous les établissements où j’interviens, quel que soit le milieu social des élèves.

Et cette radicalisation s’illustre également en politique, du côté de l’extrême droite.

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C’est-à-dire?

Les mouvements masculinistes ont une certaine vision du genre qui est aujourd’hui reprise pour attirer des électeurs. On le voit chez des leaders politiques comme Donald Trump ou encore au sein de l’extrême droite française qui se réapproprie ces questions.

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On retrouve également, dans ces mouvements, les ressorts du conspirationnisme…

Tout à fait. Avec, parfois, des théories qui peuvent faire sourire, mais qui prennent de l’ampleur. Il y a quelques années, un influenceur américain assurait qu’à cause de la pilule contraceptive, promue par les féministes, les eaux usées étaient chargées d’œstrogènes, ce qui rendait… les grenouilles homosexuelles. D’autres théories assurent que le mouvement #MeToo n’était qu’un immense complot visant à faire emprisonner tous les hommes.

Un marqueur général que l’on retrouve dans toute la «manosphère», c’est la «red pill», pilule rouge. Dans le film «Matrix», les individus ont le choix de prendre une pilule bleue, et rester dans l’illusion de la matrice, ou une pilule rouge, qui leur permettra de voir la réalité. Selon la théorie masculiniste, nous vivons dans une matrice dominée par les femmes et les mouvements LGBT qui contrôlent les médias, les politiques et la justice. Prendre la pilule rouge, c’est voir cette réalité en face et essayer de changer les choses.

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Ces idées mènent à des violences extrêmes…

Oui. Depuis les années 2010, on recense de plus en plus d’attentats masculinistes, tant en Amérique du Nord qu’en Europe. Il n’y a pas longtemps, à Annecy, un adolescent armé d’un couteau a été arrêté après avoir menacé de tuer des femmes sur les réseaux sociaux.

Alors non, tous les hommes qui consultent ces contenus ne vont pas passer à l’acte. Mais ils auront tendance à banaliser et légitimer les comportements violents envers les femmes.

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Quelles sont les pistes de solution?

L’éducation. Aux médias, ainsi qu’à la vie affective et relationnelle. L’une ne va pas sans l’autre et elles doivent se faire tant à l’école que dans le cadre familial. Lorsque j’interviens dans une classe, j’explique aux garçons que le masculinisme fait du mal aux femmes et aux personnes LGBT, mais qu’il n’est pas non plus bénéfique pour eux. Ce mouvement leur présente une vision étriquée du monde et d’eux-mêmes dans laquelle ils ne peuvent pas exprimer leurs sentiments ni tisser de liens forts avec les autres. Et c’est plutôt triste.

Au niveau politique, il faudrait une meilleure régulation des réseaux sociaux et de leur contenu. Mais, en toute honnêteté, la période actuelle ne m’y semble malheureusement pas favorable.

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Léa Frischknecht
Léa Frischknecht à suivre sur La Tribune de Genève

04.03.2025

Léa Frischknecht est journaliste RP à la rubrique genevoise. Après un bachelor en Science politique à l’Université de Genève, elle a obtenu son master à l’Académie des médias et du journalisme de l’Université de Neuchâtel.

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