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Un char soviétique tente de dégager une barricade à Budapest en Hongrie, en octobre 1956 (photo CIA)

Un char soviétique tente de dégager une barricade à Budapest en Hongrie, en octobre 1956
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La véritable Europe

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Depuis l’invasion de leur territoire par les forces armées russes, le 24 février 2022, les Ukrainiens résistent héroïquement. L’Europe a tout à apprendre de leur combat, comme elle peut s’inspirer de l’appel d’Albert Camus à défendre la liberté hongroise en 1956.

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Vincent Duclert
Février 2025
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Sortie de la tyrannie nazie, de la Seconde Guerre mondiale, des crimes contre l’humanité et du génocide des Juifs, l’Europe imagina ne plus vivre une pareille tragédie. L’unité réalisée à l’Ouest, étendue à l’Est après la chute du Mur de Berlin et la fin du système soviétique, triomphait. L’histoire tragique s’éloignait, l’avenir du continent semblait sans nuage. Déjà pourtant une alerte avait retenti en 1991, lourde de sombres présages, mais finalement rejetée dans le passé une fois venue une paix relative en 1995. C’était l’alerte de l’ex-Yougoslavie, dévastée par la mutation de la dictature socialiste en tyrannie nationale, conduisant une guerre d’anéantissement contre les peuples ayant choisi l’émancipation de Belgrade. L’intégration européenne apparut alors comme une protection du choix démocratique des anciens satellites de l’Empire soviétique.

Et voici qu’au début des années 2010, une mutation plus inquiétante encore engendre une tyrannie, cette fois à l’échelle d’un empire, décrétée par un homme et un système, celui qu’incarne Vladimir Poutine. Outre la répression intérieure et la lente mais implacable destruction de la société civile, cette mutation prend la forme d’une série d’assauts meurtriers contre les anciens vassaux de l’URSS. Si elles visent à reconstituer un glacis contre l’ennemi occidental et donc à briser toute velléité d’indépendance nationale, elles servent aussi à détruire les aspirations démocratiques tant en Géorgie qu’en Ukraine, en Moldavie, en Arménie (via l’allié azerbaïdjanais). Stratégie de guerre civile, occupation territoriale, sécessions revendiquées, prédation économique, culturelle… Ces guerres mettent au pas l’opposition intérieure en Russie et accélèrent la destruction de la société civile. Elles répètent le modèle de terreur observé en ex-Yougoslavie, où le Tribunal pénal international n’avait pas hésité à retenir la qualification de génocide pour le massacre de Srebrenica.

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En dépit des paroxysmes de violence caractérisant le conflit des Balkans et parce que la paix comme la justice purent prévaloir, les dirigeants européens comme les opinions publiques dans leur grande majorité se rassurèrent mutuellement une fois la guerre maîtrisée. Les fondamentaux semblaient solides. En réalité, et particulièrement en Géorgie (2008) puis en Ukraine (2014) – sans compter les guerres hybrides en Moldavie, en Roumanie, en Arménie –, il s’agissait de répétitions générales. Prétextant la défense des provinces sécessionnistes du Donbass, dénonçant le « génocide » des populations russophones par le « nazisme ukrainien », Vladimir Poutine déclencha le 24 février 2022 son « opération spéciale », expression par laquelle il signifia que le temps de la guerre conventionnelle était passé, que la lutte contre les « terroristes » autorisait toutes les transgressions sur le champ de bataille et sur les populations dites ennemies. Des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des actes de génocide furent perpétrés dès l’invasion du territoire ukrainien, expliquant notamment le mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale contre Vladimir Poutine le 17 mars 2023.

L’Ukraine et les Ukrainiens résistent héroïquement, même après trois ans d’une guerre dévastatrice, avec si peu de ces victoires qui aident à tenir sinon cette fierté d’une résistance commune, avec chaque jour l’adresse du président Zelensky aux soldats et aux civils, récits de courage et d’espoir d’un homme seul affrontant l’histoire la plus tragique pour son peuple et pour l’Europe. Cette dernière a tout à apprendre du combat des Ukrainiens, surtout quand la certitude de la sécurité et le commerce de la liberté détournent de la réalité et n’obligent pas à la voir en face. Les peuples et les nations hantés par la conscience de leur histoire tragique ont su se mobiliser sans délai contre la guerre d’agression russe comme la Pologne, les pays baltes, la République tchèque, l’Espagne aussi. La Hongrie quant à elle, arrachée à son histoire par le pouvoir de Victor Orbán, s’offre à l’ancien occupant de 1956, lorsque les forces du pacte de Varsovie déferlèrent sur Budapest. À l’époque, en France et en Europe, Albert Camus avait su emmener avec lui de nombreuses figures de la pensée et de l’art pour défendre la liberté hongroise, la liberté du monde en réalité. On accède à ses nombreux textes d’engagement dans Actuelles IV, son livre retrouvé et désormais publié en collection « Blanche » aux éditions Gallimard. Sa réponse du 11 novembre 1956 au « bouleversant appel lancé avant-hier par les écrivains hongrois aux intellectuels occidentaux1  » traduit la vérité du devoir de solidarité pour les combats de liberté, unique vertu capable d’affronter l’histoire tragique. Camus n’échappe pas à son destin, à cet instant comme souvent.

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Puisque j’y suis nommément désigné et bien que je n’aie jamais mieux senti qu’en ces jours funèbres notre tragique impuissance, je me sens obligé d’y répondre personnellement. Nos frères de Hongrie, isolés dans une forteresse de mort, ignorent certainement l’immense élan d’indignation qui a fait l’unanimité des écrivains français. Mais ils ont raison de penser que les paroles ne suffisent pas et qu’il est dérisoire d’élever seulement de vaines lamentations autour de la Hongrie crucifiée. La vérité est que la société internationale tout entière qui, après des années de retard, a trouvé soudain la force d’intervenir dans le Moyen-Orient2, laisse au contraire assassiner la Hongrie. Déjà, il y a vingt ans, nous avons laissé écraser la République espagnole par les troupes et les armes d’une dictature étrangère. Ce beau courage a trouvé sa récompense : la Seconde Guerre mondiale. La faiblesse des Nations unies, et leurs divisions, nous conduit peu à peu à la troisième, qui frappe déjà à nos portes. Elle frappe et elle entrera si, partout dans le monde, la loi internationale ne s’impose pas pour la protection des peuples et des individus.

Un espoir raisonnable existe encore, avance Camus, tant que « la véritable Europe existe, unie dans la justice et la liberté ». De tels engagements comme les siens donne vie à cet espoir : « Malgré la faillite dramatique des mouvements et des idéaux traditionnels de la gauche, la véritable Europe existe, unie dans la justice et la liberté, face à toutes les tyrannies. Les combattants hongrois meurent en masse aujourd’hui pour cette Europe. Pour que leur sacrifice ne soit pas vain, nous, dont les voix pour un temps encore sont libres, devons lui manifester, jour après jour, notre fidélité et notre foi et relayer, aussi loin que nous le pourrons, l’appel de Budapest3. »

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Il importe que cette solidarité soit assumée à hauteur d’être humain, comme se réalisent les authentiques combats de liberté, en témoignent la résistance de l’Ukraine ou bien le courage sans limite des Iraniennes. La politique est affaire de tous, nous dit pour sa part le philosophe et historien Élie Halévy, dont l’ensemble des textes de L’Ère des tyrannies paraît simultanément à Actuelles IV. Une coïncidence heureuse. En 1929, ce spécialiste de l’histoire du peuple anglais au xixe siècle avertissait, lors d’une conférence prononcée à l’université d’Oxford, que la politique est ce que les hommes et les femmes en font, au quotidien, dans leur vie de tous les jours, dans leurs rêves et leurs imaginaires : « Faut-il donc que nos hommes d’État se bornent à attendre passivement que ces forces collectives et anonymes s’imposent de nouveau, et qu’une nouvelle guerre, une nouvelle révolution – à la manière d’une inondation ou d’un tremblement de terre –, submergent et secouent une fois de plus le monde ? Bref, mon interprétation de l’histoire implique-t-elle la faillite de toute politique ?

Elle signifie plutôt, si vous voulez bien m’entendre, que la responsabilité des maux qui tourmentent l’humanité doit être transférée des hommes d’État au commun peuple, c’est-à-dire à nous-mêmes. La sagesse ou la folie de nos hommes d’État est purement et simplement le reflet de notre propre sagesse ou de notre propre folie. Si donc, comme je crois, vous vous accordez avec moi pour penser que la justice dans les rapports politiques pourrait être achetée avec un moindre gaspillage de vies humaines et de richesses que n’en apportent une révolution, ou une guerre, ou une guerre révolutionnaire, vous devez comprendre aussi que ce résultat ne pourra être acquis si, dans nos pensées mêmes, une transformation ne se produit. […] Le fait demeure que l’homme n’est pas uniquement composé de sens commun et d’intérêt personnel ; telle est sa nature qu’il ne juge pas la vie digne d’être vécue, s’il n’y a pas quelque chose pour quoi il soit prêt à la perdre. Or je vois présentement que des millions d’hommes se montrèrent prêts, durant la grande crise mondiale, à donner leur vie pour leurs patries respectives. Combien de millions d’entre eux, ou de centaines de mille, ou de milliers, ou de centaines, seraient prêts à mourir pour la Société des Nations ? Y en aurait-il seulement cent ? Prenez garde, car c’est cela qui est grave. Tant que nous n’aurons pas développé un fanatisme de l’humanité assez puissant pour contrebalancer ou pour absorber nos fanatismes de nationalité, n’allons par charger nos hommes d’État de nos propres péchés. Cherchons plutôt des raisons de les excuser lorsque, à l’occasion, ils se sentent forcés de céder à la pression de nos émotions fanatiques et désintéressées4. »

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Ce 24 février 2025, l’Europe, les Européens, sont plus que jamais au pied du mur. L’abandon par l’Amérique de tous ses idéaux de liberté, contrainte à la servitude intérieure et extérieur par le pouvoir destructeur du président Trump, rend plus urgente la confrontation avec sa conscience. Concéder aux tyrannies un quelconque droit à décider pour le monde est un vertige qui se transforme bien vite en cauchemar, il se paie alors à l’échelle des siècles. Les Français l’ont appris en 1940 avec un régime menant la France au tombeau, les Britanniques étaient près de succomber s’ils n’avaient eu Churchill. Les Ukrainiens, chaque jour et chaque nuit, sous les bombes, dans la mort et dans la vie, portent notre conscience et arment nos volontés. S’unir sur la liberté et la justice, pour qu’existe « la véritable Europe », est l’horizon de nos volontés. Aujourd’hui, Donald Trump veut réécrire la guerre en Ukraine, comme il l’a martelé à Emmanuel Macron à la Maison Blanche, gommant l’agression russe par laquelle tout a commencé et ignorant l’intégrité territoriale du pays au profit de simples visions comptables d’une nation à dépecer. Il nous incombe de faire droit aux récits de vérité, à les écrire et à les partager. C’est une question de justice, de liberté. Face à l’histoire tragique, le temps long de l’histoire enseigne qu’il n’est jamais vain d’agir avec ces valeurs constitutives de la véritable Europe.

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Vincent Duclert
Février 2025
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Notes : 

  • 1. Albert Camus, « Pour une démarche commune à l’O.N.U. des intellectuels européens » [Franc-Tireur, 10-11 novembre 1956], Actuelles IV. Face au tragique de l’histoire, éd. Vincent Duclert et Catherine Camus, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2024, p. 118-122.
  • 2. Albert Camus fait référence à l’expédition franco-anglaise sur le canal de Suez, déclenchée le 29 octobre 1956, qui fut utilisée par l’URSS pour dissimuler les préparatifs de l’invasion de la Hongrie à partir du 4 novembre. Sur pression des États-Unis et de l’URSS, la France et l’Angleterre durent rappeler leurs troupes, l’expédition prenant fin le 6 novembre.
  • 3. Entendre : l’appel désespéré des écrivains hongrois depuis Budapest.
  • 4. Élie Halévy, « Une interprétation de la crise mondiale de 1914-1918 » [1929], L’Ère des tyrannies. Penser en résistance (1923-1937), éd. V. Duclert, préface de Perrine Simon-Nahum, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Le goût des idées », 2024, p. 62-64.

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