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Japon

La lutte sans fin de la pionnière du #MeToo japonais

La journaliste Shiori Ito retrace l’agression sexuelle qu’elle a subie dans le documentaire « Black Box Diaries », qui sortira en France le 12 mars. Exilée au Royaume-Uni, elle continue d’être attaquée dans son pays, où son film n’a pas trouvé de distributeur.

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Ysana Takino

05 mars 2025

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Shiori Itō, à Los Angeles, en Californie, le 26 février 2025.

Shiori Itō, à Los Angeles, en Californie, le 26 février 2025

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Souriante et pleine d’assurance, en pull à col roulé noir, pantalon ample en brocart et bottines à paillettes, la journaliste Shiori Ito, 35 ans, est habituée aux entretiens avec la presse. A l’occasion de la promotion de son documentaire Black Box Diaries, nommé aux Oscars et qui sortira le 12 mars en France, le visage de la jeune réalisatrice se crispe en entendant parler japonais. « Je préfère vous répondre en anglais », dit-elle poliment dans un anglais fluide, acquis durant ses études aux Etats-Unis et qu’elle pratique à Londres où elle vit aujourd’hui.

Depuis sa conférence de presse tenue il y a huit ans à Tokyo, où elle a témoigné du viol qu’elle a subi, vivre dans son pays lui est devenu insoutenable. Qu’une victime s’exprime à visage découvert est un fait historique au Japon. Son audace lui a valu un flot de haine et de menaces qui l’ont écartée de son travail, de sa famille et de ses amis. « Si j’avais pensé que je ne pourrais pas vivre à l’étranger, je ne me serais pas engagée dans un tel combat », confie-t-elle.

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Jeune stagiaire au bureau de l’agence Reuters à Tokyo à l’époque des faits, elle accuse le journaliste Noriyuki Yamaguchi, biographe officiel et intime de l’ancien premier ministre Shinzo Abe, de l’avoir droguée au cours d’un dîner professionnel, le 3 avril 2015, puis traînée inconsciente à son hôtel pour la violer. L’homme lui faisait miroiter un poste à la grande chaîne privée TBS, dont il était alors le chef de bureau à Washington.

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Il faut un mois à la jeune femme pour obtenir l’enregistrement de sa plainte. Un mandat d’arrêt est émis, mais un haut cadre de la police l’annule d’un simple coup de fil. L’arrestation n’aura pas lieu. Sa plainte est classée sans suite.

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Calomnies et menaces

Quand elle prend la parole, le 29 mai 2017, Shiori Ito est une inconnue. Elle s’attend à ce que son intervention suffise pour se faire entendre de ses confrères, d’autant que le dossier est solide. Il n’en est rien : la presse japonaise l’ignore et elle ne bénéficie d’aucune mobilisation en sa faveur. Alors que le mouvement #MeToo est sur le point d’émerger en Occident, le Japon révise timidement sa législation sur le viol, presque inchangée depuis cent dix ans.

En 2017 et en 2023, des amendements sont votés : l’âge du consentement est porté de 13 ans à 16 ans ; les hommes peuvent eux aussi être victimes de viol et l’état de conscience de la victime est enfin pris en compte. La Haute Cour de Tokyo louera le témoignage de Shiori Ito comme ayant fait avancer le débat sur la question.

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Mais, sur les réseaux sociaux, calomnies et menaces s’intensifient : le passé de la journaliste est passé au peigne fin, des photos et des données personnelles de ses proches sont publiées, et des suspicions de tout ordre la concernant inondent le Web. Tout est bon pour discréditer celle qui ose sortir du rang. Loin de baisser la tête, la jeune femme publie La Boîte noire (Editions Picquier, 2019), qui retrace son histoire et pointe du doigt les lacunes japonaises dans le traitement des crimes sexuels. Son agresseur présumé lui répond sur Facebook par une lettre accusatoire, likée par la première dame, Akie Abe.

Depuis Londres, où elle s’est réfugiée, Shiori Ito constate, impuissante, que Noriyuki Yamaguchi est, dans son pays, grandement soutenu. Il ne sera d’ailleurs jamais inquiété. En 2019, pourtant, elle gagne au civil et touche des dommages et intérêts. Noriyuki Yamaguchi fait aussitôt appel et l’attaque en diffamation : il gagne partiellement, la jeune femme ayant échoué à apporter la preuve de la soumission chimique.

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Pendant la pandémie de Covid-19, Shiori Ito retourne au Japon et replonge dans ses enregistrements. Plus de quatre cents heures de sons et d’images accumulées au fil de son enquête. Portée par une équipe passionnée, elle y consacre quatre années. Le montage de Black Box Diaries la confronte à elle-même en tant que survivante. « Cela a été une réelle thérapie », dit-elle. Son film a été à ce jour projeté dans cinquante-huit pays.

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Témoignages anonymes

En 2024, avec le lancement de son documentaire à l’international, les attaques à son égard ont repris de plus belle. Au Japon, où Shiori Ito n’a pas trouvé de distributeur, la sortie de son film est toujours compromise. Les seuls échos qui en font mention relaient des polémiques sur des enregistrements de femmes journalistes témoignant anonymement du machisme de leur profession et sur les images saisies par les caméras de vidéosurveillance de l’hôtel la nuit de son agression. Or c’est bien cette dernière séquence qui prouve que Shiori Ito n’était pas consciente au moment de son viol. « Madame Pelicot aurait-elle réussi à prouver qu’elle avait été droguée sans les vidéos tournées par son mari ? », interroge-t-elle en référence au procès des viols de Mazan, qu’elle a suivi avec attention.

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Shiori Ito craint que le déchaînement de haine qu’elle a subi et continue de subir n’empêche d’autres prises de parole. Elle sait qu’il y a d’autres victimes de Noriyuki Yamaguchi, mais aucune d’entre elles ne s’est déclarée. Avec pugnacité, elle continue de poursuivre en justice, inlassablement, les auteurs de diffamations, et obtient toujours gain de cause. Déjà, en 2020, le magazine Time l’avait nommée dans la liste des cent personnes les plus influentes au monde.

Mais la course aux Oscars lui a donné une visibilité sans précédent. « De plus en plus de Japonais réclament de voir mon film et c’est bon signe », dit-elle. La diffusion de son documentaire dans son pays serait le point d’orgue de son combat pour faire changer les mentalités. Elle assure : « Mon film se veut une lettre d’amour envoyée au Japon. »

Ysana Takino à suivre sur le Monde

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