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« Des vies océaniques » : Fabien Clouette sur le seuil du monde sauvage

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L’anthropologue, en retraçant des rencontres entre mammifères marins et humains, met en lumière une sensibilité nouvelle à la singularité de chaque animal.

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Florent Georgesco

12 mars 2025

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Un phoque gris jouant avec un plongeur au large des îles Farne, dans le Northumberland (Angleterre), en août 2011.

Un phoque gris jouant avec un plongeur au large des îles Farne, dans le Northumberland (Angleterre), en août 2011.

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« Des vies océaniques. Quand des animaux et des humains se rencontrent », de Fabien Clouette, Seuil, « La couleur des idées », 230 p., 22 €, numérique 16 €.

Tout est singulier chez You, jusqu’à son nom, né d’une blague des surfeurs qui avaient l’habitude de croiser ce tout jeune phoque gris sur la plage d’Hourtin, en Gironde, se reposant sur leurs planches, jouant avec les chiens du rivage, surprenant les plongeurs quand il venait soudain se coller sur leur dos : ils en avaient fait le « Phoque You », et c’est sous ce sobriquet que le phocidé était devenu célèbre. Page Facebook, vidéos à foison, foules de curieux arpentant la plage à sa recherche, l’idylle a duré quelques mois. Et puis, tout a commencé à aller de travers.

Ce sont ces déboires qui valent à You d’être l’un des protagonistes du premier essai de l’anthropologue Fabien Clouette – par ailleurs romancier –, l’enthousiasmant Des vies océaniques, aux côtés d’autres mammifères marins, tels le dauphin Zafar, très proche des humains, trop à l’occasion, le rorqual Kalon, échoué vivant sur une plage, les orques du « clan » Gladis, qui attaquent les plaisanciers dans le golfe de Gascogne. Autant d’« exceptions », d’animaux « déviants », écrit le chargé de recherche au CNRS, lesquels, parce qu’ils se comportent « autrement que ce que l’on sait d’eux », agissent sur nous comme des révélateurs, en mettant à nu nos croyances, nos contradictions, les évolutions de nos sensibilités et de nos savoirs.

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Déshumaniser You

Quelle est notre place, si nous ne savons plus exactement où se trouve celle des autres mammifères ? Raconter les histoires de You et des autres revient à tenter une « anthropologie de l’estran » – cette zone des rivages tantôt couverte par la marée, tantôt à sec, comme un seuil mouvant entre animaux et humains, où nous pouvons nous rencontrer, nous heurter parfois. Ainsi You, à mesure qu’il grandit, devient-il un peu encombrant. Au printemps 2015, il a 1 an et demi et pèse plus de 90 kilos. Quand il mordille en jouant, il blesse. Quand il fonce sur un surfeur, il le terrifie. Sa présence, pour les autorités, se transforme en problème à régler.

On décide finalement, après des débats électriques entre admirateurs de You, scientifiques, militants, politiques, de l’isoler quelques mois dans un bassin du centre de soins d’Océanopolis, à Brest, avant de l’envoyer rejoindre des colonies de phoques. Il aurait été mêlé trop jeune aux humains ; il s’agit de le déshumaniser pour le rendre à sa « phocité ». Il est vrai que, relâché, à l’automne 2015, dans l’archipel de Molène (Finistère), il se mêle à ses congénères et paraît vivre comme eux.

Mais bientôt des plongeurs, des naturalistes, le reconnaissant grâce à sa bague d’identification, le voient se comporter comme naguère, sur sa plage girondine. L’anthropologue le constate de ses propres yeux, quatre ans après sa réintroduction. Le phoque s’agite quand il voit des humains. Il se précipite vers eux, se colle au dos des plongeurs, leur mordille les mollets. Les phoques ne font pas cela, pas de cette manière. Mais You est You. On ne peut le guérir de lui-même. Après tant de réflexions sur sa « déviance », on en revient au point de départ : le caractère de cet individu particulier.

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Le besoin qu’il éprouve

C’est le point nodal du livre, la question vers laquelle convergent toutes les histoires que retrace Fabien Clouette. Il note que, puisqu’« un phoque est capable d’inventer des comportements en dehors du répertoire traditionnel qu’on lui a prêté », rien ne dit « que tous les phoques [n’ont pas] cette capacité, que tous les animaux », loin de notre regard, ne sont pas « des “animaux singuliers” ». Avec You, c’est tombé sur nous, sur le besoin qu’il éprouve, nul ne sait pourquoi, de se rapprocher des humains. Il nous a aidés à distinguer ce qui est peut-être partout présent, enfoui dans les eaux. Apercevoir des mammifères marins n’est pas si facile. Il faut bien que de temps en temps l’un d’eux monte sur une planche de surf et se fasse connaître.

Encore devons-nous nous rendre disponibles à ces rencontres nouvelles. C’est ce que l’auteur met au bout du compte en lumière, en décrivant l’angoisse, la joie, les interrogations indéfinies qu’ont occasionnées les virevoltes de You, Zafar, Kalon et des Gladis : l’apparition d’une sensibilité, non seulement à la vie animale, mais aux individus animaux. Ceux-ci ne se contentent plus d’incarner leur espèce. Ils sont là, devant nous, et nos représentations en sont bouleversées. Au point de créer un conflit entre la vivacité des émotions et la prudence obligée des tentatives scientifiques pour saisir ces singularités. Et, de là, quelques dérives, quelques naïvetés, que l’anthropologue ne laisse pas dans l’ombre.

Il n’empêche : nous voyons collectivement plus large et plus profond. Fabien Clouette en prend acte, sans distribuer bons et mauvais points. Le processus est en cours. Comment en dire davantage pour l’instant ? « On sait si peu », écrit-il. Ces rencontres se font entre deux mondes qui restent l’un pour l’autre un mystère. Cela n’a jamais interdit l’amitié.

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Florent Georgesco à lire sur le Monde

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