Menaces physiques, contestations de décisions, légitimité remise en question… Quand la justice est sous pression
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26 mars 2025

Enquête Menaces physiques, contestations de décisions, mises en cause répétées de leur légitimité par les politiques… Alors que les magistrats sont de plus en plus la cible d’attaques dans les pays illibéraux, Etats-Unis en tête, un vent mauvais de populisme anti-juges souffle aussi en France. Enquête et éclairages sur un dangereux mouvement qui fragilise l’Etat de droit.
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Le juge qui témoigne est en poste dans un palais de justice loin de Paris et des affaires qui font la une. ll n’est ni syndiqué ni dans la hiérarchie et, d’habitude, cantonné à sa prudente obligation de réserve. Pourtant, quand il s’agit d’exprimer son inquiétude et son écœurement face aux remises en cause systématiques dont l’institution judiciaire est aujourd’hui la cible, il abandonne son habituel vocabulaire policé : « Des collègues sont balancés comme ça sur les réseaux sociaux et craignent des représailles sur les dossiers qu’ils traitent ! Vous mesurez ce que cela signifie ? s’étouffe-t-il. Taper sur la justice est devenu un sport national. Plus haut, plus fort. Et personne ne bouge ! »
Un rendez-vous prochain du calendrier judiciaire retient toute son attention car il pourrait accentuer considérablement la pression sur les juges. Le 31 mars, le tribunal correctionnel de Paris rendra sa décision dans l’affaire des assistants parlementaires du Rassemblement national (RN), un jugement qui décidera de l’avenir politique de Marine Le Pen. Si les juges suivent les réquisitions du parquet, la leader du RN pourrait être condamnée à une peine d’inéligibilité avec exécution provisoire, ce qui devrait l’empêcher de se présenter à la présidentielle de 2027, même en cas d’appel. Un véritable coup de tonnerre politique. « Quoi qu’il arrive, on va encore s’en prendre plein la gueule », prédit notre magistrat.
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Diagnostic alarmiste ? Les magistrats du procès du RN sont déjà la cible de menaces de mort. Des appels à leur mettre « une balle dans la nuque » ont été proférés sur un forum de discussions – une enquête préliminaire a été ouverte. Et tandis que le tribunal délibère, les réseaux sociaux et les plateaux d’éditorialistes, eux, ont déjà tranché. « Les juges rouges vont se payer Marine », lit-on d’un côté. « Ils n’oseront pas : le RN a passé un deal avec les macronistes », assurent les autres. Avant même de tomber, la décision est déjà perçue comme une insoutenable ingérence dans la vie politique. Beaucoup font mine d’ignorer la gravité des faits de détournement de fonds publics reprochés au RN, pourtant largement exposés lors de l’audience. Pire, les contestations de la décision à venir sont venues du plus haut sommet de l’Etat : à la stupéfaction des magistrats, François Bayrou, faisant fi du principe de séparation des pouvoirs, a estimé que le procès fait à Marine Le Pen était « injuste » et qu’il lui semblait « très dérangeant que des jugements soient prononcés sans qu’on puisse faire appel ». Gérald Darmanin avait aussi estimé, en novembre 2024, alors qu’il était député, qu’il « serait profondément choquant que Marine Le Pen soit jugée inéligible ». Qu’importe si les juges ne se contentent en la matière que de faire appliquer la loi votée par les parlementaires en 2016…
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Ce n’est pas la première fois sous la Ve République que la justice focalise la colère et la suspicion. Au fil des années, elle a été régulièrement taxée d’être « trop laxiste » ou « trop sévère », « trop lente », « trop syndicalisée », « à la solde du pouvoir » ou bien composée de juges forcément « rouges »… Liste non exhaustive. Mais la violence et la fréquence des attaques actuelles, désormais amplifiées par les réseaux sociaux et les polémistes télévisuels, sont, elles, bien nouvelles. A l’instar de ce qui se passe ailleurs en Europe, dans certaines démocraties illibérales comme la Hongrie, ou encore aux Etats-Unis, avec les attaques sans précédent menées par Donald Trump contre les juges américains, un vent mauvais de populisme anti-juges souffle sur la France. Partout, la défiance contre les magistrats semble se débrider.
Chaque fait divers s’accompagne désormais d’une remise en cause, quasi systématique, de l’institution judiciaire. Chaque mise en examen de policier dans des affaires de violences se solde par une polémique à l’égard de la justice. Chaque affaire politico-judiciaire se double d’un débat sur l’existence d’une prétendue « République des juges ». Les magistrats ne sont plus considérés comme les garants de l’Etat de droit mais bien comme les boucs émissaires d’une société inquiète, qui se réfugie dans la haine des institutions. « Il y a une idée toute faite qui voudrait que la magistrature oscillerait entre la contestation, le séparatisme ou la soumission », considère Jacques Toubon, ancien défenseur des droits et garde des Sceaux de 1995 à 1997.
Sur le terrain, les menaces physiques succèdent aux mises en cause personnelles. Chaque année, 150 magistrats sont menacés d’une façon ou d’une autre, une vingtaine d’entre eux font même l’objet d’une protection policière, selon le ministère de la Justice. Alimentée par la défiance et le complotisme, la mise en cause des magistrats tourne parfois à la haine anti-juges.
Plusieurs exemples récents que « le Nouvel Obs » a glanés en attestent. La semaine dernière, un juge des enfants du tribunal de Nanterre a été harcelé jusqu’à chez lui par une femme contestant ses décisions. Elle avait réussi à se procurer son numéro de téléphone portable et son adresse. Quatre autres juges de ce même tribunal étaient pareillement visés depuis trois mois, accusés notamment d’être membres d’un prétendu réseau pédophile. L’affaire a été considérée si grave que la suspecte de ce harcèlement a été placée en détention provisoire. Une décision rarissime mais, de plus en plus fréquemment, les appels à « balancer le nom des juges » se multiplient sur les réseaux sociaux.
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Pour saisir cette atmosphère de tension, il faut aussi se rendre au palais de justice de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, où le nombre d’« incidents » est passé de 48 en 2023 à 56 en 2024. Au tribunal pour enfants, une magistrate a eu les cheveux arrachés par une mère mécontente d’une décision de placement. Deux autres juges ont été menacées. Scène hautement symbolique : lors d’un procès en 2022, au moment où le président du tribunal a prononcé la condamnation d’un prévenu, une trentaine de personnes, dont la mère et la sœur de ce dernier, se sont ruées vers le box pour tenter de l’arracher aux policiers qui le gardaient. On se souvient aussi qu’un substitut du procureur a été visé par le jet d’une chaussure au milieu d’un réquisitoire.
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Pression de la criminalité organisée
L’équilibre semble souvent ne tenir qu’à un fil : « Les audiences dans le cabinet d’un juge ou au cours d’un procès public sont toujours des moments de tension, d’intensité émotionnelle et de fragilité. On sait que les choses peuvent basculer », commente Peimane Ghaleh-Marzban, le président du tribunal. Le magistrat affirme toutefois que, dans sa juridiction, « la justice est acceptée », que le pacte social « lié au respect général qu’on porte aux institutions » tient toujours. Mais il admet que le débat public « en jetant le discrédit sur l’institution judiciaire, au-delà de la critique légitime, crée un état d’esprit de défiance ». « On libère une parole. On crée une situation de risque », ajoute-t-il.
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Peimane Ghaleh-Marzban est président du tribunal de Bobigny, où le nombre d’incidents visant les magistrats a augmenté.
A cette contestation émanant de justiciables ordinaires, il faut ajouter la pression qu’exerce de plus en plus fortement la criminalité organisée. En pleine guerre contre le narcotrafic, les menaces de mort contre les juges, lancées par de gros bonnets de la drogue, redoublent. L’an dernier, un bureau chargé spécifiquement de la sécurité et de la sûreté des magistrats a été créé au ministère de la Justice, et des enquêtes sont ouvertes dès signalisation de menaces. « Des collègues concernés nous disent que cela reste encore trop faible, nuance Aurélien Martini, vice-procureur à Melun et membre de l’Union syndicale des Magistrats (USM). Un juge s’est simplement vu donner un numéro de téléphone en cas d’urgence et les gendarmes lui ont conseillé de faire deux fois le tour des ronds-points pour vérifier qu’il n’était pas suivi… » Dans certains tribunaux, des juges choisissent de se mettre en retrait. « Face aux menaces, un magistrat a en fait deux réactions : la protection, certes, mais aussi la fuite », estime Valérie-Odile Dervieux, en poste à la cour d’appel de Paris et syndiquée à Unité Magistrats. Un magistrat chargé de la lutte contre le narcotrafic a demandé sa mutation. Une autre a repris son nom de jeune fille après qu’un justiciable lui a incidemment fait remarquer que ses enfants étaient dans la même crèche que les siens.
La justice doit désormais faire face aux contestations répétées de son action par le pouvoir politique. Désormais, la justice administrative est également mise en cause. Deux exemples récents, opposant les tribunaux administratifs au gouvernement, montrent qu’un nouveau cap a été franchi. Dans une décision inattendue, le tribunal administratif de Toulouse a annulé, le 27 février, le projet autoroutier de l’A69, objet de contestation des défenseurs de l’environnement. Aussitôt, une violente colère a éclaté contre les magistrats, tandis que le ministre des Transports, s’affranchissant de toute retenue, qualifiait la décision d’« ubuesque ». Sur les réseaux sociaux, les attaques personnelles contre la rapporteure publique du dossier, qui avait demandé l’annulation du projet, se sont multipliées. Paradoxe : une semaine avant la décision, tandis que les opposants de l’autoroute s’étaient perchés dans les platanes en face du tribunal, certains stigmatisaient d’avance des juges administratifs « acquis aux arguments économiques », n’ayant pas compris « l’enjeu écologique ».
Plus tôt dans le mois, une autre décision avait été violemment contestée par le ministère de l’Intérieur. Le 6 février, le tribunal administratif de Melun avait décidé d’annuler l’obligation de quitter le territoire (OQTF) de l’influenceur algérien Doualemn, qui venait de menacer la France sur TikTok. Le tribunal avait fondé sa décision sur le non-respect, par la préfecture, de la procédure d’expulsion en « urgence absolue ». Le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, a fait appel, mais a décidé de fustiger publiquement la décision des magistrats pour « prend[re] à témoin les Français » de « règles juridiques, qui […] entravent et ne protègent plus la société ». Il n’en fallait pas tant pour mettre une cible sur le dos des magistrats : des appels à « pendre » le président et la vice-présidente du tribunal de Melun et, avec eux, greffiers et avocats, sont apparus sur les réseaux sociaux.
Le ministre de l’Intérieur n’en était pas à son coup d’essai. En septembre dernier, après l’interpellation du suspect du meurtre de la jeune Philippine, un Marocain sous OQTF récemment sorti de prison, Bruno Retailleau avait ouvert une brèche en assénant que « l’Etat de droit, ça n’est pas intangible ni sacré ». Début février, il enfonçait le clou dans « le Journal du Dimanche » : « L’Etat de droit a été dévoyé au point que la règle de droit ne protège plus la société française mais désarme l’Etat régalien. Quand une règle ne protège plus les Français, il faut en changer », assénait-il, épousant l’antienne populiste opposant les magistrats au peuple et le droit, à l’opinion. Aucune parole publique de l’exécutif, ni du Premier ministre ni du président de la République, pourtant garant de l’indépendance de la justice, n’est depuis venue le contredire.
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« Boucs émissaires d’une certaine “colère qui monterait”»
Face à ces contestations, la justice semble désarmée, et inaudible. « On constate une inquiétante prolifération de paroles susceptibles de valider l’idée que la justice serait un ennemi politique ou une menace plutôt qu’une garantie pour notre société démocratique », s’alarme Ludovic Friat, le président de l’USM. Début février, son organisation s’est adressée au président de la République pour lui faire part de sa vive inquiétude face à une « parole publique souvent décomplexée, parfois opportuniste ou cynique, voire clientéliste ou populiste, susceptible de les désigner comme les boucs émissaires d’une certaine “colère qui monterait” ». Il faut dire que dans les médias conservateurs ou réactionnaires, où s’exprime ouvertement la chasse aux juges, aucune figure majeure de la magistrature ne vient prendre la défense de la justice pour expliquer la légitimité de ses décisions. Quant au garde des Sceaux, Gérald Darmanin, il défend non pas les magistrats en particulier, mais l’ensemble des professionnels de la police et de la justice : « On ne montre pas du doigt nommément à la vindicte publique les magistrats, les greffiers, les policiers, les gendarmes, les enquêteurs qui jugent, qui protègent et qui défendent », a-t-il répété à plusieurs reprises depuis son arrivée place Vendôme, insistant sur le fait qu’« il y a des magistrats très courageux, qui prennent des responsabilités très fortes pour eux et pour leurs familles ».
Il faut dire que cette atmosphère délétère est quotidiennement entretenue par l’extrême droite sur les réseaux sociaux. « Les mises en cause violentes des juges ne sont certes pas exclusivement réservées à un camp politique. Mais il est manifeste qu’aujourd’hui une très large part des menaces et violences envers les juges vient de l’extrême droite », souligne pour sa part le professeur de droit public Nicolas Hervieu. « L’idéologie d’extrême droite heurte de plein fouet la mission cruciale que, pour tirer les leçons des drames du totalitarisme, nous avons confiée aux juges », analyse-t-il. La fachosphère n’a toutefois pas le monopole de la chasse aux juges. « Des représentants politiques de tous bords banalisent ces attaques », note Judith Allenbach, la présidente du Syndicat de la Magistrature (SM), classé à gauche. Cliniquement, un juge parisien observe qu’aucun parti n’étant épargné par les affaires, « aucun n’a fait de la protection des juges son fonds de commerce, car ça ne rapporte rien ! »
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Appliquer la loi républicaine
Le travail de sape mené par le populisme ambiant atteint tout aussi bien le juge constitutionnel. Laurent Fabius, qui vient de quitter son fauteuil de président du Conseil constitutionnel, se souvient encore de son effroi, en avril 2023, face à « l’état de siège » de la rue Montpensier, avec des manifestants menaçants massés devant le Conseil au moment du débat sur les retraites. « On peut lire ces tensions comme le corollaire à la puissance prise par le Conseil et par la justice. Quand on est contesté, c’est qu’on est constaté », confie-t-il. De fait, les trois ordres de la justice – judiciaire, administratif et constitutionnel – ont aujourd’hui davantage de pouvoir que par le passé. En raison de l’extension progressive des textes appliqués, notamment par la primauté du droit européen, ils se prononcent sur tous les secteurs de la société. Ils sont aussi parvenus depuis trente ans à juger des hauts responsables politiques ou économiques, en appliquant les lois anticorruption et sur la transparence du financement de la vie publique. Ces mêmes lois qui ont été durcies au fil des ans et des scandales par la représentation nationale.
C’est le paradoxe de la situation actuelle : malgré les polémiques récurrentes sur une supposée « République des juges », la justice ne fait qu’appliquer la loi républicaine. Au Conseil supérieur de la Magistrature (CSM), on s’étouffe d’ailleurs face à ce fantasme, régulièrement brandi par le personnel politique. « Ce n’est pas le juge seul, dans un accès soudain d’orgueil corporatiste, qui se serait arrogé de nouvelles prérogatives » mais bien l’exécutif et le Parlement qui, par des lois débattues et votées, ont « dessiné les contours de ce nouvel office du juge », ont écrit l’an passé les membres du CSM dans un texte destiné à alerter les politiques sur la montée des diatribes à l’encontre des magistrats. « Il est très regrettable que l’ensemble des acteurs politiques n’aient pas conscience de cette menace existentielle, voire pire, qu’ils contribuent eux-mêmes à affaiblir les juges, considère Nicolas Hervieu. Quand l’ultime barrière du droit protégée par les juges aura été renversée, absolument plus rien ne nous protégera de l’arbitraire et des abus. »
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