Aux Etats-Unis, le Parti démocrate entre des chefs inertes et une base alerte
Face aux errements de leurs leaders encore sonnés par la défaite de novembre, la base du parti et les activistes progressistes veulent s’éloigner de la ligne centriste et renouer avec les combats sociaux, portés par des figures comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez.
:quality(70)/cloudfront-eu-central-1.images.arcpublishing.com/liberation/M3ZAHOS2UNFNDP7MRK7JKZQB6M.jpg)
.
«J’ai fait moins d’entrées à l’office de dimanche dernier», grince le pasteur Jon Statton au micro, un peu effaré par la foule compacte, bruyante et nerveuse qui envahit la cathédrale de la Nativité de Bethlehem. Ce bourg de Pennsylvanie, à moins de deux heures au sud de New York, cerné par les ruines rouillées des célèbres aciéries de Bethlehem Steel Corporation, doit son nom aux premières colonies des protestants tchèques moraves arrivés en 1741. Mais les 500 personnes massées dans les travées, ce jeudi 20 mars, la centaine d’autres refoulées faute de place sur le parvis avec leurs pancartes anti-Trump, attendent moins une messe qu’une réponse à leurs angoisses politiques. Fidèle à sa vocation dans une région ouvrière, l’église épiscopalienne locale a accepté d’accueillir une réunion publique sur le sujet aride des assurances médicales publiques, Medicare pour les personnes âgées, le Medicaid réservé aux plus bas revenus, toutes deux soudain dans le collimateur de Donald Trump et d’Elon Musk.
Mais les noms des orateurs invités, rien moins que Jamie Raskin, figure de la gauche démocrate au Congrès, et Ken Martin, président du DNC, le comité de direction national du parti, débarqués de Washington auprès d’une brochette d’élus et de militants de la région, annoncent un évènement d’envergure, un «town hall», réunion entre électeurs et politiciens qui pourrait aussi bien tourner au psychodrame qu’à la thérapie de groupe. «Au moins, ce soir, on a l’impression d’exister, soupire une démocrate désabusée. Sinon, qu’est-ce qu’on peut faire ?»
.
Chaos stratégique
Dépossédé pour la première fois en plus de vingt ans de la majorité au suffrage populaire, le parti, déjà minoritaire à la Chambre des représentants, a perdu le Sénat de six sièges et n’attend plus, dans le silence de ses figures tutélaires comme Joe Biden, Barack Obama et Kamala Harris, que la protection incertaine des tribunaux fédéraux contre les abus quotidiens de l’exécutif. L’impuissance du parti lui vaut des sondages désastreux, un taux d’approbation de 27 % inédit dans son histoire, qui aggrave le chaos stratégique.
De crainte de donner le sentiment de vouloir la paralysie des administrations américaines, Chuck Schumer, leader démocrate au Sénat, a voté sans négocier, le 11 mars, la reconduction pour six mois des dépenses publiques, acceptant un texte républicain qui cautionne les coupes budgétaires de Donald Trump. Sur fond d’appels à sa démission par la gauche de la Chambre des représentants, Schumer, décrit comme un traître incarnant les arrangements de la gérontocratie du Sénat, a depuis annulé la tournée de promotion de son dernier livre, sur l’antisémitisme, par crainte d’échauffourées avec le public.
A droite aussi, la tension monte. Les licenciements massifs dans la fonction publique, qui touchent pour un tiers des employés anciens combattants, provoquent de tels tollés dans les circonscriptions pro-Trump que l’état-major républicain a proscrit les rencontres en personne avec les électeurs. L’opposition y trouve l’occasion de se risquer en territoire ennemi, pour tenter de rallier un électorat populaire séduit par les promesses économiques de Trump, comme pour requinquer leurs partisans exsangues. Résultat mitigé. Car les démocrates s’en prennent à leurs élus. «Faites quelque chose !», hurlait récemment la foule au représentant californien Gil Cisneros, accusé d’être trop calme dans la tempête américaine. «Il nous faut des guerriers», criait-on à Glenn Ivey, élu du Maryland.
.
«Gouvernement d’abrutis»
A Bethlehem, Pennsylvanie, la réunion était au départ justifiée par le silence de Ryan Mackenzie, un républicain réputé modéré élu sur le fil dans cette circonscription démocrate, aux abonnés absents depuis les premières bordées de décrets de Donald Trump. Le représentant fantôme est finalement sorti du bois, organisant une réunion électorale concurrente avec ses électeurs le même soir. Par téléphone.
Venu stigmatiser la lâcheté du républicain, le gratin démocrate en est quitte pour décrire sa stratégie aux militants déprimés. Sans grands arguments. Ken Martin promet «une lumière au bout du tunnel» et encourage la foule à s’engager pour les élections de mi-mandat de 2026. Jamie Raskin ridiculise un «gouvernement d’abrutis» pour remonter le moral des troupes. «Nous gagnons en ce moment, nous gagnons dans la rue, et nous gagnons devant les tribunaux», assure-t-il, sans s’attarder sur le rôle du Congrès, aux ordres de Donald Trump.
Le dialogue révèle aussi la mue de l’électorat. Le public, certes majoritairement blanc et chenu d’une petite ville de Pennsylvanie, évite les questions sur le sort des minorités américaines et des immigrants, le cœur du discours démocrate depuis des décennies, répétant avant tout sa peur panique de l’effondrement des piliers de l’Etat providence en place depuis les années 1960. Quelle défense contre une possible privatisation des retraites ? Ou contre une coupe de 880 milliards de dollars dans les dépenses publiques Medicare et Medicaid, qui couvrent en tout plus de 150 millions d’Américains ? Les élus locaux répondent sans fioritures, présageant un désastre sanitaire et social.
.
«J’aurais préféré entendre Bernie Sanders»
Fraîchement retraités, Bryan et Lynne Humphries, ancienne secrétaire chez un concessionnaire automobile et ex-coursier de DHL, incarnent la «working class» démocrate en rogne. Lynne se souvient du prix faramineux de son assurance santé Obamacare, présentée à l’époque comme une victoire majeure des démocrates, et ne cache pas sa suspicion envers l’appareil traditionnel de son parti. «Ils font de leur mieux face à un gouvernement de dingues corrompus, dit-elle. Mais aujourd’hui, j’aurais préféré être ailleurs. A Denver, pour entendre Bernie Sanders, au milieu de 34 000 personnes.»
A 83 ans, l’infatigable sénateur socialiste du Vermont rassemble les plus grandes foules de sa carrière lors de sa tournée anti-Trump et anti-oligarchie dans le Colorado, l’Arizona et le Nevada. Mais il ne se représentera pas en 2028. D’où la présence de la relève à ses côtés lors des meetings : Alexandria Ocasio-Cortez, 35 ans, élue du Bronx et du Queens depuis 2018, a réussi à s’affranchir de l’image de gauchiste dont l’affublait l’establishment des deux partis pour incarner la contre-offensive anti-Trump et les revendications économiques essentielles, au point de se voir encouragée à remplacer Chuck Schumer au Sénat en 2029.
.
«L’aile des cogneurs»
Virage à gauche, ou prime à une nouvelle génération pugnace et rompue au terrain comme aux réseaux sociaux ? A New York, Zohran Mamdani, un jeune élu municipal du Queens, membre comme Sanders des «democratic socialists», a levé en un temps record, grâce à 18 000 petits donateurs, 8 millions de dollars de fonds de campagne, le maximum autorisé, pour briguer la mairie en juin contre le maire actuel, Eric Adams, accusé de corruption, et Andrew Cuomo, ex-gouverneur de New York qui avait démissionné, en 2021, après des accusations de harcèlement sexuel, qu’il nie. La gauche fait valoir sa nouvelle influence et, cette fois, négocie son ralliement à des présidentiables centristes, à condition que ces derniers, comme J. B. Pritzker, gouverneur de l’Illinois, Tim Walz, du Minnesota, ou le sénateur Chris Murphy, du Connecticut, prouvent par leur opposition à Trump leur appartenance à «l’aile des cogneurs du Parti démocrate».
Depuis janvier, les démocrates ont tenté leur propre version du populisme, en attaquant directement Elon Musk, érigé en symbole de la mainmise de l’oligarchie sur l’administration Trump. Non sans effet. La victoire, le 26 mars, d’un candidat démocrate lors d’un scrutin local pour le Sénat de Pennsylvanie, dans une circonscription remportée par Trump de 15 points lors de la présidentielle de novembre, a provoqué la liesse de la direction nationale du parti. Mais pour reprendre du poil de la bête et donner de la voix, il y a mieux encore : la bourde ayant permis à un journaliste d’assister au déroulement des plans de guerre américains au Yémen dans un groupe de discussion sur la messagerie grand public Signal. Cet affront grotesque au secret des communications, révélé par le rédacteur en chef de The Atlantic invité par mégarde, offre aux démocrates un argument de poids pour marteler l’incompétence du gouvernement, et maintenir enfin une offensive de longue haleine dans les commissions du Congrès pour la destitution des responsables. Clouée au pilori pour avoir utilisé une messagerie personnelle quand elle était cheffe de la diplomatie américaine, Hillary Clinton n’a pas loupé l’opportunité: elle publie vendredi 28 mars une tribune salée dans le New York Times, revenant sur toutes les décisions des deux premiers mois de présidence Trump citant huit fois le mot: «dumb» (débile). «Est-il possible de faire encore plus débile», s’interroge en titre et en conclusion l’ancienne candidate à la présidentielle démocrate.
.
Assez pour sauver le parti de sa débâcle ? «Pour y parvenir, c’est simple, il faudrait bannir l’argent de la politique et lui réapprendre le terrain, s’esclaffe Jon Irons l’élu venu assister en voisin au «town hall» de Bethlehem. Depuis la décision de la Cour Suprême “Citizen United v. Federal Electoral Commission”, [ne restreignant plus] depuis 2010 les contributions des entreprises aux campagnes électorales, les démocrates ont puisé aux mêmes sources et soumis leurs programmes aux consignes des grands donateurs.» Kamala Harris, en quinze semaines de campagne, a dépensé 1,5 milliard de dollars, 300 millions de dollars de plus que Donald Trump, en pub et frais de consultants. Et cela n’a pas suffi à lui assurer la victoire. A Bethlehem comme ailleurs, les démocrates en tirent les leçons.
.
Etats-Unis : Kamala Harris, Joe Biden, Alexandria Ocasio-Cortez «AOC»… Que deviennent les figures du Parti démocrate ?
Sonnés par leur défaite de novembre, les cadres de l’opposition se font remarquer par leur discrétion depuis le retour au pouvoir de Donald Trump. Mais la frange progressiste, incarnée par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, tente de mener la révolte.
Deux mois que Donald Trump est redevenu président et qu’il déroule depuis la Maison Blanche son programme d’extrême droite, autoritaire et conservateur. En face, l’opposition est sonnée. A l’instar de la candidate défaite en novembre, Kamala Harris, les cadres du Parti démocrate se font surtout remarquer par leur discrétion, voire leur absence. Quelques figures surnagent cependant et dénoncent haut et fort les agissements de Donald Trump. Plongée dans l’écosystème d’un parti traumatisé par sa défaite, qui ne parvient à s’unir ni autour d’une stratégie ni autour d’un leader, pour contrer le président républicain.
.
Les disparus
Parmi les figures les plus renommées du camp démocrate, c’est l’apathie générale. Le silence prolongé de Kamala Harris, l’ancienne vice-présidente de Joe Biden, disqualifiée par sa lourde défaite contre Donald Trump en novembre, lui vaut un surnom moqueur dans les tabloïds américains : «MIA», pour «Missing in action», «portée disparue». Le 25 février, elle a prononcé, lors d’une cérémonie de la National Association for the Advancement of Colored People, grande organisation de défense des droits civiques, un discours avec des références au climat politique actuel, mais sans jamais mentionner les noms de Donald Trump ou d’Elon Musk. Selon plusieurs médias américains, elle envisagerait désormais de se présenter en 2026 au poste de gouverneure de Californie – un Etat dont elle a auparavant été sénatrice.
Joe Biden, pour sa part, a complètement disparu des radars. L’ancien président, contraint d’abandonner la campagne présidentielle en juillet à cause de son âge et sa santé défaillante, ne participe plus au débat public depuis qu’il a quitté la Maison Blanche. Son ancien patron Barack Obama, statue du commandeur du Parti démocrate, est lui aussi mutique depuis le retour au pouvoir de Donald Trump. Sauf pour saluer sur les réseaux sociaux la mémoire d’un ancien collègue démocrate décédé, commémorer la lutte pour les droits civiques ou faire ses pronostics pour les championnats de basket-ball universitaire. Tout juste s’est-il fendu en février d’un post sur le réseau social X en réaction au démantèlement de l’USaid, qu’il a qualifié de «profonde erreur de politique étrangère». Ou d’un autre dimanche 23 mars, célébrant les effets de sa réforme de l’assurance santé, tout en euphémisant sur la situation politique actuelle.
.
Ceux dans la tourmente
S’il en est un qui incarne la crise que traverse le Parti démocrate, et le procès en passivité intenté contre ses cadres, c’est peut-être lui : Chuck Schumer, 74 ans, vénérable chef de la minorité démocrate au Sénat. Depuis la mi-mars, l’élu de New York est la cible de nombreuses attaques internes pour avoir décidé de voter avec les républicains un texte destiné à éviter le «shutdown» – une forme de paralysie budgétaire –, privant ainsi les démocrates d’un de leurs rares leviers d’opposition à la politique de Donald Trump. Une stratégie rejetée par plusieurs de ses collègues, dont certains ont appelé à sa démission, poussés par des organisations progressistes. Par peur de manifestations hostiles, Chuck Schumer a même dû renoncer, la semaine dernière, à plusieurs événements de promotion de son nouveau livre.
De son côté, le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, a lancé en février un podcast dans lequel il interroge des figures conservatrices telles Steve Bannon ou Charlie Kirk. Une façon, s’est-il justifié, de tenter de comprendre le mouvement Maga («Make America Great Again», slogan de Trump et surnom de sa base la plus radicale) et la défaite des démocrates. Mais la démarche a été très mal perçue par les électeurs démocrates, qui estiment qu’il participe au contraire à légitimer leurs opinions extrêmes. Newsom doit aussi faire face à la colère des défenseurs des droits des personnes LGBTQ + après avoir suggéré, lors de sa discussion avec Kirk, que la participation des femmes et des filles transgenres aux sports féminins était «profondément injuste». Un discours interprété comme un ralliement aux arguments anti-trans des républicains, au cœur de la panique morale de ces dernières années sur le sujet.
.
Les prétendants pour 2028, pas sortis du bois
Si aucune ne le reconnaît officiellement, certaines figures du parti sont vues comme de potentiels candidats à l’investiture démocrate pour la présidentielle de 2028. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne montent pas – pas encore, peut-être – au créneau, couteau entre les dents. Avec des nuances dans leur attitude publique vis-à-vis des politiques du locataire de la Maison Blanche. Il y a ceux, tels les gouverneurs de Pennsylvanie, Josh Shapiro, ou de l’Illinois, J.B. Pritzker, qui utilisent leurs pouvoirs de chefs de l’exécutif de leur Etat. Le premier a par exemple intenté une action en justice pour contester le gel inconstitutionnel du financement fédéral par l’administration Trump, et envisage de faire de même pour les coupes budgétaires dans l’éducation. Pritzker, milliardaire héritier de l’empire hôtelier Hyatt et l’un des plus virulents orateurs contre Trump dans ses discours et nombreuses interviews, a signé dès janvier un texte qui interdit à toute personne liée à l’assaut contre le Capitole du 6 janvier 2021, et graciée ensuite par le Président, de devenir employé de l’Etat.
Plus discret, le gouverneur du Maryland, Wes Moore, s’emploie, lui, à aider les fonctionnaires fédéraux qui ont récemment perdu leur emploi à retrouver du travail, quand sa collègue du Michigan, Gretchen Whitmer, prône le compromis et le dialogue avec Trump, qu’elle a rencontré mi-mars pour discuter droits de douane. Son Etat, berceau de l’industrie automobile américaine, est particulièrement vulnérable aux politiques commerciales du Président. Après l’entretien, elle a simplement exprimé sa «gratitude».
Quant à Pete Buttigieg, ancien ministre des Transports de Biden et l’un des meilleurs rhéteurs du parti démocrate, il a récemment annoncé qu’il ne ferait pas campagne pour un poste de gouverneur ou un siège de sénateur du Michigan. Une décision interprétée comme ouvrant la voie à une éventuelle candidature pour la prochaine présidentielle de cet ancien maire d’une ville de l’Indiana, qui n’hésite pas à critiquer les politiques de Trump sans pour autant jouer des coudes pour se positionner comme un leader du parti.
.

Alexandria Ocasio-Cortez
.
Ceux à gauche qui tiennent tête
C’est de la frange progressiste que viennent les tentatives de réveiller le Parti démocrate de la longue nuit qu’il traverse depuis la victoire de Donald Trump. En premier lieu, d’Alexandria Ocasio-Cortez et de Bernie Sanders, deux figures de la gauche américaine qui effectuent ces dernières semaines une grande tournée de meetings pour «combattre l’oligarchie» dans tout le pays. Partout, la représentante de l’Etat de New York de 35 ans et le sénateur du Vermont de 83 ans (qui siège comme indépendant) attirent des foules massives, et lâchent leurs coups – contre Donald Trump et ses sbires, contre «la cupidité des milliardaires», mais aussi contre le Parti démocrate, «qui ne va pas sauver» le peuple américain.
Par sa pugnacité et ses qualités de communicante, Alexandria Ocasio-Cortez s’est distinguée ces dernières semaines comme une des figures les plus actives du Parti démocrate, jusqu’à convaincre certains centristes qui la trouvaient jusque-là trop à gauche pour gagner l’élection présidentielle. Sur les réseaux sociaux, elle s’adresse régulièrement aux Américains pour dénoncer les conséquences des réformes de Donald Trump. Elle a formulé l’une des critiques les plus virulentes contre la décision de Chuck Schumer de voter avec les républicains au Congrès pour éviter un «shutdown» – une «trahison», a-t-elle déclaré. Alors que l’octogénaire Bernie Sanders, toujours ultrapopulaire dans les milieux progressistes, a laissé entendre qu’il ne briguerait plus de mandat présidentiel, «AOC» pourrait être tentée de prendre le relais pour la prochaine élection. Elle garde pour le moment le silence sur ses intentions.
.