Francis Wolff : « Les pensées du vivant sont intenables et inefficaces face à l’ampleur du désastre écologique »
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Avec « La vie a-t-elle une valeur ? », le philosophe humaniste offre une stimulante critique des conceptions du vivant les plus récentes, intenables selon lui face au désastre écologique en cours. Une discussion s’imposait.
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05 avril 2025
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Photographie au microscope électronique à balayage colorisée de micro-organismes dans un échantillon de sol humide. Au centre, on voit un protozoaire cilié auquel adhère une bactérie.
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« La vie a-t-elle une valeur ? », de Francis Wolff, Philosophie Magazine Editeur, « Essais libres », 190 p., 18 €, numérique 13 €.
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L’œuvre de Francis Wolff, professeur émérite à l’Ecole normale supérieure de Paris, est une des plus importantes de la scène philosophique française. Vaste, rigoureuse, percutante, ouverte sur les apports les plus divers, de la philosophie antique à l’école analytique anglo-saxonne, elle touche aussi bien à l’histoire de la pensée qu’à la philosophie des sciences, à la métaphysique qu’à l’éthique, la musique ou la corrida. Avec une constante : la tentative de penser à nouveaux frais la notion tant décriée d’humanisme, à laquelle Wolff a consacré plusieurs livres importants, en particulier Plaidoyer pour l’universel. Fonder l’humanisme (Fayard, 2019).
A cette lumière, sa rencontre avec les enjeux de la pensée écologique, que prolonge et approfondit son nouveau livre, La vie a-t-elle une valeur ?, se révèle d’une rare fécondité. Quelle place accorder à l’humanité dans un contexte de crise planétaire ? A l’heure où l’idée d’une défense du vivant sans distinction domine la lutte écologique, l’humanisme wolffien peut apparaître comme en décalage, sinon en opposition. C’est d’ailleurs le sentiment qui s’impose d’abord au lecteur de cet essai vif, combatif, où sont démontés pied à pied les arguments des figures majeures de la pensée du vivant.
Mais il devient vite évident, malgré certaines lacunes d’un livre parfois trop systématique, qu’il s’agit d’autre chose, au-delà des controverses : non s’opposer mais, là aussi, refonder, en donnant aux concepts de l’écologie toute leur ampleur et leur pertinence – que, selon le philosophe, seul un humanisme revivifié peut leur conférer. Entretien avec un écologiste inattendu.
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Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?
Je m’efforce de livre en livre de réhabiliter l’idée, bien mal en point, de l’humanité. Ce livre est donc né d’un certain agacement devant l’importance croissante dans le débat public de la notion de « vivant », héritée indirectement des théories de [l’anthropologue] Philippe Descola et [du philosophe] Bruno Latour [1947-2022], et devenue centrale chez certains penseurs de la génération suivante, comme Vinciane Despret, Baptiste Morizot ou Emanuele Coccia.
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Ces positions, qui ramènent l’humanité à son statut de vivant, et conçoivent tous les êtres vivants comme relevant d’un même type d’existence, leur attribuant ainsi la même valeur, me semblent à la fois intenables et inefficaces face à l’ampleur du désastre écologique. Je n’ai pas voulu polémiquer, mais argumenter, pour montrer, en particulier, qu’elles se contredisent, ne serait-ce que parce qu’elles recouvrent, en réalité, deux tendances différentes : l’éthique animale et l’éthique environnementale, aussi légitimes l’une que l’autre mais opposées dans leurs principes et leurs conséquences.
L’éthique animale vise l’individu : elle s’inquiète du sort de chaque animal, parmi ceux qui sont susceptibles de souffrir. Alors que l’éthique environnementale s’occupe des grands ensembles, les espèces, les populations, les biotopes. De ce point de vue global, la souffrance et la mort des animaux sont des nécessités, puisqu’elles contribuent aux grands équilibres de la planète, ce que l’éthique animale ne peut accepter.
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Vous notez que chacune de ces éthiques recèle en outre des contradictions internes. Quelles sont-elles ?
L’éthique animale, dès lors qu’elle se fonde sur la notion de vivant, comme c’est le plus souvent le cas aujourd’hui, suscite en tout cas des questions sans fin. Entre deux animaux qui souffrent, au secours de qui faut-il aller ? Le loup ou l’agneau ? Des auteurs estiment qu’il faudrait éliminer les carnivores de certains milieux, pour diminuer la souffrance des herbivores. Est-ce l’intérêt des herbivores eux-mêmes ? Ils proliféreront, il n’y aura donc plus assez de ressources disponibles, et beaucoup mourront de faim.
Quant à l’éthique environnementale, elle aboutit à des absurdités comparables. Quelle espèce, à l’échelle planétaire, empêche les autres de proliférer ? L’espèce humaine, évidemment. Si l’on considère que chaque espèce possède un droit égal à s’épanouir, il faut donc se débarrasser d’une bonne partie de l’humanité. Cette position, qu’on appelle parfois « écofasciste », n’est pas fréquente. Elle est pourtant la seule cohérente avec les principes de la pensée du vivant. Cela montre que, si nous avons besoin d’une éthique environnementale et d’une éthique animale, et s’il faut apprendre à les combiner, nous n’avons pas besoin en revanche d’une éthique du vivant, qui entraîne les deux autres dans des impasses.
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N’y a-t-il pas au bout du compte, derrière ces errances théoriques, une méconnaissance de la nature même de la vie ?
C’est ce que je pense. Parmi les définitions possibles de la vie, l’une d’elles peut paraître, dans un premier temps, aller dans le sens des penseurs du vivant : celle qui considère que la vie est la finalité interne de tout vivant. Un vivant, qu’il soit une bactérie, une plante, un animal, ou vous et moi, cherche d’abord à vivre. Pour les penseurs du vivant, c’est le fondement de l’idée d’une communauté éthique des vivants. Toutes les vies se valent, puisqu’elles ont toutes la même finalité. Il serait donc impossible de hiérarchiser sans arbitraire.
Mais ils oublient que cette aspiration ne peut se réaliser, pour chaque espèce, qu’au détriment des autres. Le renard, pour vivre, a besoin de manger le lapin, qui a besoin de manger la laitue. Chacun cherche la même chose : ce qui lui permet de vivre. Mais tout le monde ne peut pas l’obtenir en même temps. Le prédateur se nourrit de la proie. C’est une condition absolue du vivant. Et voilà pourquoi la vie ne peut être la base d’une quelconque morale.
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La seule solution, selon vous, est de reconnaître à l’humanité le rôle d’arbitre, et de fonder les éthiques environnementale et animale sur l’humanisme. Mais la manière dont nous avons joué ce rôle n’est-elle pas une des causes du désastre climatique ?
Il faut prendre cette objection au sérieux. J’y réponds de plusieurs manières. La première consiste à dire que, si l’humanité est la grande destructrice de la planète, et le superprédateur des autres espèces, elle est aussi la seule espèce écologique possible, parce qu’elle est la seule capable d’avoir un point de vue global, qui ne soit pas borné à un milieu particulier. Beaucoup de penseurs incriminent la science occidentale, mais sans elle, sans, par exemple, les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [GIEC], qui mettent en œuvre les principes mêmes des sciences physiques occidentales, nous ne saurions rien de la crise climatique.
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Deuxième remarque, qui découle de la précédente. Une éthique animale humaniste ne cherche pas seulement le bien de l’être humain, mais elle s’étend de façon différenciée aux autres espèces. Il n’est pas nécessaire de penser une égalité impossible entre tous les animaux pour apprendre à respecter leur nature ou à se soucier de leur bien-être. Au contraire, les considérer du point de vue des relations que l’humanité entretient avec eux permet de les prendre en compte de manière beaucoup plus efficace. Elle aide à distinguer les relations et les types de devoir moral qu’elles impliquent. C’est ce que j’essaie de décrire à travers la métaphore du contrat. Nous avons, avec les différentes espèces dont nous avons la garde, des obligations différenciées : affective, domestique, utilitaire, mais aussi, selon les cas, patrimoniale ou esthétique.
Reste l’éthique environnementale humaniste. Elle repose pour moi sur le fait que l’écologie est essentiellement un problème de justice. Les crises écologiques sont le facteur aggravant de toutes les inégalités. Ce sont ceux qui en sont le moins responsables, les régions ou les populations les plus pauvres, qui en payent le plus les conséquences. Et cela non plus ne concerne pas les vivants en tant que tels. Les autres espèces ne sont pas victimes du changement climatique. Il va en favoriser certaines, qui vont proliférer. D’autres vont disparaître, mais elles n’en souffrent pas comme l’humanité peut souffrir de ce qui la met en danger, parce qu’elle seule vit dans le temps, en se projetant dans les générations à venir : la question de la justice est aussi intergénérationnelle.
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Vos principes ne permettent-ils pas de donner plus d’importance que vous ne le faites à la disparition des espèces, non de leur propre point de vue, mais en fonction de nos relations avec elles ? Vous rappelez que 70 % des populations de vertébrés ont disparu depuis cinquante ans, et que nous sommes peut-être au bord d’une sixième extinction de masse. Pourtant, vous passez vite sur le sujet…
Je pense, bien sûr, que c’est très important pour nous. Je suis d’ailleurs favorable au développement de certaines politiques, auxquelles je fais peut-être trop rapidement allusion dans le livre. En particulier, des politiques de conservation. Il est clair que si l’on avait laissé faire le capitalisme productiviste, il n’y aurait plus de tigres en Inde ni de lions en Afrique. De même, la disparition possible des abeilles et de tous les insectes pollinisateurs mettrait en danger la biomasse tout entière. Je m’en prends à l’idée d’une valeur intrinsèque de la vie, mais on peut se passer de cette idée tout en accordant une valeur aux espèces, du point de vue de l’équilibre global.
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Dans votre typologie des relations avec les autres espèces, vous réservez les liens affectifs aux animaux de compagnie. Quand vous évoquez la disparition des grands mammifères, vous parlez seulement de leur valeur esthétique et patrimoniale. Mais n’y a-t-il pas, en particulier du fait des progrès des connaissances à leur sujet, un changement de sensibilité, qui aboutit à leur accorder une valeur affective rendant plus cruelle encore l’idée de leur extinction ? Plus généralement, l’évolution des sensibilités ne s’impose-t-elle pas au philosophe comme n’importe quel fait ?
Oui, c’est un fait comme les autres, qu’il faut reconnaître et analyser. D’ailleurs, il me semble que, même dans ce livre qui n’est pas centré là-dessus, j’essaie, à un moment, de comprendre la sensibilité dont vous parlez. Je me demande pourquoi la disparition d’un certain nombre d’espèces nous cause un malaise, le sentiment d’une perte réelle, alors que le fait qu’un milliard d’années plus tôt elles n’existaient pas ne nous fait aucune peine. C’est un raisonnement, lesté d’un sentiment, que j’ai souvent entendu chez mes étudiants. C’est en pensant à eux que j’ai écrit ces lignes. En somme, nous ne pensons pas l’avenir comme nous pensons le passé. Nous ne pensons pas notre propre mort comme nous pensons le fait que nous n’existions pas avant notre naissance, et cela vaut pour nos relations à la nature en général et aux autres espèces.
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Il y a une phrase de Françoise Dolto [1908-1988] que je ne cite pas dans le livre, mais qui m’a profondément marqué. Que faut-il répondre, disait-elle, à un enfant qui vous demande quand on meurt ? « On meurt quand on a fini de vivre. » Cela résume très bien ce qu’il y a d’inacceptable dans l’idée de la mort. On n’a en fait jamais fini de vivre. A la première personne, la vie est inachevable. Vivre a une valeur absolue. On le ressent puissamment quand une grave maladie vous a tenu alité, au cours de laquelle on a cru mourir, et que le goût d’une cerise ou la sensation du vent sur votre visage vous donne le sentiment de revivre, de tout ressentir pour la première fois. Il y a quelque chose, dans ce sentiment, qui dépasse tout argument sur la valeur de la vie. Peut-être que ce livre est excessivement argumentatif, et que cette dimension manque. J’ai essayé ici ou là de pallier son absence.
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Vous écrivez que vous avez achevé le livre avant d’apprendre « avec effarement » l’élection de Donald Trump. Vous ajoutez que le climatoscepticisme qui anime le président américain reste, quelles que soient les controverses sur les fondements de la pensée écologique, « l’adversaire unique ». Pourquoi était-il important de le préciser ?
Quand j’ai appris cette nouvelle, j’ai failli renoncer à publier le livre. L’élection de Trump change radicalement la situation et j’ai eu peur qu’il soit compris de travers, dans un contexte aussi sombre. Et puis, je me suis dit qu’il était d’autant plus nécessaire, au moment où les politiques écologiques sont en péril, d’améliorer les arguments de ceux qui les défendent. Les errements conceptuels que je relève, et auxquels j’essaie de répondre, sont une faiblesse, à un moment où il faut que le camp écologique se renforce. L’écologie doit s’armer intellectuellement. Cela n’a jamais été aussi urgent.
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Florent Georgesco à suivre sur le Monde