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Rando urbaine
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«C’est privé, là, ou pas ?» : à Marseille, balade avec ces arpenteurs en lutte contre la privatisation des collines et sentiers

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La biodiversité
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Voilà plus d’une dizaine d’années que des membres du bureau des guides explorent la ville. Ce jour-là, ces marcheurs écolo avaient invité la juriste Sarah Vanuxem pour laquelle il est essentiel de faire du droit de déambuler une «revendication d’écologie politique».
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Sarah Vanuxem, Nicolas Mémain et Julie de Muer, lors du repérage mené par le bureau de guides du GR2013 en chemin vers le quartier la Batarelle de Marseille, en avril 2025.
Sarah Vanuxem, Nicolas Mémain et Julie de Muer, lors du repérage mené par le bureau de guides du GR2013 en chemin vers le quartier la Batarelle de Marseille, en avril 2025.
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Nicolas Celnik
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«C’est privé, là, ou pas ?» Moment de conciliabule : nos guides déplient leurs cartes et comparent les indications. Nous ne sommes que sur les collines qui surplombent Marseille, et c’est en consultant le cadastre que l’un d’eux parvient à établir : «Ah oui ! on est en plein milieu de la copro[priété] !» Cela explique les rondes suspicieuses d’un septuagénaire bien mis, polo et lunettes de soleil, qui se demande qui est ce petit groupe de promeneurs qui a pris son pique-nique sous ses fenêtres.

Les membres du bureau des guides commencent à avoir l’habitude de ce genre de réactions. Voilà plus d’une dizaine d’années que cette bande de «poètes qui marchent», comme ils aiment à se décrire, arpente les sentiers urbains pour explorer différents pans de la ville : les infrastructures industrielles, la redécouverte d’un ruisseau disparu ou une visite des bureaux de vote des quartiers aisés qui ont enregistré plus de 50 % des bulletins en faveur du Rassemblement national aux législatives.

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La juriste Sarah Vanuxem dans le quartier la Busserine à Marseille.
La juriste Sarah Vanuxem dans le quartier la Busserine à Marseille.
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L’objectif de la marche du jour est différent : il s’agit de suivre avec les pieds l’évolution des lois. Dans Du droit de déambuler (Wildproject, 2025), la juriste Sarah Vanuxem, qui travaille avec le collectif et fait la visite en notre compagnie, constate que le droit occidental moderne menace la liberté de se promener à travers le territoire.

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Plus précisément, elle fait remarquer que la loi du 2 février 2023 «visant à limiter l’engrillagement» a créé une infraction d’intrusion humaine dans les espaces naturels privés – autrement dit, qu’il suffit à un propriétaire de forêt de planter des panneaux indiquant qu’il s’agit d’une propriété privée, pour que le promeneur qui s’y trouve commette une infraction pénale.

Il n’en a pas fallu plus pour que des parcelles s’enclosent à tour de bras : 750 hectares dans les Hauts de Chartreuse, 1 100 hectares dans les Alpes-Maritimes − et on peut penser que ce n’est qu’un début, lorsque l’on sait que 75 % des espaces forestiers sont des terrains privés.

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Vue sur Marseille depuis le quartier de la Batarelle.
Vue sur Marseille depuis le quartier de la Batarelle.
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Sur les hauteurs du quartier de la Batarelle, pour l’instant, ce ne sont que quelques pâtés de maisons, et les espaces naturels des collines qui mènent au lotissement, qui sont interdits aux promeneurs. Sarah Vanuxem observe un panneau routier qui indique un sens interdit à tous les conducteurs n’appartenant pas à la copropriété : «Le droit de s’enclore a longtemps été interdit, fait-elle remarquer. Ce genre d’interdictions contemporaines n’a, en réalité, rien de naturel.»

Dans son livre précédent, la Propriété de la terre (Wildproject, 2018), elle appelait à redéfinir le droit de propriété comme un droit d’habitation, de sorte que les choses demeurent dans un usage commun et qu’un propriétaire ne puisse plus sur un caprice mettre un terme à un sentier de randonnée emprunté depuis des centaines d’années.

La proposition est audacieuse, compte tenu du «culte rendu à la propriété privée [en France], comprise comme droit d’exclure et repousser autrui». Mais elle est rendue urgente alors que Marseille est l’une des villes où le phénomène de privatisation des espaces publics creuse un fossé entre les différentes strates de la population.

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La pratique de la marche est une activité essentielle

Pour Sarah Vanuxem, il est essentiel de faire du droit de déambuler une «revendication d’écologie politique» : car qui ne peut plus déambuler ne peut plus choisir comment il vit sur un territoire. Plusieurs pays reconnaissent un droit d’accès à la nature (Suède, Norvège, Finlande, Ecosse, Estonie, Autriche, etc.), mais pas la France. Pour justifier qu’il est important de défendre le droit de déambuler, Sarah Vanuxem remonte aux analyses formulées par Michel Foucault sur la création d’un délit de vagabondage après la Révolution française.

Elle rappelle que si les vagabonds, qui participaient autrefois à la vie du pays en véhiculant biens et informations de plaines en vallées, ont été si sévèrement réprimés, «c’est parce que l’errance représentait désormais un risque ou péril pour les bourgeois et leurs biens qu’il convenait de la réduire». La criminalisation du vagabondage a aussi été une manière de punir l’inactivité des vagabonds, appelés à participer à l’effort industriel de la nation.

«A présent que l’objectif de croissance économique [est] discuté, le vagabond ne devrait-il pas retrouver sa fonction sociale d’antan ?» fait mine de s’interroger Sarah Vanuxem. La disparition des sentiers derrière les barrières et les panneaux interdisant l’accès aux propriétés privées peut être perçue comme une volonté de supprimer ces comportements marginaux de l’espace public : pour circuler, on prend une voiture, et on ne s’amuse pas à vadrouiller au gré du vent.

A Marseille, cela aboutit concrètement à la disparition du glanage, pratique consistant à collecter des plantes comestibles le long des promenades pour s’en nourrir ou les vendre sur un étal au marché de Noailles. Certains des membres du bureau des guides profitent des opulentes récoltes lors de leurs marches pour assurer une forme d’autosuffisance : ils organisent un atelier avec le fast-food autogéré l’Après-M pour confectionner des sauces à partir de coquelicots récoltés dans les friches urbaines. Or «ce droit de vivre de manière frugale ne saurait s’exercer sans ces droits d’affouage [de récolte du bois, ndlr] ou de glanage» que Sarah Vanuxem essaie de défendre.

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Ici, à Château Gombert (13e arrondissement de Marseille) autre quartier en repérage par le bureau des guides.
Ici, à Château Gombert (13e arrondissement de Marseille) autre quartier en repérage par le bureau des guides
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Pour la bande d’explorateurs du bureau des guides, l’analyse juridique de Sarah Vanuxem et les entraves qui s’accumulent au fil des années sur les chemins sont autant d’incitations à utiliser la randonnée urbaine comme un outil d’éducation populaire pour revendiquer un droit à l’arpentage. Cela nécessite un peu d’astuce, de savoir lire le cadastre pour repérer le chemin communal large comme une charrette et mangé par les herbes folles par où se faufiler, mais aussi de transporter avec soi quelques clés génériques pour s’ouvrir des portes ou démonter des grilles pour emprunter des boyaux, voire de pouvoir deviner le code du cadenas à partir de l’âge du propriétaire des lieux − et, surtout, de solides talents de négociateur pour gérer les rencontres avec les propriétaires courroucés.

Mais Julie de Muer, «conteuse urbaine» et cofondatrice du bureau des guides, maintient que la pratique de la marche est une activité essentielle à bien des égards : «On pratique, en conscience, une marche urbaine un peu punk, un peu “reclaim”, qui permet par exemple aux habitants des quartiers Nord de se poser des questions sur la place qu’ils occupent dans la ville et leur relation au patrimoine qui les entoure.»

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Cette friche a un goût de plein air

Au terme d’une journée à arpenter les collines, dans des conditions plus ou moins faciles, des liens se font, des discussions se nouent, des personnes qui ne se parleraient pas en temps normal s’ouvrent les unes aux autres. Des membres de la chambre d’agriculture du département se sont laissés convaincre que l’agriculture urbaine avait de l’avenir : résultat, plusieurs programmes ont été lancés ces dernières années. Le parcours du jour épouse en partie le tracé d’un sentier de grande randonnée 2013 réalisé par l’équipe du bureau des guides, qui s’étend sur 360 kilomètres à travers 36 communes autour de Marseille.

Le photographe Geoffroy Mathieu, qui cosigne l’ouvrage avec Sarah Vanuxem, a piloté un passionnant «Observatoire photographique du paysage du GR2013», sorte de Cent vues du mont Fuji actualisées chaque année pendant dix ans en cent points du parcours. Les efforts fournis par le bureau des guides pour créer ce sentier ont permis à ses membres de se rendre compte de «l’énergie qu’on doit déployer pour ouvrir ces chemins et les maintenir, pointe Julie de Muer. A l’heure où la société se déplace vers le monde numérique, on se rend compte que ces enjeux-là nécessitent d’être sur le terrain, et que ces liens ne peuvent pas se créer en envoyant de simples mails».

Le groupe s’arrête en haut des monts de l’Etoile. Nous ne sommes qu’à une trentaine de minutes de bus du centre fourmillant de Marseille, et pourtant cette friche a un goût de plein air, tantôt garrigue, tantôt bocage normand. Le jaune pétillant des mimosas contraste avec le violet éclatant des arbres de Judée et deux milans noirs planent tranquillement dans le ciel. Plus loin, de l’autre côté de quelques petits terrains agricoles, on devine des lotissements récents, puis les hautes silhouettes des quartiers Nord, et, tout au bout, juste avant la mer, la tour CGA-CGM. «On a ici une vue sur toute la diversité des formes d’habitats de cet arrière-pays qui a longtemps accueilli beaucoup d’infrastructures industrielles», décrypte Julie de Muer.

Et si l’on peut contempler des parcelles de maraîchers plutôt que de nouveaux lotissements, c’est notamment parce que des collectifs de citoyens qui ont préfiguré la création du bureau des guides ont réussi à «résister et fissurer les projets d’urbanisation» de la zone, précise Julie de Muer. Si personne n’avait voulu déambuler ici, toutes ces collines verdoyantes enchâssées dans le tissu urbain auraient disparu sous le béton. Une bonne raison pour enfiler ses chaussures de randonnée.

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Nicolas Celnik à suivre sur Libé

9 mai 2025

 

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