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Rencontre avec Camélia Jordana : “L’art est le seul moyen que j’ai trouvé pour traverser ce monde”

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L’autrice, compositrice, interprète, musicienne et actrice Camélia Jordana incarne une anti-héroïne dans le drame social et familial Avant que les flammes ne s’éteignent, au cinéma ce mercredi 15 novembre. Rencontre.
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Marthe Mabille
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Camlia Jordana dans Avant que les flammes ne s'teignent
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Dans Avant que les flammes ne s’éteignent, la chanteuse et actrice césarisée Camélia Jordana est l’aînée d’une famille en quête de justice après que l’un de ses fils ait trouvé la mort suite aux coups de la police. Elle interprète cette femme issue de la banlieue de Strasbourg qui est à la fois grande sœur, mère, amoureuse et travailleuse, et qui devient sans le vouloir le symbole d’une lutte politique. Lutte qui se joue aussi, et surtout, au cœur de l’intime.

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Rencontre avec Camélia Jordana

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En abordant le sujet des violences policières, l’ancien journaliste Mehdi Fikri réalise un premier long-métrage qui colle tragiquement aux derniers événements en France.
Camélia Jordana. À la lecture du scénario, j’ai été embarquée par l’angle de la narration qui s’intéresse davantage à l’arc de la famille pour raconter comment la disparition de l’un de ses membres par une violence policière entraîne une déflagration dans la vie de celle-ci. Au sein de la famille, rien n’est simple. Il y a des désaccords et des divergences d’opinions. Au-delà du drame social, c’est cette intimité qui est précieuse. Et j’espère qu’en ça, le film pourra ouvrir les yeux sur la réalité de ces violences.

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Votre personnage, Malika, n’est pas l’héroïne parfaite. Elle est pleine de complexités et de contradictions.
En effet, Malika n’est pas l’héroïne rêvée car elle est reprochable. Elle a banni son frère pour protéger sa famille, alors même que c’est elle qui l’avait entraîné à consommer de la drogue plus jeune. Malika, c’est une femme comme tout le monde, mais que la vie rattrape… Elle a beau vivre dans le confort qu’elle s’est construit avec son époux, la réalité de son identité et de ce qu’elle implique lui court après. Rongée par la colère et la culpabilité, elle décide de se battre. Elle prend la parole pour dire que peu importe le passif, personne ne mérite d’être la victime de violences policières. Elle embrasse ainsi un destin qu’elle ne veut pas, mais qu’elle finit par représenter. Elle le fait pour la dignité de son frère.

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“Mon identité est politique, que je le veuille ou non.”Camélia Jordana

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Et son éveil à la politique ne se fait pas sans heurts. Cela a-t-il été aussi brutal pour vous ?
La politique est arrivée assez tôt dans ma vie, vers mes 16 ans, lorsque j’ai commencé à fréquenter des personnes politisées. J’ai toujours eu un fort intérêt pour le débat et les écouter m’a éveillée quant aux structures de notre société. À cette époque, j’avais une grande colère en moi, il m’a fallu du temps pour l’identifier et comprendre qu’elle était systémique. Grâce aux livres, aux podcasts et aux documentaires, j’ai appris sur l’histoire de mes ancêtres et de mon pays, la France. J’ai compris que je suis perçue comme une femme arabe et que cela a des conséquences, telles que les micro-agressions du quotidien. J’ai pris conscience que mon identité est politique, que je le veuille ou non.

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Concernant le féminisme et l’antiracisme en France, vous citez régulièrement Fatima Ouassak. En quoi vous inspire-t-elle ?
Fatima Ouassak fait partie des voix absolument nécessaires à notre pays. Son ouvrage La Puissance des mères est exceptionnel. Elle y évoque la difficulté que traversent les mères issues des quartiers populaires quand elles se retrouvent à vouloir protéger leurs enfants : d’un côté, il leur est demandé de calmer leurs fils qui mettent la ville à feu et à sang, et de l’autre, elles sont constamment blâmées et accusées de ne pas savoir les éduquer. Les mères de ces enfants sont d’autant plus fragilisées et placées en dehors de la vie de la Cité. Fatima Ouassak parle de ces questions en y mettant énormément de lumière. C’est une autrice, une penseuse, une militante et une femme très importante. Dans le film Avant que les flammes ne s’éteignent, Malika va jusqu’à laisser partir son mari et son fils pour se consacrer entièrement à sa lutte. Sans cela, elle ne pourrait plus se regarder dans un miroir.

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Quel message voudriez-vous faire passer à toutes ces femmes qui ont peur pour leur famille et leurs enfants ?
J’aimerais leur dire qu’elles ne sont pas seules. On les entend, on les soutient. Et je les invite à lire Fatima Oussak car moi je ne suis pas mère, je ne suis pas issue de quartiers populaires (mais mes parents le sont). Ces lectures donnent beaucoup de force. Le fait de se parler, d’être en lien permet foncièrement de changer les choses. Et on l’a vu dans les mobilisations, que ce soit avec la mère de Nahel ou le parcours d’Assa Traoré. Le fait d’être uni nous permet de faire avancer les choses.

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“J’avais une grande colère en moi. Il m’a fallu du temps pour l’identifier et comprendre qu’elle était systémique.”Camélia Jordana

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Pensez-vous qu’un tel film permettra d’ouvrir le dialogue ?
Je l’espère. Je souhaite vraiment que ce film soit vu par les familles des victimes afin qu’elles se sentent reconnues et soutenues, puis par toutes les personnes qui peuvent s’identifier à elles et ne veulent plus vivre avec la peur au ventre. Mais j’espère aussi qu’il sera vu par les gens qui ne croient pas aux violences policières. C’est important de les montrer et de les nommer.

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Dans Avant que les flammes ne s’éteignent, Mehdi Fikri aborde également la question des difficultés à se construire lorsque l’on est attaché à deux cultures : celle de ses parents et de leur pays d’origine – pays qu’ils ont quitté mais qu’ils rêvent parfois de retrouver – et la sienne, celle de son enfance en France.
Cette double culture est difficile. Moi, personne ne m’a parlé de ce qu’était concrètement la colonisation ou n’avait pas été la décolonisation. On ne m’a jamais parlé de l’histoire du peuple qu’on forme aujourd’hui et la manière dont on espère vivre ensemble. C’est une question en suspend très taboue en France, et pourtant si importante pour espérer écrire ensemble la suite de l’histoire.

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Que représente la communauté à vos yeux ?
J’ai grandi dans un monde où les seules personnes issues de ma communauté que je fréquentais étaient ma famille. C’est donc très nouveau pour moi de me reconnecter à mon histoire, à mes origines, à mes ancêtres et à la force que peut représenter cette communauté. Pour moi la communauté c’est une force. Une grande beauté. Mais c’est aussi un lieu de souffrance avec lequel je commence seulement à me réconcilier.

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“L’art m’aide à me concentrer sur le beau.”Camélia Jordana

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Dans une scène de joie fugace, lors d’un déjeuner en famille, Malika prend conscience de sa force malgré la réalité du monde qui s’écroule sur elle. Au quotidien, qu’est-ce qui vous aide à tenir ?
L’art aide à survivre. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour traverser ce monde, transformer la violence, me concentrer sur le beau et me sentir en lien avec les gens.

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Vous passez d’Irrésistible, une comédie romantique sur Disney, à ce drame social, tout en continuant à faire des scènes musicales. Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans cette diversité ?
C’est la liberté et la richesse de mes journées. J’aime le fait de pouvoir passer d’un projet à un autre, de rencontrer de nouvelles personnes, de raconter des histoires différentes. Heureusement qu’il y a un équilibre dans tout ça, car s’il n’y avait que de la légèreté ou que de la profondeur, ce ne serait pas tenable !

La série romantique que l’on va dévorer cet automne se nomme Irrésistible. Et ça tombe bien puisque c’est tout ce qu’elle est, irrésistible, nous confient Camélia Jordana et Théo Navarro-Mussy, le duo d’acteurs tout sourire en tête d’affiche. Rencontre.

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Marthe Mabille

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