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L’écrivain italien Antonio Scurati ou l’antifascisme gravé dans les veines

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Jacques Besnard

27 avril 2025

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Depuis qu’il a été censuré par la Rai il y a un an, l’auteur napolitain a vu sa popularité grimper. Alors que l’Italie vient de célébrer les 80 ans de sa Libération, il publie le cinquième et dernier tome de «M», sa saga sur Mussolini. Un travail titanesque qui lui vaut aujourd’hui d’être régulièrement menacé.

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L'écrivain et universitaire italien Antonio Scurati pose en marge du prix littéraire Mare Nostrum, à Perpignan (Pyrénées-Orientales), le 18 mai 2024. | Jean-Christophe Milhet / AFP

L’écrivain et universitaire italien Antonio Scurati pose en marge du prix littéraire Mare Nostrum, à Perpignan (Pyrénées-Orientales), le 18 mai 2024.

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En ce dimanche matin d’hiver, les Milanais sont peu nombreux à fendre la grisaille. Exceptés quelques retraités à bérets, armés d’un exemplaire du Corriere della Sera ou de La Repubblica et un grand échalas qui débarque en costard, une cibiche au bec. «Vous voyez, là, je suis dans l’illégalité», ironise directement Antonio Scurati en anglais, tout en pilant son mégot sur le trottoir. Depuis le 1er janvier, à Milan, il est interdit de fumer dans les espaces publics en plein air et donc dans les rues de la ville lombarde. «Je dois être à plus de dix mètres de vous. J’en ai rien à foutre», balance l’écrivain italien en ouvrant la porte de l’immeuble. Son nom n’y est pas indiqué. «La police m’a conseillé de ne pas le mettre», assurera-t-il un peu plus tard, une fois assis à l’intérieur.

Antonio Scurati reçoit dans son bureau, un studio de l’est milanais. À droite, le pan de mur est tapissé de livres sur Benito Mussolini, celui de gauche est jonché de ses écrits consacrés au Duce et traduits dans de nombreux pays. Encadrés, deux papiers du Monde et du New York Times attestent sa célébrité. Merci la Rai pour le coup de publicité. Car depuis que son discours visant à rappeler les liens entre l’actuelle Première ministre italienne Giorgia Meloni et Benito Mussolini a été déprogrammé en avril 2024 pour «raisons éditoriales», le récipiendaire du prix littéraire Strega en 2019 a vu ses ventes et sa notoriété décoller. En Italie, comme à l’étranger. Les demandes d’interviews affluent, il en refuse beaucoup. «Sinon, cela devient une activité aliénante. J’ai accepté la vôtre car vous m’avez écrit pour me dire que vous vouliez raconter mon histoire…»

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«Ma génération n’a pas fait de politique»

L’histoire d’Antonio Scurati débute en juin 1969 dans le sud de la Botte, à Naples plus exactement. Sa ville de naissance et celle de sa mère, Rosaria. Cette dernière a grandi en plein centre historique, au Rione Sanità, «où est né Totò», acteur comique et icône en Italie, décédé en avril 1967. Sans électricité, ni eau courante et «dans une grande pauvreté».

Du côté paternel, ce n’était pas non plus Byzance. Paysans de la Brianza, située au nord de Milan (Lombardie), ses grands-parents sont descendus dans la région de la capitale lombarde où il nonno a trouvé, comme le personnage de Ciro dans le film Rocco et ses frères avec Alain Delon, un poste de tourneur chez Alfa Romeo. «L‘une des usines historiques du mouvement ouvrier italien, rembobine Antonio Scurati. Mon grand-père est mort quand j’étais petit. Mais je me souviens que, dans la cave de sa maison, il y avait encore ses bleus de travail.»

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Son père, Luigi, est parvenu à s’engouffrer dans l’ascenseur social transalpin pour en sortir cadre pour des grands magasins. En passant de l’enseigne La Rinascente à celle de Coin, il est muté au siège de Venise avec toute sa famille dans les valises. Antonio Scurati et ses frères ont grandi dans le centre historique de la Cité des Doges, à l’ombre du campanile de Saint-Marc dans une ville qui comptait à l’époque 120.000 habitants (intra-muros). «Vingt ans après, il y en avait moitié moins.»

«J’ai grandi et ai été éduqué dans une vision démocratique et antifasciste. Et je voyais autour de moi cette vision s’effriter.»

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Antonio Scurati, écrivain italien, auteur de la série M sur Benito Mussolini et l’Italie fascisteDans la ville vénitienne, puis plus tard à Milan, dès 1988, où il étudiera la philosophie, Antonio Scurati verse davantage dans «l’hédonisme», «l’invidualisme» ou la musique new wave des groupes Duran Duran ou Simple Minds, que dans la politique. «Ça ne m’a jamais intéressé. Je suis un garçon des années 1980, un garçon du désengagement. Nous avons toujours gardé nos distances avec la politique, que nous voyions comme une activité basse, vile, corrompue. Ma génération n’a pas fait de politique, c’est aussi un tort», admet le professeur de littérature comparée et d’écriture créative à Milan.

Avant de poursuivre: «Même avec mes livres, je n’avais pas d’objectifs politiques aussi précis. Sinon, j’aurais écrit un pamphlet en un week-end. C’était un projet littéraire. J’ai grandi et ai été éduqué dans une vision démocratique et antifasciste. Et je voyais autour de moi cette vision s’effriter.»

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Une entreprise d’ascète

L’idée de cette saga littéraire passionnante sur l’Italie fasciste de Mussolini –sobrement baptisée M– a germé lors de ses recherches pour un précédent livre, Il tempo migliore della nostra vita («Le meilleur temps de notre vie») qui narrait l’histoire de l’éditeur italien Leone Ginzburg. Le fondateur de la maison d’édition Einaudi, ami de l’écrivain Cesare Pavese, farouche antifasciste, torturé, puis tué en février 1944 par les nazis dans la prison romaine de Regina Cœli.

Antonio Scurati tombe alors sur une archive vidéo dans laquelle Benito Mussolini proclame un discours depuis le balcon du palais de Venise. «J’ai eu comme une révélation. Je me suis dit: “Personne n’a jamais raconté cela. De l’intérieur.”» Même pas ses professeurs à l’école? «Non, pas du tout. Le fascisme est enseigné, mais uniquement lors de la dernière année de lycée. Et cela, depuis une dizaine ou une quinzaine d’années seulement. L’un des facteurs qui explique le succès populaire de ces romans, c’est que de nombreux Italiens de tous âges ont découvert le fascisme et l’ont enfin compris grâce à la lecture de ces livres.»

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Depuis dix ans, ce père de famille ascétique a donc «brisé un tabou». Tous les jours, il s’attèle, en plus de dispenser ses cours, à façonner «ce travail titanesque». Des saynètes qui racontent l’arrivée du fascisme en Italie depuis la fondation du mouvement des Faisceaux italiens de combat en 1919, jusqu’au trépas de Benito Mussolini, le 28 avril 1945. En rappelant, entre autres, que ce dernier était journaliste, socialiste, orchestrait savamment son autopromotion et beaucoup d’autres éléments biographiques… Le plus marquant? «Mussolini était un homme vide, creux. Il n’avait aucune stratégie à long terme. Seulement de la tactique, du pragmatisme cynique, aucun principe, aucune loyauté», professe-t-il, sans nous regarder et dans sa langue, les jambes croisées.

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Benito Mussolini lors d'un discours sur la piazza del Duomo, à Milan, en mai 1930. | Photographe inconnu / Archives fédérales allemandes / CC-BY-SA 3.0 <a href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_102-09844,_Mussolini_in_Mailand.jpg?uselang=fr" rel="nofollow">via Wikimedia Commons</a>
Un personnage «maléfique» et «humain»: comment Benito Mussolini a séduit autant d’Italiens
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Pour pouvoir l’affirmer, il a notamment épluché les vingt volumes écrits par le Duce, en plus des autres ouvrages consacrés à cette période historique. Aucun dialogue, aucun événement, aucun personnage, même mineur, n’a été inventé. «Et surtout, il n’y a jamais, ou presque jamais, de discours indirect libre. Ce procédé par lequel l’auteur indique les émotions du personnage à un moment donné, ce qu’il ressent, ce qu’il pense. L’objectif était d’éviter toute forme d’empathie avec le lecteur. Je vois mon entreprise comme un travail de labour: comme un paysan, chaque matin, je retourne un bout de terre.»

Fertile, c’est le moins que l’on puisse dire. Sa trilogie –le calibre prévu à l’origine– est devenue une pentalogie et a donc conquis plus d’un million de lecteurs pour faire de lui un étendard de la lutte contre le fascisme et l’extrême droite italienne. Il affirme avoir reçu des «milliers de retours» d’Italiens qui, pour certains, l’arrêtent aussi dans la rue pour lui dire: «“Merci, courage, sauvez-nous, vous!” Des choses absurdes.»

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«Scurati merda»

Absurdes, comme les menaces qu’il a reçues. Par exemple, à Milan, un intrus est entré dans sa cour pour y déposer une enveloppe pleine d’excréments. Le message «Scurati merda» a également été pulvérisé sur les murs de son immeuble.

En octobre 2024, à Rome, des militants du Blocco Studentesco, la branche jeunesse du mouvement néofasciste CasaPound, ont placardé son visage sur des affiches du film Orange mécanique, accompagnées d’un manifeste avec ce message: «Antifa, ne nous casse pas les c…, ta morale nous fait chier» devant un lycée Montessori. Deux élèves de cet établissement avaient effectué un salut fasciste en classe. Leur professeur les avaient punis en les obligeant à visionner une intervention d’Antonio Scurati.

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Surtout, l’écrivain italien cite le quotidien de droite populiste, Libero, «proche du gouvernement», qui avait titré «L’uomo di M» avec sa photo en une, en septembre 2022. «Ce qui, en italien, peut être compris par “L’homme de merde”. C’est ça, le vrai danger. Pas CasaPound», assure celui qui a porté plainte, mais refusé la protection policière qui lui a été proposée.

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«Ce besoin de créer un ennemi et de l’attaquer personnellement, en l’exposant à la haine de ses partisans, est un héritage du fascisme historique, avance Antonio Scurati. Un héritage qui trouve un écho puissant dans un sentiment populaire diffus de rejet et de défiance envers les élites. Moi qui suis connu, qui ai du soutien, qui suis en position de force, je continue. Pour la plupart des intellectuels, des artistes, des écrivains, il est très difficile de supporter cette pression. La majorité préfère se taire.»

Le 20 avril 2024, c’est donc ce qu’a voulu faire la Rai en l’empêchant de déclamer un monologue antifasciste. Depuis l’arrivée au pouvoir de la Première ministre Giorgia Meloni, des émissions ont été supprimées, des proches de son parti national-conservateur Fratelli d’Italia ont été nommés aux postes stratégiques du service audiovisuel public, des programmes ont été redéfinis… «Le contrôle des dirigeants de la Rai sur l’information de service public se fait chaque jour plus asphyxiant», avait dénoncé un communiqué syndical le 21 avril 2024. «Ce n’est qu’une partie de l’iceberg», affirme Antonio Scurati, qui avait finalement lu son discours dans sa ville natale, quelques jours plus tard.

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Il prend pour exemple la suspension pour trois mois de Christian Raimo, un professeur d’université critique du ministre de l’Éducation nationale Giuseppe Valditara. «Tu te rends compte? C’est une atteinte extrêmement grave à la liberté intellectuelle. C’est un principe profondément illibéral.» Les plaintes de l’exécutif contre les journalistes se multiplient également. Dans son classement mondial sur la liberté de la presse dans le monde, l’ONG française Reporters sans frontières (RSF), l’Italie a même perdu cinq rangs entre 2023 et 2024 (de la 41e à la 46e place sur 180).

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«C’est maintenant que cette bataille se joue, pas demain»

Antonio Scurati reproche toujours à Giorgia Meloni et aux cadres du parti Fratelli d’Italia, de ne pas «renier» le passé mussolinien et de «tenter de réécrire l’histoire selon leur point de vue, en réhabilitant la composante fasciste de l’histoire italienne». Le cinquième et dernier tome de la saga M a, encore et toujours, pour but de rappeler ce qu’a vraiment été cette période.

L’auteur y évoque notamment les miliciens fascistes de la Légion «Muti» que ses grands-parents ont croisé dans la papeterie familiale à Cusano Milanino, dans la banlieue milanaise. «Ils cherchaient des antifascistes. C’était une des milices les plus redoutées, les plus terribles. C’étaient ces garçons de 16 ans, fanatiques, violents, qui tiraient en l’air. Et mes grands-parents, en le racontant dans les années 1970, étaient encore terrifiés par ces événements trente ans après», témoigne-t-il, en tirant cette fois sur sa cigarette électronique.

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Son premier livre –M. L’Enfant du siècle (M. Il figlio del secolo), paru en 2018 en Italie et en 2020 en France– a été adapté en série, présentée à la Mostra de Venise et au festival lillois Séries Mania. Le cinquième et dernier tome –M. La fine e il principioM. La fin et le principe»)– est sorti en Italie durant ce mois d’avril. Pas un hasard puisque le pays célébrait, le 25 avril, les 80 ans de la chute du régime fasciste et donc sa Libération.

Le 28 août prochain, le quatrième tome (M. L’Heure du destin), sera publié chez nous en France par les éditions Les Arènes. Avant de nous quitter, on lui a demandé s’il avait, à ce propos, un dernier message à faire passer aux Français. «Je voudrais dire que votre pays est peut-être le dernier et principal bastion de la démocratie libérale en Europe. Si la France tombe et choisit le populisme, alors la démocratie libérale en Europe est perdue. Du moins pour notre époque. Tous ceux qui considèrent que la démocratie libérale –celle que nous avons héritée de nos parents et de nos grands-parents, après l’apocalypse de la Seconde Guerre mondiale– doit être protégée et défendue, doivent se battre maintenant. Ils doivent s’engager maintenant. Ils doivent prendre position maintenant. Ils doivent aller voter maintenant, même s’ils ne sont pas totalement convaincus, même s’ils sont déçus par les socialistes ou par Emmanuel Macron. La menace, ce n’est pas l’assaut du Capitole, c’est la victoire électorale de Donald Trump. C’est maintenant que cette bataille se joue, pas demain.»

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Jacques Besnard

27 avril 2025

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