« La maison brûle, mais les compagnies pétrolières européennes regardent vers Wall Street, où elles trouveront des investisseurs moins regardants sur l’environnement »
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Jean-Michel Bezat
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Cinq ans après que les groupes pétroliers européens comme TotalEnergies et Shell avaient amorcé un virage « vert », c’est le grand retour à une orthodoxie « tout fossile », la fin d’une illusion sur les promesses environnementales des compagnies, analyse dans sa chronique Jean-Michel Bezat, journaliste.
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Moins de 2 kilomètres et la Tamise séparent le siège historique de BP sur St James’s Square du quartier général de Shell. L’ancien Royal Dutch, qui a quitté La Haye pour Londres en 2021, n’a jamais été aussi proche de ce qui pourrait bientôt être sa cible, le joyau terni du Royaume-Uni. Depuis la publication d’une dépêche Bloomberg, samedi 3 mai, le monde du pétrole bruisse de rumeurs non démenties : Shell évalue une « éventuelle acquisition » de BP, mais attend que le cours de la société et le prix du pétrole baissent encore pour se décider. Ainsi la saison des mariages entre compagnies pétrolières reprendrait-elle un quart de siècle après le vaste mouvement de consolidation aux Etats-Unis et en Europe − déjà sur fond de baisse des cours de l’or noir.
Des cinq supermajors (ExxonMobil, Chevron, Shell, BP et TotalEnergies), BP est la seule menacée d’une opération de rachat. Une situation qui rappelle aux anciens de la maison l’« horrible » année 2010, quand l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon (11 morts) et la marée noire dans le golfe du Mexique avaient fait plonger le titre de 55 %.
Même si le parcours boursier de ses concurrentes n’est pas brillant, sa capitalisation a fondu de 30 % en un an. Elle s’approche de la zone où Shell, trois fois mieux valorisée (174 milliards d’euros), pourrait lancer une offre publique d’achat. Dans l’escarcelle, la firme à la coquille trouverait de gros actifs aux Etats-Unis et l’activité de trading de l’énergie, vache à lait de BP.
A la fin de la décennie 1990, marquée par un baril bon marché depuis le contre-choc pétrolier de 1986, les fusions s’enchaînent à un rythme soutenu. Alors au zénith, BP rachète l’américain Amoco, et Exxon son concurrent Mobil ; en 1999, Total s’empare d’Elf après avoir repris le belge Petrofina ; deux ans plus tard, Chevron absorbe Texaco, puis Conoco se rapproche de Phillips. Ces fusions donneront naissance à des géants, mais pas à des oligopoles, la vraie puissance restant aux sociétés nationales des pays producteurs, comme l’Aramco saoudienne, qui détiennent 90 % des ressources pétrogazières.
Bis repetita ? Le cash coule aujourd’hui à flot : les années 2022-2023 ont permis aux compagnies d’engranger des profits historiques, gonflés par la sortie de la crise sanitaire et la guerre russo-ukrainienne. Depuis un an, des mouvements d’envergure ont repris avec le rachat de Pioneer par ExxonMobil pour 60 milliards de dollars (environ 56 milliards d’euros), la tentative de Chevron sur Hess et l’appétit de Shell pour BP. Les majors cherchent à renforcer leur cœur de métier dans le pétrole de schiste du Texas et du Nouveau-Mexique, ou dans les gisements du golfe du Mexique. C’est le grand retour à une orthodoxie « tout fossile », la fin d’une illusion sur les promesses environnementales des compagnies.
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Une station Shell, dans le sud-est de Londres, le 2 février 2023.
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Il y a cinq ans, les sociétés européennes avaient amorcé un virage « vert ». BP s’affichait comme la plus déterminée, convaincue même que le pic de la consommation était atteint. Son patron donnait le ton en février 2020. « Nous devons changer profondément, assurait Bernard Looney, parce que le monde change rapidement de même que les demandes de la société à notre égard. » Objectif : le zéro net carbone en 2050, en ligne avec l’accord de Paris sur le climat de 2015. TotalEnergies, Shell, le norvégien Equinor ou l’italien ENI s’y étaient mises. Jusqu’à ce que leurs dirigeants constatent – très vite − que les technologies bas carbone étaient bien moins rentables que l’or noir.
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Les rachats d’actions ne faiblissent pas
Leur stratégie de repli a précédé le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Mais les menaces du président milliardaire contre les investisseurs jugés « verts », et donc « woke », l’ont accéléré. Des banques, des fonds de pension et des gestionnaires d’actifs comme le numéro un, BlackRock, ont quitté les grandes coalitions proclimat, quand ce n’était pas déjà fait. Très financiarisé, le système pétrolier est ainsi fait qu’il rend difficile, voire impossible, toute politique ambitieuse pour freiner le réchauffement climatique − aussitôt sanctionnée par une baisse de la valeur boursière.
Dans un contexte de regain des discours climatosceptiques, l’actionnaire roi a retrouvé tous ses droits. Paul Singer, fondateur du fonds activiste Elliott Management, exige un meilleur retour sur ses investissements dans BP. Les pétroliers européens ont infléchi leurs efforts sur les énergies renouvelables. Equinor a raboté les capitaux alloués à l’éolien tout en gonflant sa production de pétrole et de gaz. Jusqu’à présent la plus engagée, TotalEnergies réduit la voilure. Dès 2022, BP et Shell avaient prévenu qu’ils renonçaient à réduire leur production d’hydrocarbures.
Les rachats d’actions, eux, ne faiblissent pas. Avec les dividendes, ils absorbent la moitié des profits de certaines compagnies. Murray Auchincloss, le PDG de BP, s’est engagé à travailler « avec une inébranlable attention sur la croissance à long terme de la valeur actionnariale ». Chez Shell, Wael Sawan demande à ses équipes d’être des « chasseurs de valeur » ; s’il n’exclut pas de racheter BP, il assure que leur « chasse » consiste d’abord à « racheter davantage d’actions Shell ». Le seul moyen, avec de généreux dividendes, pour attirer ou conserver leurs actionnaires pour des sociétés qui ne font pas d’étincelles en Bourse. Autant de capitaux qui ne financent pas la transition énergétique.
La maison brûle, mais les compagnies européennes comme TotalEnergies et Shell regardent vers Wall Street, où elles dégageront plus de valeur et trouveront des investisseurs moins regardants sur l’environnement. Mais cette renaissance du pétrole n’aura qu’un temps, l’avenir est au gaz naturel liquéfié. L’horizon d’un déclin progressif se précise : le pic de consommation de brut interviendra entre 2030 et 2040, suivant le rythme de croissance des pays émergents en mal d’énergie et du développement du véhicule électrique. Sans doute est-ce cette perspective crépusculaire qui pousse les pétroliers et leurs financeurs à vouloir tout, tout de suite.
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Jean-Michel Bezat à suivre sur le Monde