Gwenola Joly-Coz, sans appel
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La haute magistrate, féministe résolue, œuvre pour une justice plus efficace dans la lutte contre les violences faites aux femmes.
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On aurait presque besoin de courir pour la suivre. Le débit et le pas rapides, Gwenola Joly-Coz nous entraîne dans les galeries de la cour d’appel de Paris. La juge du siège, figure féministe de la haute magistrature, spécialiste des violences conjugales, reçoit dans une salle mise à sa disposition boulevard du Palais. Un «lieu à elle» à Paris pour celle qui vit désormais au milieu du Pacifique. Nommée première présidente de la cour d’appel de Papeete en janvier dernier, elle est chez elle dans tout tribunal – «C’est là où on juge les hommes violents.»
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Beaucoup la décrivent comme une «pionnière» en matière de lutte contre les violences faites aux femmes ; elle se perçoit volontiers comme une «locomotive». Et c’est vrai qu’en dépit de son apparence fluette, on lui sent la force d’emmener derrière elle, sur les bons rails, une institution judiciaire historiquement patriarcale.
Un CV immense, une collection d’innovations judiciaires et même une Légion d’honneur. Le pedigree a de quoi intimider. Et c’est précisément de là que la magistrate veut parler. D’ailleurs, on l’écoute : ses idées infusent du côté du législateur. Récemment, sa jurisprudence en cinq arrêts sur des affaires de violences conjugales a largement inspiré un débat parlementaire sur le «contrôle coercitif». Une dialectique qui «ravit» l’infatigable penseuse du système judiciaire, également à l’origine, entre autres, de la généralisation des pôles sur les violences intrafamiliales dans chaque tribunal.
Elle apprend très tôt à ne pas tenir en place. Son enfance, harmonieuse, rebondit «aux quatre coins de la France», rythmée par les déménagements réguliers imposés par la carrière de son père, commissaire de police. Sa mère est éducatrice spécialisée. «Un mélange assez classique de répression et de suivi social», note-t-elle. «Un équilibre qui me destinait assez bien à devenir magistrate.» De fait, la suite a un goût d’évidence. Le programme de l’Ecole nationale de la magistrature punaisé aux murs de sa chambre d’élève brillante, elle sait que plus tard, elle voudra «juger». Aujourd’hui, elle rejette le terme de «vocation», sa connotation «mystique». Et dit : «Non, j’ai trouvé que ça avait du sens, ce métier-là.» Les études sont menées tambour battant. Après un cursus parallèle à Sciences-Po Bordeaux et en fac de droit, elle débarque naturellement à l’ENM. Dans la promo de 1990, elle est la plus jeune.
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Juge d’instruction à 23 ans − d’abord à Saint-Nazaire, puis à Cayenne − elle enchaîne avec un poste de juge aux affaires familiales. Elle n’a pas honte de le dire : à cette époque, elle ne «comprend rien». Soldate appliquée d’une justice pensée par les hommes qui ne protège pas les femmes, elle estime avoir «forcé à l’autorité parentale conjointe, à la garde alternée. On m’a bien plaidé l’aliénation parentale [théorie masculiniste visant à accuser les femmes de retourner les enfants contre leur père, ndlr]. J’ai intégré toutes ces doxas au fil du temps. On m’a répété : “Oui, c’est un mauvais mari, mais enfin, c’est un bon père.” Et moi, pendant des années, ça m’allait très bien.» Sept ans de pénal et quatre de justice civile agissent sur elle comme des bains révélateurs. «J’ai vu les femmes être violentées, violées, assassinées. Puis j’ai vu les divorces, les refus de s‘occuper des enfants, de payer les pensions alimentaires. Et là, je me dis que tout ça, en fait, ça va ensemble. Que c’est un continuum.» Un «système», bien plus qu’un défilé d’hommes violents, seuls dans leur coin.
Aujourd’hui, Gwenola Joly-Coz en est convaincue : chausser les lunettes du féminisme l’a rendue «meilleure juge». «Mieux connaître m’a aidée à mieux juger. On ne peut pas demander à des juges d’être aveugles et sourds au reste de la société.» Alors, la magistrate regarde, écoute, se laisse interpeller par «le peuple des femmes au pied des palais». Par la colère de l’actrice Adèle Haenel, qui dit sa défiance de la justice sur Mediapart, par les messages des colleuses qui surgissent sur les murs. «Quand je vois “Je te crois”, je sais bien que c’est également aux juges qu’on s‘adresse.» Elle lit, aussi. Principalement des récits de femmes. L’incontournable King Kong Theory de Despentes la marque − elle le dévore trois fois en trois mois − «C’est comme ça que je fais avec les choses importantes.»
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Retour au début des années 2000. #MeToo est encore loin, mais pour la magistrate, le train est en marche. Et ça tombe bien, car à partir de là, c’est elle qui décide. Premières briques des innovations à venir, elle prend la présidence du tribunal de Mamoudzou, à Mayotte, puis de Thonon-les-Bains. 2014 est un «moment fondateur». Secrétaire générale de l’inspection générale des services judiciaires, Gwenola Joly-Coz ouvre une réflexion sur le sexisme systémique au sein même de la magistrature : elle crée l’association Femmes de justice et part à la recherche de la première femme magistrate, qu’elle tente de hisser hors du puits sans fond des pionnières invisibles. «Personne, dans mon institution, n’a pu me donner son nom. Je ne retrace l’histoire de Charlotte Béquignon-Lagarde qu’en retrouvant son fils, 83 ans, qui me reçoit chez lui pour prendre le thé – et me parle de sa maman.» Des années plus tard, au nouveau palais de justice de Paris, une salle portera son nom.
En couple avec un «mari médecin formidable», mère de trois grandes filles – «évidemment féministes», la juge s’autorise un «pas de côté» à la direction du cabinet de Pascale Boistard, secrétaire d’Etat chargée des droits des femmes à la fin du quinquennat de François Hollande. De son rapport à la politique, elle n’en dira pas plus, sinon qu’elle «vote, en tant que citoyenne». L’expérience, du reste, est utile. Elle apprend à parler aux décideurs. Qu’elle convainc progressivement de généraliser les expériences menées au tribunal de Pontoise, une «grosse boutique» qu’elle dirige, jusqu’en 2020, avec le procureur Eric Corbaux. Ensemble, ils déploient les ordonnances de protection, pensent le bracelet anti- rapprochement. «Ses engagements nous ont aidés, constate son acolyte. Elle avait cette base acquise qui a été un moteur et a embarqué les gens.»
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Des découragements ? Il y en a, bien sûr. Comme ce jour de 2019 où, pour la première fois, dans un discours, elle emploie le mot «féminicide», que le code pénal ne reconnaît pas. Certains lui soufflent qu’une juge ne devrait pas dire ça. Les critiques sont vives, aussi, lorsqu’elle expérimente, en 2024, en tant que première présidente de la cour d’appel de Poitiers, une inédite chambre des violences intrafamiliales. L’idée est simple : un dossier est examiné, à la fois au pénal et au civil, par une même composition de trois juges, le même jour. Pour «régler la situation de façon cohérente». Qu’il ne soit plus possible de séparer le «bon père» du «mauvais mari». Elle le sait : «C’est l’avenir, dans dix ans, tout le monde fera comme ça.» Et les objections, finalement, se taisent. Tous lui emboîtent le pas. Car dans le train de Gwenola Joly-Coz, on ne fait pas machine arrière.
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1er mai 1968 Naissance à Etampes.
1990 Entrée à l’ENM.
2014 Création de l’association Femmes de justice.
2018 Portrait de la première femme magistrate.
Janvier 2025 Première présidente de la cour d’appel de Papeete.
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