Sous la bannière « pro-vie », un réseau lyonnais bien rodé contre I’IVG

À Lyon, le mouvement pro-vie s’organise autour de marches et d’actions de sensibilisation. Au cœur de la toile, on retrouve le Réseau Vie, acteur premier d’un maillage militant qui tente de faire reculer le droit à l’avortement. Une enquête d’Elsa Bossy et Elsa Pereira de lima.
.
« Pourquoi ça serait aux femmes de choisir alors qu’elles ont déconné et ne se sont pas protégées ? », s’indigne Paul*, jeune militant pro-vie. Membre du service d’ordre de la Marche pour la vie, il a défilé parmi les 700 participants de la manifestation lyonnaise le 6 avril dernier. Le cortège rose, bleu et jaune, composé en grande partie de familles, a rassemblé adultes, retraités et de nombreux enfants.
À Lyon, le mouvement pro-vie s’articule notamment autour d’une association discrète mais influente : le Réseau Vie. Fondé à Lyon en 2020 par Patrick Récipon, militant catholique engagé dans les milieux pro-vie depuis les années 2000, il se présente comme un outil de coordination entre toutes les associations qui partagent une même vision : la vie humaine doit être protégée de la conception à la mort naturelle, sans exception. Le Réseau Vie revendique une rhétorique militante, notamment contre les lois bioéthiques, la contraception, l’euthanasie et les avancées en matière de procréation médicalement assistée (PMA) et de gestation pour autrui (GPA).
.
Le fonctionnement de l’association repose sur un principe simple : mutualiser les ressources, les relais, les informations et les personnes engagées dans la lutte contre l’avortement. Le site officiel agit comme une plateforme centrale : on y trouve un annuaire d’associations, des numéros d’écoute, des brochures à diffuser, des outils de sensibilisation, des appels à bénévolat et des liens vers des formations pour « mieux défendre la vie ».
Sur le terrain, leur influence se traduit par un livret intitulé Mouvements pour la Vie. Publié tous les deux ans et distribué dans les paroisses, écoles privées et événements militants, il recense une vingtaine de structures régionales actives dans la défense de la vie.
.
SOS Femmes enceintes : une écoute qui frôle l’idéologie
Dans les premières pages du livret, le Réseau Vie présente deux numéros d’écoute, dont celui de SOS Femmes enceintes. Sur son site internet, le dilemme « Avorter ou garder votre bébé ? » s’affiche dès la page d’accueil. Si, au premier abord, ce site se présente comme une simple « antenne d’écoute, d’informations et d’accompagnement », sa rubrique consacrée à l’avortement interroge. On y retrouve entre autres cette phrase : « Au sentiment premier de libération ou de soulagement d’avoir trouvé une “solution” au problème succèdent généralement des sentiments de regret, de culpabilité, voire de détresse. »
Selon eux, cette réalité s’appuierait sur une étude de l’Elliot Institute publiée en janvier 2025. Celle-ci indique qu’après un avortement, 31 % des femmes regrettent leur décision dans les huit semaines suivant l’intervention, que 60 % de celles qui souffrent de séquelles post-avortement ont des pensées suicidaires cinq ans plus tard, et que 60 à 70 % des couples se séparent après un avortement. L’étude a été menée auprès de 2.829 femmes américaines âgées de 41 à 45 ans par David Reardon, un chercheur et activiste pro-vie.
.
Pour Charlotte Dumas, chargée de développement associatif au Planning familial du Rhône, ce discours est dangereux : « Ce que nous constatons sur le terrain, c’est que chaque personne est différente. On ne peut pas faire de généralités sur l’IVG. Il y a des personnes pour qui cela peut être traumatique pour tout un tas de raisons, et c’est totalement légitime. Mais il est important d’apporter de la nuance : ce qui peut être le vécu de certaines personnes n’est pas une réalité pour tout le monde. De même que l’avortement n’est pas un cas psychologique isolé, et qu’à l’inverse, les anti-choix ne parlent jamais du regret maternel ou de la dépression post-partum. Or, ce sont aussi des réalités pour de nombreuses mères. »
Dans le cadre de cette enquête, nous avons appelé le numéro d’écoute de SOS Femmes enceintes, en nous mettant dans la peau d’une étudiante enceinte hésitant à avorter. Au téléphone, l’intervenante n’hésite pas à faire part de son ressenti vis-à-vis de l’IVG : « C’est quand même un choc, l’avortement, même si on se le cache. Au départ, il y a une vie, et cette vie, on y met fin. Avec l’IVG chirurgicale, on introduit une canule et on aspire le bébé sur son bras et celui-ci se détache. Je trouve que ça, c’est super traumatisant. »
Ce discours empreint d’émotion s’éloigne de la neutralité attendue pour une structure qui se présente comme un simple service d’écoute. L’usage du terme « bébé » et la description très imagée de l’intervention chirurgicale entretiennent la confusion entre information médicale et jugement moral. Pour Charlotte Dumas, « cela joue clairement sur un registre émotionnel, au détriment de l’information autour de l’IVG ».
.
L’aide matérielle comme levier d’adhésion
Au téléphone, l’intervenante de SOS Femmes enceintes insiste sur la nécessité, pour une femme enceinte, d’être entourée et soutenue : « Il existe des aides matérielles et psychologiques. Vous n’êtes pas laissée toute seule. Vous pouvez aussi être entourée. » Dans cette optique, le site oriente vers des maisons d’accueil, destinées à héberger les femmes enceintes en difficulté jusqu’au premier anniversaire de leur enfant. Le livret du Réseau Vie leur consacre même une rubrique. À Lyon, la Maison de Marthe et Marie propose par exemple « un accompagnement pour les femmes en difficulté matérielle, financière et affective, avec un soutien bienveillant tout au long de la grossesse ».
Si ces initiatives mettent en avant l’écoute et l’entraide, elles s’inscrivent aussi dans un écosystème d’acteurs engagés contre l’IVG, laissant parfois peu de place à une information pleinement neutre. Dans un rapport publié en 2017, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes alertait déjà sur ces pratiques, dénonçant une « instrumentalisation du discours sur la détresse féminine à des fins idéologiques ».
.
Des formations promouvant une alternative à la contraception
Dans le livret du Réseau Vie, plusieurs parcours spécialisés dans la régulation des naissances sont mis en avant. Ils proposent des formations autour de la gestion de la fertilité, s’appuyant sur l’analyse de la glaire cervicale de la femme ou la symptothermie (qui ajoute, au suivi de la glaire cervicale, celui de la température corporelle).
Ces pratiques sont présentées comme des alternatives à la contraception moderne, largement décriée au sein du mouvement pro-vie. Dans des storys datant de 2022, Aliette Espieux, porte-parole de la Marche pour la Vie, exprime d’ailleurs l’opposition du collectif envers la contraception dite « classique ». Qu’il s’agisse de la pilule, du stérilet ou du préservatif, elle considère ces moyens de contraception comme des alternatives « abortives », les inscrivant dans une logique où « l’on veut profiter d’un acte sans en assumer pleinement les conséquences ».
« Non, ce n’est pas abortif, cela empêche simplement la fécondation – à ce moment-là, on peut dire qu’à chaque fois qu’on a nos règles, c’est une potentielle vie qui décède, ça n’a aucun sens ! », ironise Charlotte Dumas.
Pourtant, Aliette Espieux n’en démord pas : « Un élément qui est né pour éliminer un être humain ne peut pas faire du bien à un autre être humain », répète-t-elle en citant Jérôme Lejeune.
.
La Fondation Jérôme Lejeune, soutien incontournable de la lutte anti-IVG
Dans le livret du Réseau Vie, la Fondation Jérôme Lejeune est justement mise à l’honneur comme premier financeur de la recherche génétique en France. Mais l’héritage du professeur Lejeune ne se limite pas à son engagement en faveur de la recherche sur la trisomie 21 : la fondation est également l’un des piliers du mouvement pro-vie en France. Farouchement opposée à l’avortement, elle est notamment l’une des principales organisatrices de la Marche pour la Vie, et prend régulièrement position sur le sujet, comme récemment dans un communiqué publié le 16 janvier 2025 : « Le scandale des avortements d’enfants trisomiques 21 restera gravé dans la conscience collective comme l’une des grandes traques eugénistes du XXIe siècle. Les personnes handicapées sont les premières cibles de l’avortement. »
.
La trisomie 21 constitue en effet un point central du discours pro-vie. En France, l’interruption médicale de grossesse (IMG), autorisée jusqu’au neuvième mois en cas de pathologie grave, permet entre autres l’avortement en cas de diagnostic de trisomie 21. Un cadre légal régulièrement dénoncé par la fondation, qui parle d’« élimination systématique » des enfants porteurs de cette anomalie chromosomique.
Aliette Espieux affirmait par ailleurs, dans une interview accordée au Crayon Média, que « 96 % des enfants porteurs de trisomie sont avortés ». Fréquemment cité dans des articles et rapports, ce chiffre est souvent mentionné sans référence directe à une étude scientifique spécifique. En revanche, selon une étude publiée par l’European Journal of Human Genetics, les données officielles françaises indiquaient en 2015 un taux de recours à l’interruption de grossesse de 68 % après un diagnostic prénatal de trisomie 21, ce qui suggère une réalité plus nuancée que les chiffres les plus médiatisés.
.
Qui soutient financièrement le mouvement pro-vie à Lyon ?
Au fil des ans, le Réseau Vie a su tisser un véritable maillage militant bien au-delà de son association. S’il peut compter sur les dons de particuliers ou de communautés religieuses, une part importante de ses ressources provient du monde de l’entreprise.
Pour financer son livret annuel Mouvements pour la Vie, il sollicite des entreprises locales qui achètent des encarts publicitaires. Dans les différentes éditions du livret, on retrouve une large palette d’entreprises : immobilier (ImmoHub, Trium Group, Arilim, Agence Centrale), assurances (AssurSafe, CP Assurances), entretien et travaux (SdB, Atelier Avril & Fils, Michel Services Gaz, Rénov Route, SES Étanchéité Service), recrutement (Groupe LMI), gestion de patrimoine (Cabinet LM&Co), formation (Humanem), hôtellerie (Valpré) et financement participatif (Credo Funding).
.
Certaines agences locales de grandes compagnies d’assurances y figurent aussi. C’est le cas d’AXA, dont l’agence de Lyon Gerland était mentionnée dans l’édition 2022-2023 du livret. Contactée, la direction nationale d’AXA France nous a affirmé ne pas avoir été informée de cette initiative. Elle s’en est clairement désolidarisée, soulignant que l’agent avait agi sans leur autorisation. Depuis, l’entreprise nous indique avoir demandé à l’agence de cesser tout soutien au livret. L’agence lyonnaise d’AXA n’est pas présente dans l’édition 2024-2025 du livret du Réseau Vie.
Du côté de MMA, le cabinet Poirel, qui regroupe trois agences situées à Chauffailles et La Clayette en Saône-et-Loire et Saint-Igny-de-Vers dans le Rhône, est cité parmi les annonceurs du livret 2024-2025. Là encore, la direction nationale de MMA nous a fait savoir que l’agent n’avait pas respecté la charte éthique de l’entreprise et que des mesures disciplinaires seraient prises à son encontre. Le groupe a insisté sur le fait qu’il ne cautionne en aucun cas ce type de sponsoring.
.
Enfin, Generali, dont dépend l’agence CP Assurances, nous a précisé que ses agents sont des professionnels libéraux et qu’elle ne peut juridiquement pas leur interdire ce genre d’engagement, tant qu’ils n’utilisent pas la marque ou le logo de Generali. Néanmoins, le siège a tenu à se désolidariser totalement de tout soutien à caractère politique, religieux ou militant, précisant qu’un rappel au principe de neutralité serait adressé à l’agent concerné. D’autres entreprises, comme Trium Group, ont répondu en affirmant ne pas être à l’origine de leur présence dans le livret, évoquant une erreur.
Les autres entreprises citées n’ont pas répondu à nos sollicitations.
.
* Son prénom a été modifié pour protéger son anonymat.
.
« Ce qui compte, c’est que la personne puisse faire un choix libre et éclairé »
.

Charlotte Dumas, chargée de développement associatif au Planning familial du Rhône, revient sur les réalités du terrain et la philosophie de l’association.
.
Quelle position le Planning familial adopte-t-il lorsqu’une personne hésite à avorter ?
Nous pratiquons ce qu’on appelle l’écoute active, c’est-à-dire qu’on ne va pas avoir de préconisation sur ce que doit faire de sa vie chaque personne qui se rend chez nous. Il n’y a pas de critères de genre, d’âge, de lieu de résidence, etc. Nous n’avons pas de recommandation sur la nécessité d’avorter ou non. On va plutôt voir avec la personne où elle en est, parler avec elle de ses émotions, de ce qu’elle ressent, et éclairer la façon dont se passe un avortement ou une grossesse. Notre but sera de l’accompagner dans ce cheminement pour qu’à la fin, elle prenne une décision informée, qu’elle fasse son choix en conscience et pour elle-même.
.
Comment accompagnez-vous les personnes en situation de précarité économique ou sociale ?
Nous avons un centre de santé sexuelle et une travailleuse sociale qui accompagne les personnes en difficulté, que ces difficultés soient d’ordre économique ou se situent dans l’accès au droit. Les services que nous proposons sont gratuits ou pris en charge par la Sécurité sociale, si les personnes sont assurées. Si la personne souhaite rester anonyme, c’est le Planning familial qui assumera les frais. Nous faisons en sorte que les moyens économiques de l’individu ne soient pas un frein pour avoir accès à quoi que ce soit. On ne va jamais arriver à la conclusion que si vous êtes en situation économique précaire, ce serait mieux de ne pas garder cette grossesse. On va plutôt essayer de déterminer si votre précarité est un frein ou non à une grossesse, et à partir de là, on réfléchira à la manière dont on peut vous accompagner efficacement.
.
Quelles solutions proposez-vous lorsqu’une personne dépasse le délai légal d’IVG en France ?
Au Planning familial, nous prônons la possibilité d’avoir un choix jusqu’à très tard dans la grossesse. Systématiquement, quand des personnes souhaitant avorter ont dépassé le délai d’IVG, on leur présentera les options possibles. On peut proposer de passer par une demande d’IMG pour motif psychosocial, en expliquant tout de même qu’il y a des délais et qu’en cas de refus, la possibilité d’avorter sera encore retardée. On peut également évoquer la possibilité d’aller à l’étranger, aux Pays-Bas ou en Espagne où l’IVG est permise plus tard. C’est une option complètement légale, bien qu’elle soit plus coûteuse, ce qui peut présenter des difficultés d’accès d’un point de vue financier.
.
Quels constats tirez-vous de l’évolution des demandes d’IVG dans le Rhône ?
Depuis 2022, nous avons accompagné 5.000 personnes, dont 300 pour des questions relatives à une IVG. Mais cela ne signifie pas qu’elles vont forcément y avoir recours au bout du compte. Ces chiffres sont stables au fil des nées. En revanche, en 2024, le Planning familial a mené une enquête avec l’IFOP autour d’un baromètre d’accès à l’IVG en France. L’enquête a révélé que 89 % des personnes interrogées ont relevé des obstacles persistants à l’accès à l’avortement : manque de structure, délai d’attente trop long – plus de la moitié des femmes ont dû attendre plus de sept jours pour avoir un rendez-vous, alors que l’OMS recommande cinq jours. L’étude révèle par ailleurs une stigmatisation vivace de l’IVG, puisqu’une femme sur trois a ressenti des pressions lors de l’avortement, que ce soit de la part des mouvements anti-choix, des professionnels de santé ou de leur entourage.
.
Le mouvement « pro-vie » se développe à Lyon. Est-ce le signe d’un phénomène plus large ?
Je dirais que c’est quand même une tendance nationale, voire internationale. Au Planning familial, nous disposons d’une confédération nationale qui bosse sur ces sujets-là et qui fédère les associations départementales autour d’une feuille de route de lutte contre les anti-choix. En interne, c’est un sujet dont se saisissent aussi bien les militant·es bénévoles que les salarié·es. L’idée est de ne pas forcément répondre à toutes les attaques menées par les anti-choix – je préfère les appeler ainsi –, mais plutôt de faire en sorte qu’une parole neutre, objective, fiable et à jour soit diffusée. On sait que ces discours-là ont toujours existé et qu’ils existeront toujours.
.
Pour vous, comment peut-on renforcer la liberté de choix face à ces discours ?
Plus on est informé, plus on est outillé pour faire des choix libres et en conscience. C’est vraiment cela que nous prônons. Nous considérons que l’IVG fait partie de la vie et que, de ce fait, il faut qu’elle puisse se pratiquer dans de bonnes conditions pour la personne concernée, qu’il y ait suffisamment d’informations sur les questions de santé sexuelle au sens large et suffisamment de moyens dégagés pour que l’accès soit réel et effectif. Aujourd’hui, selon le lieu où nous vivons, notre âge, notre niveau de français, la façon dont les professionnels de l’hôpital de proximité sont formés à l’IVG, nous aurons accès à un panel plus ou moins large d’IVG, dans des délais différents, sous anesthésie générale ou locale. Dans un monde idéal, nous aimerions que, peu importe qui nous sommes et où nous vivons, on puisse disposer du panel maximal de choix pour toute notre vie sexuelle, affective et relationnelle.
Elsa Bossy et Elsa Pereira de lima à suivre sur L’Arrière-Cour