Sebastiao Salgado, photographe de la démesure, est mort à 81 ans
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Le Franco-Brésilien mondialement connu pour ses grands récits photographiques en noir et blanc était l’un des derniers héritiers de la photographie humaniste.
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Jusqu’à Sebastiao Salgado, on pensait que l’exposition « The Family of Man » d’Edward Steichen, portrait rassembleur de l’espèce humaine conçu en 1955, resterait à jamais comme la plus populaire du monde avec ses dix millions de visiteurs. Mais le Franco-Brésilien superstar de la photographie a fini par détrôner son aîné avec « Genesis », une ode en noir et blanc à la beauté d’une planète intouchée, avant l’action destructrice de l’homme : avec ses pingouins gracieux et ses forêts inextricables, elle fait le tour du monde depuis plus de douze ans. De fait, par leur vision universelle, ces deux projets ont beaucoup en commun.
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Avec Sebastiao Salgado, mort vendredi 23 mai d’une leucémie, disparaît l’un des derniers héritiers de la photographie humaniste, qui a cherché toute sa vie à dénoncer les injustices sociales (ou environnementales) et à exalter la foi en l’homme à travers de grands récits photographiques à vocation planétaire. « Je veux simplement que celui qui regarde mes photos sente que l’homme est noble partout », disait-il au Monde.
Reconnaissable à son esthétique stylisée et théâtrale, aussi appréciée que critiquée, fidèle jusqu’au bout au noir et blanc, le photographe a aussi construit une économie bien particulière avec son agence Amazonas, dirigée en duo avec sa femme, Lélia.
Sans doute faut-il chercher les racines de sa vision globale et militante dans son enfance passée dans les fermes de son père, au Brésil, avec ses six sœurs, dans l’Etat du Minas Gerais (où il est né le 8 février 1944), et dans ses engagements de jeunesse. « Je viens d’un pays du tiers-monde, et c’est dans un pays du tiers-monde que j’ai appris l’économie », répétait souvent Sebastiao Salgado, yeux bleus perçants et corps d’ascète.
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Un noir et blanc majestueux, voire lyrique
Formé comme économiste à l’université de Sao Paulo, il s’engage dans des mouvements d’extrême gauche avant de fuir le Brésil pendant la dictature militaire, craignant la prison, en 1969, avec Lélia Wanick, alors étudiante en architecture rencontrée à l’Alliance française, complice de toute sa vie. D’abord embauché comme économiste et statisticien à l’Organisation internationale du café à Londres, il s’aperçoit qu’il préfère illustrer les rapports que les écrire : il finit par choisir la photographie à 29 ans, en 1973, et s’installe à Paris.
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Dès son premier reportage, sur la famine au Sahel, en collaboration avec des organisations humanitaires, il tient son style, dont il ne s’est jamais départi : des images stylisées et dépouillées, théâtrales, baignées dans un noir et blanc majestueux, voire lyrique. « Le noir et blanc offre au lecteur une capacité d’imagination bien supérieure à la couleur », estime-t-il.
Passé par les agences Sygma puis Gamma, avant de rejoindre la célèbre Magnum, dont il devient une figure phare, il délaisse rapidement les reportages d’actualité pour construire des projets documentaires de longue haleine, minutieusement préparés.
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Ainsi « La Main de l’homme », projet dantesque et premier chapitre d’une monumentale trilogie, se penche sur les travailleurs manuels, figures d’un prolétariat mondial en déclin dont il magnifie les gestes (cheminots, pêcheurs traditionnels, cueilleurs de thé…), photographiés dans quarante pays pendant plus de six ans (1986-1992). C’est dans la mine d’or à ciel ouvert de Serra Pelada, au Brésil, qu’il signe sa série mythique : des milliers d’hommes, comme dans un tableau de Jérôme Bosch, s’agitent dans un immense trou plein de terre, avec l’espoir ténu de devenir riches. Un reportage dans les puits de pétrole en feu du Koweït à la fin de la guerre du Golfe produira aussi des images infernales spectaculaires.
C’est le moment où Salgado met au point son fonctionnement atypique : il découpe ses grands projets en reportages, démarche des sponsors et négocie avec la presse, dans différents pays, des exclusivités sur plusieurs années (Paris Match en France, Stern en Allemagne…). De quoi financer de longs séjours pour ses sujets, en immersion totale, avant d’aboutir à des expositions accompagnées par un livre.
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Militant infatigable
Le succès devient mondial pour Salgado, qui accumule les expositions et enchaîne les récompenses, comme le prix Oskar-Barnack ou le prix W. Eugene Smith. De quoi l’inciter à faire cavalier seul : il quitte Magnum en 1992 pour fonder Amazonas, une agence de presse située sur les bords du canal Saint-Martin, à Paris, et consacrée à son seul travail. Lui fait les reportages, Lélia gère les expositions et la presse, les livres, les films…
Son deuxième gros projet, « Exodes », sur les populations déplacées, réfugiées ou exilées en raison des guerres, des crises économiques ou climatiques, lui est inspiré par sa propre histoire. « Je suis arrivé en France en 1969, dit-il. Aujourd’hui, je vis à Paris, une ville où je suis bien assimilé mais, dans mon âme, je reste un étranger. » Ce militant infatigable profite du projet pour s’engager pour le mouvement des « sans-terre » au Brésil, paysans exploités qui luttent, au péril de leur vie, pour une réforme agraire.
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Mais si les expositions du photographe battent toujours des records de fréquentation, ce projet exposé en 2000 à la Maison européenne de la photographie soulève de vives critiques chez les spécialistes. L’écrivaine Susan Sontag dénonce dans son essai Looking at War une vision trop globalisante qui réduit les sujets à leur impuissance et peint la souffrance d’une façon si vaste qu’elle peut décourager le spectateur. On lui reproche aussi, avec ses images parfois proches de l’iconographie religieuse, une esthétisation de la souffrance.
« Mon monde visuel – la lumière, le cadre – est lié aux influences iconographiques de mon enfance au Brésil », se défend le photographe, qui souligne combien cette notion lui est étrangère : « Je ne viens pas d’un pays qui en a colonisé un autre, je n’ai pas reçu en héritage un complexe de culpabilité, la peur d’exploiter d’autres gens. »
Marqué par des reportages éprouvants, sur le génocide au Rwanda ou en ex-Yougoslavie, le photographe va traverser un passage à vide. Il en sort, dit-il, en s’impliquant dans un projet d’un tout autre ordre, l’Instituto Terra, qui débute en 1998.
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Dans la ferme léguée par son père, le photographe constate que les terres de son enfance, déboisées pour faire place aux cultures ou au bétail, sont devenues totalement arides et stériles. Il entreprend alors avec sa femme de lever des fonds pour restaurer l’écosystème tropical, en s’entourant de biologistes, et parvient à planter trois millions d’arbres et à faire revenir de nombreuses espèces dans un espace qui fait partie de la réserve de biosphère de l’Unesco Mata Atlantica. Ce qui n’empêche pas ses détracteurs de souligner que ce noble projet a été en partie financé par l’entreprise Vale, géant minier mondial accusé de causer des catastrophes humaines et écologiques. La même entreprise a aussi sponsorisé « Genesis », le nouveau projet de Salgado consacré à la nature.
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Sur les traces d’une nature vierge
Sur toute la planète, de l’Afrique à l’Arctique, entre 2004 et 2012, le photographe est allé chercher les traces d’une nature vierge, préservée, à travers une trentaine de pays. Ours blancs, baleines, cascades majestueuses… Avec « Genesis », il livre une vision édénique d’un monde d’avant la chute, à contrepied des images catastrophistes omniprésentes liées au changement climatique. Une vision réconfortante qui séduit toujours plus de public, mais aussi des collectionneurs.
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La presse en crise ne suffisant plus à financer ses reportages, Sebastiao Salgado s’est, en effet, trouvé un autre modèle économique en se tournant vers le monde de l’art, vendant des tirages de collection à des prix record : à la foire Photo London, sa galerie, Polka, présentait ainsi une série limitée de tirages au platine palladium issus de son projet « Genesis ».
Il a beau avoir photographié des éléphants et des iguanes, des déserts et des icebergs, Salgado n’a jamais perdu son point de vue humaniste : « J’ai compris que l’homme n’est qu’une espèce parmi les autres, animales, végétales, minérales, disait-il au Monde. Nous sommes interdépendants, montagnes, fleuves, arbres, animaux, humains. Nous formons un tout. »
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Après une série centrée sur le mode de vie des communautés amérindiennes de la forêt brésilienne (« Amazônia »), présentée à la Philharmonie en 2023, le photographe, affaibli par les suites d’une malaria, avait réduit ses voyages, préférant revisiter ses archives – comme un reportage fait à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) en 1978, ou sa couverture de la « révolution des œillets », au Portugal, publiés dans la revue Polka. D’autres images de ses différentes séries, issues de la collection de la Maison européenne de la photographie, sont à voir jusqu’au 1er juin aux Franciscaines de Deauville, dans le Calvados.
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Et sa série « Genesis » est actuellement exposée au Musée d’art contemporain de Montélimar (Drôme), jusqu’au 24 août.
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8 février 1944 Naissance à Aimores (Brésil)
1969 Fuit le Brésil pour la France
1973 Abandonne son poste à l’Organisation internationale du café et commence la photographie
1986-1992 Premier grand projet : « La Main de l’homme ». Suivront « Exodes », « Genesis » puis « Amazônia »
23 mai 2025 Mort à Paris
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