Transition écologique
L’écologie libertaire* d’André Gorz, par Céline Marty : deux livres pour renouer avec un philosophe ancré dans le réel
.
A partir de sa thèse, la philosophe Céline Marty propose une lecture éclairante du penseur, qui considérait il y a déjà un demi-siècle que « le seul moyen de vivre mieux, c’est de produire moins, de consommer moins, de travailler moins ».
.
31 mai 2025
.
Livres. Chantre de l’autogestion, pionnier de la décroissance, défenseur du revenu universel et penseur des articulations possibles entre socialisme et écologie, le philosophe André Gorz, disparu en 2007, développe une pensée qui fait écho à des inquiétudes très contemporaines. Il analyse les effets du capitalisme sur le bien-être des travailleurs, met en parallèle domination de la nature et asservissement des individus, et pense un projet d’écologie politique aux ambitions concrètes, où les classes populaires seraient amenées à jouer un rôle central.
Né en Autriche en 1923, André Gorz s’exile en Suisse avant de s’installer à Paris en 1949. Proche de l’Ecole de Francfort, héritier du marxisme et de l’existentialisme, cofondateur du Nouvel Observateur en 1964, il est l’auteur d’une œuvre originale dont la philosophe Céline Marty rend compte dans deux ouvrages parus récemment, L’Ecologie libertaire d’André Gorz (Presses universitaires de France, 400 pages, 23 euros) et Découvrir Gorz (Editions sociales, 184 pages, 12 euros). Le premier, très complet mais exigeant, offre une véritable exégèse de la pensée gorzienne. Le second, plus largement accessible, se présente sous la forme d’extraits commentés.
.
L’autrice rappelle qu’André Gorz est d’abord un philosophe ancré dans le réel, aux ambitions pratiques et concrètes. Loin de se restreindre au monde de l’abstraction, il se rapproche un temps de la CFDT et du Parti socialiste unifié, participe à des réunions syndicales, compose des résumés de ses ouvrages dans une visée opérationnelle. Il est un penseur de l’aliénation, pour qui le simple fait d’exister dans le contexte capitaliste implique une perte de liberté, de sens et de contrôle sur ce que nous avons de plus fondamentalement humain : « Que nous sommes dominés dans notre travail, c’est une évidence. (…) Mais non que nous sommes dominés dans nos besoins et nos désirs, nos pensées et l’image que nous avons de nous-mêmes », écrit André Gorz. Le concept de besoin ne concerne pas seulement les nécessités vitales, mais aussi et surtout les besoins émotionnels et intellectuels : une société cantonnée à la survie matérielle ne peut qu’échouer.
Pour s’en prémunir, il faut aller vers l’autogestion, pensée comme « une alternative à la collectivisation soviétique et aux nationalisations occidentales », résume Céline Marty. André Gorz a beau être marxiste, il estime que la bureaucratie soviétique, qui a tenté de répondre aux besoins collectifs par le productivisme et la standardisation, s’est égarée. Il y oppose un modèle où le fonctionnement des services et équipements collectifs serait directement déterminé par ceux qui en font l’usage : « Le travailleur n’est pas un moyen du socialisme, mais son agent autonome, capable de connaître ses besoins en première personne », commente Céline Marty. L’autogestion est pensée comme un projet révolutionnaire qui prépare l’écosocialisme.
.
Un anthropocentrisme assumé
L’idée d’une rencontre entre socialisme et écologie politique apparaît dans la pensée gorzienne dès les années 1970, alors que la conscience de la finitude des ressources accompagne l’émergence de l’écologie politique. Le philosophe est alors très proche des Amis de la Terre et suit de près le parcours de René Dumont lors de l’élection présidentielle de 1974. « Pour Gorz, tous les vivants doivent satisfaire leurs besoins avec les ressources de leur écosystème », et donc ne pas prendre l’habitude de déléguer la satisfaction de ses besoins à autrui, pose d’emblée Céline Marty. Il ne s’agit plus de travailler pour satisfaire des besoins inventés et imposés par une société de consommation frivole, mais de soumettre ses besoins à sa propre activité.
Le projet gorzien se distingue d’autres courants écologistes par un anthropocentrisme assumé, loin de la vision fantasmée d’une Nature originelle et romantique ou de la tentation d’un repli localiste. Le philosophe propose une écologie révolutionnaire mais pragmatique, qui oppose à la voracité du capitalisme la volonté de travailler moins mais mieux. Pour André Gorz, le « capitalisme vert » est une chimère.
.
A partir des années 1980, la réduction drastique du temps de travail est au cœur de la pensée du philosophe. C’est vers une réappropriation du temps lui-même que convergent tous ces efforts. Produire moins, c’est polluer moins, libérer son temps, subvenir soi-même à ses besoins et organiser son quotidien autour de ce qui compte vraiment : la vie privée, le jeu, le loisir, les passions. André Gorz développe une profonde réflexion sur le revenu universel à partir des années 1990 et l’oriente vers la même finalité : se détacher d’un impératif d’utilitarisme.
Comment expliquer qu’André Gorz soit si peu connu, malgré la grande actualité de son œuvre ? Céline Marty envisage une marginalisation à la suite de ses positions critiques envers le nucléaire et la politique mitterrandienne, ou une lecture trop fragmentaire qui a pu laisser croire à une pensée peu cohérente. C’est pourtant une œuvre complexe mais profondément pragmatique à travers laquelle nous guide l’autrice, en offrant au lecteur les clés pour se l’approprier et repenser nos manières de travailler, d’habiter le monde et la nature. Avec ces deux ouvrages complémentaires, la philosophe nous encourage, comme André Gorz, à transformer la vie sans attendre le Grand Soir : « Si militer ne veut pas dire construire aujourd’hui des rapports libérés, fraternels, vrais avec les autres, alors ce n’est pas la peine de changer le monde. »
.
« L’Ecologie libertaire d’André Gorz », Céline Marty (Presses universitaires de France, 400 p., 23 €),
« Découvrir Gorz », Céline Marty (Editions sociales, 184 p., 12 €).
.

.
L’écologie libertaire d’André Gorz (Presses Universitaires de France, 400 p., 23 €)
.
.
Découvrir Gorz (Éditions sociales, 184 p., 12 €)
Anne-Toscane Viudes
.
*libertaire :
Le terme libertaire désigne les personnes, courants, mouvements, structures et organisations qui prônent les libertés individuelles et collectives comme valeur fondamentales, et qui de ce fait rejettent toute forme d’autoritarisme ( stalinisme ) politique dans l’organisation sociale ou la vie privée. Libertaire est plus particulièrement un synonyme d’anarchiste, utilisé pour se référer à ce courant de philosophie politique développé depuis le XIXe siècle sur un ensemble de théories et de pratiques antiautoritaires et autogestionnaires, basées sur la démocratie directe et délibérative. « Les principes du socialisme libertaire trouveront à s’incarner au fil des années 1970 et 1990 dans des mouvements sociaux de sensibilité antiautoritaire et antihiérarchique, qui pensent l’organisation militante elle-même comme un espace libre, autonome et autogéré par ses membres, et dans lequel se développe par la délibération un sens du bien commun, de l’égalité, la fraternité, la sororité et de la liberté. Cette sensibilité continue de s’affirmer dans le mouvement altermondialiste, qui émerge vers la fin des années 1990, à travers ses manifestations de rue spectaculaires, de la Bataille de Seattle en 1999 aux mobilisations contre le G8 en Allemagne pendant l’été 2007, ainsi que dans sa structure globale, ses médias alternatifs, sa production artistique et ses camps radicaux en marge des Forums sociaux ». Et encore dans des associations écologiques et écologistes. MCD
.
Attention c’est le contraire de « Libertarien » :
Les libertariens pensent que l’État est une institution coercitive, illégitime, voire — selon certains — inutile ; et de valoriser la liberté individuelle. Ils veulent s’appuyer sur un libéralisme économique, s’exerçant dans le cadre d’un capitalisme dérégulé ( la main invisible du marché ), et un État minimal (minarchisme) ou une absence d’État ( capitalisme et ses variantes tel que l’agorisme et l’anarchisme de marché). Selon les libertariens, le libre marché s’autorégulerait et suffirait pour efficacement allouer les ressources et assurer la croissance économique. Le but étant de parvenir à une société qui respecterait au maximum, la liberté individuelle et plus particulièrement la propriété privé. En France, l’un des think tanks affiliés à l’Atlas Network devenus influents est l’Ifrap (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques), dédié selon l’observatoire des multinationales à une « droitisation des esprits », particulièrement visible dans les médias français. MCD