
Un peuple brisé et ignoré, 120 000 femmes violées : « L’arme silencieuse », le documentaire qui raconte le Tigré
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04/12/2024
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Dans l’ombre de la guerre du Tigré, oubliée de la communauté internationale, des femmes brisées par des violences sexuelles d’une ampleur inimaginable luttent pour leur dignité. À travers le documentaire « Tigré : viols, l’arme silencieuse », Marianne Getti et Agnès Nabat exposent ces souffrances ignorées et appellent à la justice pour les survivantes.
Dans le documentaire Tigré : viols, l’arme silencieuse, disponible sur Arte, Marianne Getti et Agnès Nabat mettent en lumière le combat de deux femmes originaires de cette région d’Éthiopie : une musicienne, figure emblématique de la région, et une infirmière qui travaille dans un hôpital public. Ces deux voix courageuses dénoncent les souffrances de leurs compatriotes, et particulièrement celles des femmes, au cœur d’un conflit dévastateur. Comme tous les Tigréens, une minorité qui représente 6 % de la population éthiopienne, elles ont vu leur vie basculer en novembre 2020, avec le début du conflit, qui s’est ensuite prolongé jusqu’en novembre 2022.
Les forces en présence ? L’armée éthiopienne, l’armée érythréenne et les milices amharas d’un côté ; les Forces de Défense tigréennes de l’autre. Au cours de cette guerre, des violences sexuelles ont été perpétrées à une échelle inédite et inimaginable. Les premières estimations font état de 600 000 morts sur l’ensemble du conflit selon l’Union Africaine. Et de 120 000 femmes violées rien que durant les huit premiers mois du conflit. Et tout cela, loin des regards de la communauté internationale. « Nous souhaitons briser le silence autour des victimes de ces viols massifs et systématiques », affirment Marianne Getti et Agnès Nabat.
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Qu’est-ce qui vous a conduit à vous pencher sur cette histoire, méconnue du grand public, en France et en Europe ?
Marianne Getti et Agnès Nabat : On peut vraiment parler de « guerre oubliée » dans le cas du Tigré. Cela s’explique en partie par le blocus qui a été imposé par l’armée éthiopienne au sud et par l’Érythrée au nord pendant près d’un an et demi. Ce siège de la région a empêché l’aide humanitaire d’y être distribuée pendant le conflit, et a aussi empêché les journalistes de s’y rendre. Deux ans après les accords de cessez-le-feu, ce trou noir médiatique continue, alors qu’il n’a plus forcément lieu d’être.
Ce qui nous a choquées, c’est le paradoxe entre l’ampleur des viols massifs et systématiques qui ont été peu à peu découverts à la réouverture de la région, et leur absence de médiatisation. Nous étions toutes les deux rongées par cette question : comment peut-on, alors qu’on connaît bien désormais l’impact profondément dévastateur du viol, laisser autant de femmes seules avec leurs souffrances ? Des souffrances psychologiques évidentes, mais aussi des souffrances physiques indicibles ?
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En choisissant de suivre le combat de deux femmes qui se démènent pour les autres, à leur échelle, nous montrons qu’il est possible et nécessaire de venir en aide aux victimes, que l’impuissance n’est pas une fatalité. Depuis la France, depuis l’Europe, si nous accordons notre attention à ce sujet et refusons d’y être indifférents, nous pouvons permettre aux ONG et fondations spécialisées en chirurgie réparatrice de lever des fonds et de se rendre sur place, pour des soins concrets et de plus grande ampleur.
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Comment ces viols de masse ont-ils pu se produire à une telle échelle ? Quelle mécanique politique a donné lieu à ces drames ?
C’est bien sûr la grande question que pose ce film, vu la nature et l’ampleur des violences perpétrées… Comment est-ce seulement possible ? À l’échelle individuelle, l’infirmière Mulu Mesfin, dont nous suivons le combat, se demande même : « Comment des êtres humains peuvent-ils faire cela à un autre être humain ? N’ont-ils pas une mère, une sœur ? » Mais à l’échelle de toute la région, la question devient : y a-t-il eu des consignes données aux troupes ou aux milices ? Qui sont ceux qui portent les responsabilités de ce qui s’est joué et se joue encore sur le corps des femmes ?
Certaines des victimes racontent que les soldats leur expliquaient qu’ils « étaient obligés de les violer », et d’autres affirment que certains ont appelé leurs supérieurs une fois leur crime commis. Ces paroles des femmes ayant survécu sont donc pour l’instant les seuls indices allant dans le sens de consignes données par la hiérarchie militaire.
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En revanche, ce qui est certain, c’est qu’une propagande anti-tigréenne a été martelée par le pouvoir central éthiopien, de la part d’hommes politiques ou de figures médiatiques. Abiy Ahmed [Premier ministre éthiopien, pourtant Prix Nobel de la paix] a lui-même beaucoup capitalisé sur les amertumes que les Éthiopiens pouvaient avoir envers la classe politique tigréenne, et il est parvenu à étendre ce rejet et cette haine à l’ensemble des habitants de la région, les Tigréens.
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Comment avez-vous réussi à établir une relation de confiance avec les victimes et les protagonistes pour qu’elles partagent leur histoire ?
Ce sont Mulu Mesfin, infirmière de l’hôpital Ayder, et Meseret Hadush, musicienne et star de téléréalité locale qui a monté une association, qui ont fait le lien entre nous et les femmes qu’elles aident à se reconstruire.
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La majorité des victimes souhaitent rester anonymes à cause de la stigmatisation dont elles font l’objet. Une seule femme a accepté de témoigner à visage découvert, Rahwa. Son histoire est terrible : après avoir été violée par des miliciens, ils ont mis le feu à son corps. À cause des brûlures qui recouvrent aujourd’hui une grande partie de sa peau, elle n’a pas vraiment la possibilité de dissimuler ce qui lui est arrivé… Contrairement à ce que l’on croit, celles qui acceptent de témoigner à visage découvert le font pour des raisons tragiques, car elles n’ont plus aucun espoir.
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Comment expliquez-vous le phénomène de rejet et de shaming des victimes dans la société tigréenne ? Quels en sont les mécanismes et les causes profondes ?
Le Tigré, comme l’Éthiopie plus généralement, est une société patriarcale où les rôles de genre sont bien définis. Dans ces sociétés, quand les femmes sont violées, elles sont considérées comme salies, impures, et exclues de la communauté.
Les victimes subissent donc une double peine. Il y a d’abord la douleur physique et le traumatisme psychologique qui vont les suivre toute leur vie, auquel s’ajoute le rejet. Elles sont le plus souvent quittées par leurs maris, rejetées par leurs parents, calomniées par leurs voisins, et ne pourront pas marier leurs enfants. C’est la plus grande inquiétude d’Hélène, la femme que l’on suit dans un camp de réfugiés de la ville de Shire, qui a donné naissance au fils de ses agresseurs à la suite de son viol…
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Les soldats et les miliciens qui ont commis ces viols ont laissé ces femmes en vie sciemment, quand bien même elles auraient parfois préféré mourir. Ils cherchaient à humilier et détruire à travers elles : briser la société tigréenne, en s’attaquant à son socle le plus solide, les mères.
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Avez-vous été confronté à des pressions ou à des obstacles politiques en documentant le sujet en Éthiopie ?
Même deux ans après la fin du conflit, l’État éthiopien continue d’intimider les journalistes qui souhaitent travailler sur les conséquences du conflit et sur les dissensions politiques entre communautés au sein du pays.
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À travers ce documentaire, que souhaitez-vous transmettre à la communauté internationale et aux victimes elles-mêmes ?
Avec ce documentaire, nous souhaitons briser le silence autour des victimes de ces viols massifs et systématiques. Les femmes du Tigré méritent la même attention que les femmes ukrainiennes, congolaises ou israéliennes. Le gouvernement éthiopien doit permettre à des enquêtes indépendantes d’être menées au Tigré pour que la vérité soit connue sur les exactions commises, et que la justice puisse être faite.
Or pour l’instant, on en est loin : Abiy Ahmed a entravé le travail de la commission d’enquête de l’ONU sur les possibles crimes de guerre, et le mandat de cette commission n’a pas été reconduit. Or, la guérison des victimes ne pourra jamais être complète si elles n’obtiennent ni réparations, ni justice… Une des femmes que nous avons interviewées au Tigré nous a dit : « Je n’ai plus rien, je n’ai plus aucun espoir. Mais la seule chose que je souhaite, c’est la justice, même si cela doit arriver une heure après ma mort. Je ne peux pas me présenter devant mon Dieu comme cela. »
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Etienne Campion