Sélectionner une page

Zsuzsanna Végh, politiste hongroise : « La droite mondiale se coordonne à une échelle inédite. Cela doit inquiéter tous ceux qui tiennent aux valeurs et aux libertés que nous connaissons »

.

Zsuzsanna Végh, Politiste

Après la Pologne, la CPAC, la grande conférence mondiale des conservateurs, se déplace en Hongrie les 29 et 30 mai. Dans une tribune, la chercheuse analyse ce rassemblement comme un lieu de diplomatie informelle de l’extrême droite et estime que la gauche pourrait rivaliser sur ce registre.

.

.

29 mai 2025

.

L’American Conservative Union (ACU), organisation américaine à l’origine de la Conservative Political Action Conference (CPAC), a réuni pour la première fois, lundi 26 et mardi 27 mai, des figures d’extrême droite en Pologne, près de Rzeszow, bastion électoral du parti Droit et justice (PiS). Le timing est très tactique, entre les deux tours de l’élection présidentielle où le candidat du PiS, Karol Nawrocki, cherche par ailleurs à prendre la tête du parti.

La couverture médiatique et les intervenants de prestige — notamment Kristi Noem, ministre de la sécurité intérieure américaine, le président de l’ACU, Matt Schlapp, l’actuel président de la Pologne, Andrzej Duda, et son ancien premier ministre Mateusz Morawiecki — ont fait de la CPAC Pologne un tremplin pour Karol Nawrocki. Il vise à rallier les électeurs de l’extrême droite, dont les candidats éliminés au premier tour, Slawomir Mentzen et le monarchiste Grzegorz Braun, pour gagner au second tour face au libéral Rafal Trzaskowski, le maire de Varsovie.

.

Le « roadshow » se déplace ensuite à Budapest pour la quatrième édition de la CPAC Hongrie les 29 et 30 mai, sous le slogan « L’ère des patriotes est arrivée ! », en soulignant que c’est la première depuis la formation du groupe Patriotes pour l’Europe, au Parlement européen, et la réélection de Donald Trump.

.
Le candidat du PiS à la présidentielle polonaise, Karol Nawrocki, lors de la Conservative Political Action Conference (CPAC), près de Rzeszow (Pologne), le 27 mai 2025. <img src= »https://img.lemde.fr/2025/05/27/0/0/4146/2764/664/0/75/0/3b8d93c_ftp-import-images-1-zjg6eo8mnlun-5027574-01-06.jpg » alt= »Le candidat du PiS à la présidentielle polonaise, Karol Nawrocki, lors de la Conservative Political Action Conference (CPAC), près de Rzeszow (Pologne), le 27 mai 2025. »> Le candidat du PiS à la présidentielle polonaise, Karol Nawrocki, lors de la Conservative Political Action Conference (CPAC), près de Rzeszow (Pologne), le 27 mai 2025.

.


.

Menée par le premier ministre hongrois, Viktor Orban, cette rencontre est devenue une foire de rencontres entre les figures conservatrices et d’extrême droite américaines et celles d’Europe – de Vox en Espagne au Parti de la liberté en Autriche –, ainsi que les politiciens, commentateurs ou influenceurs affiliés dans le monde. Contrairement à la conférence tactique de Rzeszow, l’événement à Budapest est devenu un poste avancé stratégique de l’ACU, qui la présente comme une « success story illibérale ».
Un projet politique concret

Les deux conférences brandissent des partis pris communs. Les intervenants défendent la souveraineté nationale tout en critiquant l’Union européenne et ses « institutions bruxelloises » pour leur bureaucratie excessive. La « guerre culturelle » – lutte contre « l’idéologie du genre », le « wokisme », l’immigration, et la défense des valeurs traditionnelles chrétiennes, de la famille et de la nation – unit les participants malgré leurs divergences politiques. La CPAC promeut la coopération sur cet alignement idéologique plutôt que sur l’affiliation institutionnelle.

.

Au-delà des slogans, ces rassemblements ont un projet politique concret. A court terme, si la Pologne élit un président pro-PiS, le gouvernement mené par la Coalition civique de Donald Tusk échouera probablement dans ses efforts de redémocratisation. Un veto présidentiel prolongé et l’incapacité des partis au pouvoir à remplir leur mandat pourraient faciliter le retour du PiS aux affaires.

Une Pologne dirigée par le PiS rejoindrait la Hongrie pour bloquer toute tentative de renforcement des institutions européennes. Le réseau souverainiste se tournerait alors vers les élections législatives tchèques d’octobre et le retour au pouvoir d’Andrej Babis, avant de soutenir Viktor Orban en 2026, et le Rassemblement national lors de l’élection présidentielle française.

.

.

Beaucoup considèrent encore le CPAC comme un rassemblement marginal d’ultranationalistes sans danger pour nos systèmes politiques. Mais cette « tournée MAGA » (Make America Great Again) est devenue un lieu de diplomatie informelle, un levier de soft power qui tisse des liens durables entre élites politiques, think tanks et organisations. Les visuels soignés et prêts pour les réseaux sociaux, mêlés à des messages émotionnels, combinent politique et spectacle, et permettent de toucher de nouveaux électeurs. Avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la CPAC connaît une dynamique sans précédent pour renforcer ces liens et leur visibilité.
Une bataille d’information asymétrique

En comparaison, la gauche américaine ne propose rien d’aussi spectaculaire ni massif. Les acteurs démocrates et centristes s’appuient sur des forums institutionnels, comme la Conférence de Munich sur la sécurité, qui ne résonnent pas auprès du grand public. Sans plateforme comparable, ils continueront à livrer une bataille d’information asymétrique. Il faudrait, pour ce faire, consolider un réseau transfrontalier d’acteurs démocratiques (politiques, journalistes, entrepreneurs…) et inventer une scène majeure du même type pour débattre de l’avenir de l’alliance démocratique transatlantique.

.

Il faudrait aussi rivaliser sur le terrain culturel, pas seulement politique, en déployant podcasts, vidéos courtes et tournées de débats locaux, pour expliquer, dans les langues nationales, comment une alliance transatlantique forte et des politiques européennes comme le marché unique, les achats de défense communs ou les normes climatiques garantissent sécurité, emploi et vie épanouie.

Il s’agit aussi de réconcilier patriotisme et multilatéralisme, en démontrant qu’une souveraineté efficace dans un monde globalisé s’obtient par la coopération, non par le veto, qui mène à la fragmentation et à l’isolement, surtout pour les petits pays.

.

Les éditions polonaise et hongroise du CPAC peuvent paraître anodines et marginales, mais les ignorer, ainsi que la longue liste de griefs de nombreux citoyens envers nos systèmes politiques, serait une erreur. La droite mondiale se coordonne à une échelle inédite. Cela doit inquiéter tous ceux qui tiennent aux valeurs et aux libertés que nous connaissons.

.

Zsuzsanna Végh est une politiste hongroise, chargée de programme au German Marshall Fund des Etats-Unis et chercheuse associée à l’European Council on Foreign Relations.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *