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De l’optimisme de combat

Il est loin d’être aisé de parler d’optimisme quand le bout de notre nez a du mal à pointer hors de notre masque sans quelques picotements de culpabilisation, quand la communication du gouvernement au Maroc a des allures de bande annonce d’un mauvais film de série Z, sans une once de culpabilité cette fois-ci, quand les nouvelles ne sont pas meilleures sous d’autres cieux, entre vociférations électorales, virages à la droite de la droite ou recrudescence de violences physiques ou verbales.
Mais n’est-ce pas à ce moment précis, lors d’une crise qu’elle soit mondiale ou personnelle, que le mot optimisme prend tout son sens? Qu’il s’immisce dans nos esprits pour se faufiler, l’air de rien, dans notre manière d’être et nos comportements?

Oubliez l’aspect un peu imbécile, naïf et niais qui est souvent accolé à l’optimisme.
Il s’agit ici d’évoquer ce que l’écrivain, philosophe et épistémologue Michel Serres appelait : l’optimisme de combat. Les situations critiques, disait-il en 1989, sont à considérer dans leur perspective étymologique – le grec « krinô » signifie : juger, trancher – ainsi qu’en atteste le domaine médical. Car une crise, de fait, procède d’un état morbide qui culmine en un apex (autrement dit un sommet) tel que l’organisme est tenu de « décider », entre s’effondrer ou guérir. En aucun cas, de toute façon, la crise ne saurait engendrer un rétablissement à l’état antérieur, un statu quo ante, un retour en arrière; elle tend au contraire à inventer un nouvel état.  En quoi Michel Serres déclarait : «la vie est inventive».

Si Voltaire l’avait entendu, il aurait peut-être choisi de répliquer par un extrait de son bien connu conte, Candide ou l’Optimisme. En transfuge de la philosophie de l’optimisme, Voltaire signe dans cette histoire, publiée pour la première fois en 1759, un procès en bonne et due forme à cette doctrine. Je cite :

« Pangloss disait quelquefois à Candide : Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. – Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.»

Au lieu de croire au ‘’meilleur des mondes possibles’’, dans un optimisme béat, abstrait et exacerbé, Voltaire vante les mérites d’un bonheur construit, plus concret, plus matériel et plus modeste. Le ‘’jardin’’ pourrait également faire référence à l’esprit, à l’intelligence, au savoir-faire, à la liberté spirituelle ou encore à la vie.

En ce sens, les deux philosophes, à 230 ans d’intervalle, n’étaient pas si éloignés l’un de l’autre.
Le monde est ce qu’il est, empreint de bien et de mal ainsi que de toutes leurs nuances pas souvent reconnaissables ; il est loin d’être le meilleur des mondes possibles. L’optimiste de combat pratique le pessimisme de construction : il ou elle n’écoute pas en boucle Lorie, ou Jean-Pierre Raffarin selon les goûts, chanter Positive attitude, n’avale pas des gélules de bonne humeur tous les matins et n’est pas empli.e de joie par principe. C’est plus profond que cela. Le psychiatre Christophe André décrit la nature fondamentale de l’optimisme comme étant « une confiance a priori envers l’avenir » assortie de « la conviction qu’en cas de problème, on saura réagir ». C’est l’optimisation de la réalité telle qu’elle se présente en se demandant à chaque instant : « Et maintenant que faire? » ou plutôt « Que puis-je faire maintenant que c’est arrivé ?» Un pari, risqué certes comme tous les paris, sur la force de l’action et de la volonté.

À l’image du philosophe marxiste Antonio Gramsci, qui se décrit comme pessimiste par l’intelligence et optimiste par la volonté, pessimisme et optimisme sont aussi inséparables que deux lobes d’un même cerveau. L’un intègre les informations et scanne les dangers potentiels quand le second active la confiance et l’énergie nécessaires pour une mise en mouvement.
Simple comme un bonjour? Absolument pas! Plutôt complexe comme un adieu. Un adieu qui se met en place pour ne pas s’étouffer mais respirer après la crise.

À mi-chemin entre Voltaire et Serres, c’est en 1946, lors d’une conférence donnée à l’université de Columbia et intitulée ‘’La crise de l’homme’’, qu’Albert Camus dit que « concilier une pensée pessimiste et une action optimiste. C’est là le travail des philosophes. »

Nous ne sommes pas tous et toutes philosophes, mais nous pouvons au moins essayer de faire preuve de quelques soupçons de philosophie quand il s’agit d’optimisme!

Loubna Serraj Consultante. Son parcours professionnel comprend, au cours de plusieurs années en France et au Maroc, des expériences en entreprises et en cabinet de conseil, particulièrement dans les domaines de la stratégie de contenu et de la communication éditoriale. 

Passionnée par l’écriture et la lecture, elle livre via des chroniques, parfois décalées, un autre regard sur l’actualité d’ici et d’ailleurs.

 

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