Sélectionner une page

Dés/ordre aux pays des Soviets

.

À propos de Nicolas Werth, Un État contre son peuple. De Lénine à Poutine

.

Tant l’ère soviétique que l’ère postsoviétique s’inscrivent dans la logique d’un âge d’incertitude, dont Nicolas Werth nous aide à prendre la mesure.

.

Christophe Solioz
juin 2025
.

À la recherche du « socialisme réel », Un État contre son peuple propose une reprise significativement augmentée et actualisée de la première partie du Livre noir du communisme, publié sous la direction de Stéphane Courtois en 1997 à l’occasion du 80e anniversaire de la révolution d’octobre 1917. Rappelons brièvement que cet ouvrage, fort de quelque 850 pages, eut ses détracteurs et suscita malaises et polémiques. La thèse centrale de Nicolas Werth, concernant « la centralité des répressions de masse dans l’exercice du pouvoir et du fonctionnement de l’État soviétique durant une large partie des sept décennies de son existence et l’impasse à laquelle ces répressions avaient abouti », conserve toute sa pertinence, d’autant plus qu’elle a été « reconnue et validée, par les autorités soviétiques elles-mêmes ». En 1998, l’historien des idées Daniel Lindenberg constatait dans Esprit que le chapitre de Nicolas Werth était « manifestement l’amorce d’un livre autonome qui, nous l’espérons, verra bientôt le jour1 ». C’est dans un autre siècle et dans un contexte géopolitique complètement différent que ce projet voit le jour.

.

Cette réécriture bénéficie de l’accès à de nouvelles sources, des progrès de l’historiographie de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et des multiples recherches de l’auteur publiées entretemps. Prenant ses distances avec les historiens de l’école totalitaire2, Nicolas Werth scrute l’histoire de l’URSS en combinant des sources « d’en bas » (témoignages) et « d’en haut » (décisions, instructions et rapports officiels). Attentif à l’histoire sociale, l’auteur jongle habilement avec des perspectives privilégiant la complémentarité entre continuité et rupture, entre centre et périphérie, entre directives du Parti et mouvements de contestation.

D’entrée, le livre insiste sur la multiplicité des formes décentralisées d’action révolutionnaire et les paradoxes de la révolution d’Octobre. La convergence de deux mouvements, un coup d’État politique et une révolution sociale multiforme, ne sera ainsi que momentanée. La radicalisation, certes incontestable, des masses urbaines et rurales n’est pas synonyme de bolchevisation et ne doit pas masquer la diversité des acteurs (soviets, comités d’usine, comités de quartier, « gardes rouges », mouvement des nationalités etc.) prenant le pas sur les organisations de classe. C’est le vide institutionnel qui fera le lit de la bolchevisation : « Dans le vide institutionnel de l’automne 1917, où toute autorité étatique avait disparu pour céder la place à une pléiade de comités, soviets et autres groupuscules, il suffisait qu’un noyau bien organisé et décidé agît avec détermination pour exercer aussitôt une autorité disproportionnée à sa force réelle. C’est ce que fit le parti bolchevique. » Avec, à sa tête, Lénine. À ce vide institutionnel s’ajoutent, entre le nouveau pouvoir et les mouvements sociaux, trois malentendus à propos de la révolution agraire, des rapports du parti bolchevique avec les institutions, et des rapports du nouveau pouvoir avec les nationalités de l’ex-Empire tsariste. « Le télescopage de révolutions – sociale et nationale – multiformes et d’une pratique politique spécifique qui excluait tout partage du pouvoir devait rapidement – et inévitablement – mener à un affrontement, générateur de violence et de terreur, entre le nouveau pouvoir et de larges fractions de la société. »

.

Avant même la Terreur rouge, décrétée en septembre 1918, les autorités bolcheviques font systématiquement le choix de radicaliser et durcir la dictature, tant au plan économique que politique. En août 1918, les camps de concentration font leur apparition, ainsi que des catégories nouvelles (« suspect », « ennemi du peuple », « otage », « tribunal révolutionnaire »), accompagnées de pratiques inédites comme « l’enfermement prophylactique » ou l’exécution sommaire. Bien avant la guerre civile, la politique de terreur bolchevique est pensée et mise en œuvre contre des groupes entiers de la société – annonçant des pratiques qui seront au cœur du stalinisme.

Si la guerre civile entre les Rouges (bolcheviks) et les Blancs (monarchistes) est souvent au centre de l’attention, Nicolas Werth décentre son approche pour englober également le « front intérieur », notamment les violences souvent occultées parce qu’exercées contre le monde ouvrier. L’étude minutieuses de documents d’archives, rapports internes de la bureaucratie soviétique et de la police politique (d’abord la Tcheka puis la Guépéou) attestent de la véritable nature de la tuerie d’Astrakhan (mars 1919), le plus grand massacre d’ouvriers accompli par le pouvoir bolchevique avant celui de Kronstadt (mars 1921). En marge des combats entre Rouges et Blancs, c’est une politique terroriste qui est mise en place au nom de la « pacification » pour venir à bout des mutineries dans les usines, des désertions dans l’armée et des émeutes paysannes.

.

La perspective retenue par l’auteur s’avère d’autant plus judicieuse qu’une fois la guerre civile finie, la guerre de « pacification » et d’« éradication » devait se prolonger, notamment durant la période de la grande famine de 1921-1922 et bien au-delà. De la même façon, l’extrême violence exercée contre les paysans au nom de la collectivisation et « dékoulakisation » dans les années 1930 « permit d’expérimenter des méthodes appliquées par la suite à d’autres groupes sociaux. En ce sens, elle constitue une étape décisive dans le développement de la Terreur stalinienne ». Lors de l’annexion de nouveaux territoires, suite au pacte germano-soviétique de 1939, toutes les pratiques répressives expérimentées depuis 1917 seront appliquées, avec pour conséquence de traumatiser les sociétés polonaise, lettone, lituanienne, estonienne et moldave, soumises à une soviétisation sans pitié.

Les mêmes pratiques de répression et terreur seront appliquées dans les années de la Grande Guerre patriotique sur les territoires frontaliers. Ces régions sont, de tout temps, l’objet d’une attention particulière et bénéficient de « mesures prophylactiques » systématiques. Pour ne donner ici qu’un exemple, après l’« éloignement » de citoyens soviétiques d’origine allemande, on procède en 1943-1944 à la déportation en totalité des Tchétchènes, Ingouches, Tatars de Crimée, Karatchaïs, Balkars et Kalmouks vers la Sibérie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Kirghizistan. Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, les territoires réincorporés à l’URSS au fur et à mesure de l’avancée de l’Armée rouge sont « repris en main » et bénéficient d’une seconde soviétisation, avec les conséquences que l’on devine sur la population du goulag qui connaît alors une croissance spectaculaire.

.

Même le calme relatif des années 1923-1927 ne saurait « masquer les tensions profondes qui subsistaient entre le régime et une société qui n’avait pas oublié la violence dont elle avait été victime » – ceci est tout particulièrement vrai pour les paysans. Calme du reste trompeur : il suffit de décentrer la focale pour constater que, loin de Moscou, la répression bat son plein dans les républiques périphériques de la Russie, en Transcaucasie et en Asie centrale. Le pays profond est loin d’être sous contrôle. Un exemple parmi d’autres : le foyer de révolte de la vallée de Ferghana, à cheval sur l’Ouzbékistan, le sud du Kirghizistan et le nord du Tadjikistan, où règnent en maître le mouvement des basmatchis. La « guerre de pacification » à caractère colonial contre les basmatchis devait durer dix ans avant de céder la place à une soviétisation en bonne et due forme. Sur fond de crise économique, la « crises des collectes » de l’hiver 1927-1928, la nouvelle « guerre paysanne », la « dékoulakisation » et la « collectivisation de masse » devaient sonner le glas de cette pause et produire des chiffres terrifiants : les déportations et les paysans morts se comptent en millions.

À la différence des famines des années 1920, les grandes famines des années 1930 furent la conséquence directe d’une politique d’extrême violence. Près de 7 millions de Soviétiques, dans leur immense majorité des paysans, meurent de faim dans ce qui restera jusqu’à la perestroïka gorbatchévienne le plus grand tabou de l’expérience soviétique. L’auteur prend soin de rappeler le contexte des nouveaux rapports entre l’État soviétique et la paysannerie suite à la collectivisation forcée des campagnes. L’Ukraine est particulièrement vulnérable, notamment politiquement, parce qu’elle est pour Staline le maillon faible de son empire. Ce chapitre permet d’illustrer le travail d’actualisation de l’auteur. La disparition de l’URSS et l’ouverture des archives permettent une meilleure compréhension des mécanismes de l’Holodomor – nouveau terme, forgé en Ukraine, pour caractériser l’extermination par la faim et son caractère intentionnel.

.

Le chapitre portant sur la « Grande Terreur » (1936-1938) donne l’occasion de dérouler le même fil rouge et commence par prendre la mesure du massacre d’État en temps de paix : « en seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, environ 750 000 citoyens soviétiques furent exécutés après avoir été condamnés à mort par un tribunal d’exception à l’issue d’une parodie de jugement » et « plus de 800 000 Soviétiques furent condamnés à une peine de dix ans de travaux forcés et envoyés au goulag ». Ce n’est qu’après la chute de l’URSS et l’ouverture des archives soviétiques, au début des années 1990, que l’on réalise que les procès de Moscou n’étaient qu’un écran de fumée : « En réalité, la Grande Terreur fut d’abord et avant tout, une immense opération d’ingénierie et de “purification” sociale visant à liquider définitivement tous les éléments jugés “étrangers” ou “nuisibles” à la nouvelle société socialiste en cours d’édification. » Les autorités ont deux stratégies répressives : d’une part, une vaste purge, largement publique, des cadres et responsables militaires, économiques, politiques, intellectuels ; d’autre part, des « opérations répressives de masse », secrètes, visant à éliminer la vaste nébuleuse des citoyens socialement et ethniquement suspects, perçus par Staline comme autant de recrues potentielles d’une mythique « cinquième colonne de terroristes à la solde des puissances étrangères hostiles à l’URSS ».

On imagine que le système concentrationnaire connaîtra alors une expansion « extraordinaire » permettant d’envisager, la main-d’œuvre étant abondante, des projets industriels ou de construction d’infrastructures d’importance nationale : « En deux ans, près d’un million et demi de personnes, dont plus de 800 000 condamnées pour “crime contre-révolutionnaire” par les seules juridictions d’exception du NKVD 22, presque toutes à une peine de dix ans de travaux forcés, sont envoyées au goulag. » Après une légère décrue due à la guerre, l’année de la victoire sera aussi celle d’un nouvel apogée du système concentrationnaire soviétique : « Au total, jamais les “peuplements spéciaux”, les camps et colonies du goulag, les camps de contrôle et de filtration et les prisons soviétiques n’avaient compté autant de pensionnaires qu’en cette année de la victoire : près de cinq millions et demi de personnes, toutes catégories confondues. »

.

Avec la mort de Staline le 5 mars 1953, une sortie du stalinisme devient envisageable. Elle est motivée par trois raisons qu’analyse Nicolas Werth : l’instinct de survie, l’autodéfense ; la nécessité de réformes économiques et sociales ; la dynamique même des luttes de succession qui alimentaient une spirale de surenchères politiques. Si la machine répressive est démantelée, ce n’est que partiellement. Certes, « en quelques semaines, près d’un million trois cent mille détenus, soit la moitié de la population des camps et des colonies pénitentiaires, furent libérés », mais c’est bien un régime autoritaire et policier qui se met en place. Dans les faits, la déstalinisation « ne pouvait que se limiter à la dénonciation de certains excès de la “période du culte de la personnalité” ». Une lecture attentive du fameux rapport secret de Khrouchtchev de 1956 révèle qu’il « restait très sélectif dans sa condamnation du stalinisme, ne remettant jamais en cause aucun des grands choix du Parti depuis 1917 ».

La dissidence engagera un processus d’une autre ampleur, dont l’auteur rappelle les différentes étapes. Le mouvement dissident voit le jour un 5 décembre 1965 à Moscou. Quelques étudiants déploient une banderole : « Respectez la Constitution de l’URSS ». L’intuition est géniale, le choix d’une stratégie « légaliste » sera payant. En effet, le 1er août 1975, l’acte final de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe est ratifié à Helsinki. C’est un tournant majeur qu’il importe de rappeler : « Cette ratification constitue un important succès de la diplomatie soviétique et l’achèvement d’un objectif depuis longtemps recherché par l’URSS : la reconnaissance solennelle de l’ordre territorial et politique qu’elle a fait prévaloir en Europe de l’Est. En échange de cette consécration du statu quo européen, les Occidentaux ont fait insérer, malgré les réticences des Soviétiques, un certain nombre d’articles sur le respect des droits de l’homme et la libre circulation des idées et des personnes. » Les mouvements dissidents réussissent à entraîner l’État sur leur propre terrain : celui du droit. « Peu à peu, les dirigeants réformateurs, Mikhaïl Gorbatchev en tête, se réapproprient une partie du discours dissident. Les idéaux de la dissidence – le respect de la Constitution, la glasnost (transparence) – constituent le socle affiché du projet gorbatchévien de réformes impulsé à partir de 1985-1986 qui débouchera sur la chute de l’URSS. En ce sens, les dissidents ont été les fossoyeurs de l’Union soviétique. »

.

La période qui suit est des plus fascinante. En bref, ce qui est dans un premier temps découvert, la face cachée du stalinisme, sera bientôt massivement rejeté par une société qui veut tourner la page. À la crise économique vient s’ajouter une crise d’identité. Un nouveau récit s’impose : « la nostalgie pour la période soviétique – et en particulier pour la période brejnévienne – gagne les esprits. Toutes les enquêtes d’opinion menées à la fin des années 1990 montrent le refus de la société de rejeter “en bloc” l’héritage soviétique et de “survaloriser” le modèle de développement occidental et la démocratie. » À l’éphémère mouvement de démocratisation des années 1990 succède un mouvement de dé-démocratisation : « Le renforcement de la propagande d’État, le contrôle des médias par le pouvoir vont de pair avec une répression de plus en plus dure vis-à-vis des opposants et une persécution croissante des acteurs de la société civile et des ONG, en premier lieu de Mémorial. »

Pour Nicolas Werth et Gaël Moullec, « les sept décennies du pouvoir communiste ont été un mélange inextricable d’ordre et de désordre, un affrontement permanent entre volonté et chaos3 ». Constat confirmé et étendu à la période postsoviétique par Un État contre son peuple. Tant l’ère soviétique que l’ère postsoviétique s’inscrivent dans la logique d’un âge d’incertitude, dont Nicolas Werth nous aide à prendre la mesure. Après avoir suivi l’historien dans les archives soviétiques pour retracer l’histoire d’un empire défunt, les aléas de l’édition nous permettent de côtoyer l’auteur sur La route de la Kolyma recueillir des témoignages sur les traces du goulag. Enfin, nous le retrouvons, cette fois-ci comme traducteur en compagnie Luba Jurgenson, à la découverte de la Merveilleuse planète du monde concentrationnaire d’une « URSS – pays des merveilles » du grand écrivain Gueorgui Demidov dont l’humour noir tout soviétique est à la mesure de l’incommensurable4.

.

Christophe Solioz
juin 2025
.
Notes
.
  • 1. Daniel Lindenberg, « Remous autour du Livre noir du communisme », Esprit, janvier 1988, p. 194.
  • 2. Rappelons que jusqu’à la fin des années 1960, Hannah Arendt et Raymond Aron fondèrent les études soviétologiques sur les postulats du totalitarisme. Font partie de cette école : Merle Fainsod, Leonard Schapiro, Adam Bruno Ulam, Robert Conquest, Alain Besançon, Carl Joachim Friedrich et Zbigniew Brzezinski.
  • 3. Nicolas Werth et Gaël Moullec (sous la dir. de), Rapports secrets soviétiques. La société russe dans les documents confidentiels (1921-1991), Paris, Gallimard, coll. « La Suite des temps », 1994, p. 23.
  • 4. N. Werth, La route de la Kolyma. Voyage sur les traces du goulag [2012], Paris, Alpha, 2025 ; et Gueorgui Demidov, Merveilleuse planète, traduit du russe par Luba Jurgenson et N. Werth, préface de Geneviève Piron, Genève, Les Syrtes, 2025.
  • .
Les Belles Lettres, Le Goût de l’histoire, 2025, 520 p. 21 €

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *