Aux origines du désastre écologique
Enquête« La fin de la nature ? ». Il existe une véritable historiographie du désastre écologique : pour les uns, l’avènement du christianisme serait un élément-clé, pour d’autres, ce serait le Moyen Age ou la modernité préindustrielle.
C’est un joli mot : anthropocène, du grec anthropos (« être humain ») et kainos (« nouveau »), il signifie « l’âge de l’homme », et pourrait être riche de promesses. Dans les faits, il pointe le responsable du désastre écologique en cours. Popularisé en 2000, par le spécialiste de l’atmosphère Paul Josef Crutzen, prix Nobel de chimie 1995, le terme désigne une époque géologique qui a débuté il y a environ deux siècles, lorsque notre espèce est devenue le principal moteur des changements qui affectent la planète.
Le développement de nos sociétés modernes repose en effet sur un implicite : la maîtrise de la nature comme ressource illimitée – soit, précisément, ce que remet aujourd’hui en question le bouleversement des équilibres écologique et climatique de la Terre.
Cette domination atteint des sommets depuis l’avènement de la révolution industrielle. Mais elle plonge ses racines bien plus profondément dans le temps : au moins jusqu’au Moyen Age occidental.
En 1967, l’historien nord-américain Lynn White publiait, dans la revue Science, un article qui fit couler beaucoup d’encre : Les Racines historiques de notre crise écologique (réédité par les PUF en 2019). Ce spécialiste des sciences et techniques médiévales y situe les origines du désastre actuel dans les premiers siècles du second millénaire chrétien. Selon lui, c’est le christianisme qui a livré la nature à notre appétit sans limites. « Dans l’Antiquité, écrit-il, chaque arbre, chaque source, chaque colline avait son propre genius loci, son gardien spirituel. (…) En détruisant l’animisme païen, le christianisme a permis l’exploitation de la nature dans un climat d’indifférence à l’égard de la sensibilité des objets naturels. »
Réglementation des échanges marchands et financiers
Si la thèse de White fut très contestée – notamment pour sa lecture de la religion chrétienne, jugée trop simplificatrice –, elle n’en continue pas moins d’inspirer la réflexion.
Dans L’Occupation du monde (Zones sensibles, 2018), Sylvain Piron maintient ainsi que l’Américain, en situant les origines de cette domination dans les premiers siècles du second millénaire, avait vu juste. En explorant les rôles entremêlés du christianisme et de la pensée économique, cet historien montre comment l’arrière-plan théologique de la culture médiévale a fourni « un encouragement puissant à l’exploitation intensive du monde naturel, placé à la disposition de l’activité humaine ».
A l’appui de sa démonstration : le Traité des contrats, rédigé à Narbonne, vers 1293-1295, par le franciscain Pierre de Jean Olivi. Abondamment diffusé autour du XVIe siècle, tombé dans l’oubli puis redécouvert dans les années 1970, ce texte constitue un moment clé dans l’histoire de la pensée économique occidentale.
Destiné à réglementer les échanges marchands et financiers qui se développaient alors dans le Bas-Languedoc, Olivi défend l’idée qu’il faut pour cela ouvrir un espace de pensée qui ne relève pas à proprement parler de la théologie, mais, écrit Piron, d’une « zone inférieure de moralité dans laquelle la justice divine n’est que faiblement impliquée ». Ce traité aborde également la question du juste prix, et celle du profit futur d’un « capital » investi dans des opérations commerciales. Il marque ainsi, selon le philosophe Dominique Bourg, « une nouvelle approche de la réalité sociale qui finira par déboucher sur l’idée qu’il existe un domaine spécifique, celui des relations économiques ».
A cette lecture de l’Occident médiéval, l’historien Etienne Anheim propose une vision complémentaire, moins globalisante et plus pragmatique. « Sans doute faut-il changer d’échelle d’analyse et cesser de manipuler des entités aussi vastes que la “nature” ou l’“Europe médiévale” pour comprendre plus précisément la production historique du rapport entre l’homme et son milieu », soulignait-il, en octobre 2017, lors du colloque de rentrée du Collège de France, organisé par l’anthropologue Philippe Descola sous le titre Les Natures en question (Odile Jacob, 2018).
Précisant qu’il existe des formes d’exploitation agricole très organisées dès le haut Moyen Age, que des polders sont créés dans les Flandres dès le XIIe siècle, que les cours du Rhône et de la Loire sont, à la même époque, l’objet de remaniements, que les forêts médiévales, à partir du XIVe siècle, font l’objet d’une gestion attentive et que, dans le même temps, se développent, partout en Europe, des mines et des carrières dans le but d’une exploitation commerciale, il rappelle que « le Moyen Age est un temps de prédation où le monde est livré aux hommes, qui y puisent largement, sans crainte de son épuisement ». Une action « collective et délibérée qui vise à modeler l’environnement », et qui façonne durablement notre rapport au monde.
Une nature maîtrisée et contrôlée
Le processus s’accélère avec l’époque moderne, durant laquelle sciences et techniques semblent pouvoir triompher de tout. « Desséchons ces marais, animons ces eaux mortes en les faisant couler, formons-en des ruisseaux, des canaux ; mettons le feu à ces vieilles forêts déjà à demi consommées » (…) Une Nature nouvelle va sortir de nos mains », affirme Buffon (1707-1788) dans son Histoire naturelle. La nature ne vaut que si elle est maîtrisée, contrôlée.
Alors que le « petit âge glaciaire », au début du XVIIe siècle, atteint son paroxysme, la foi dans le progrès est si grande qu’on lui prête même la capacité… de maîtriser le climat.
« A l’inverse de ce que nous vivons aujourd’hui, tout ce qui retarde le refroidissement du climat est alors bon à prendre, raconte l’historien des sciences Christophe Bonneuil. Or, voilà qu’on remarque qu’il fait plus chaud à Bordeaux qu’à Montréal, bien que les deux villes soient à la même latitude. L’explication est toute trouvée : les Européens ont “déforesté” et cultivé, autrement dit civilisé leur environnement – d’où ce bon climat tempéré qui n’existe pas en Amérique du Nord, où les “sauvages” n’ont pas suffisamment amélioré la terre. » Il suffira donc, pense-t-on alors, de les coloniser pour que le climat s’améliore également chez eux.
Dans son récent ouvrage Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques (La Découverte, 464 pages, 24 euros), le philosophe Pierre Charbonnier explore longuement cette modernité préindustrielle des XVIIe et XVIIIe siècles, « quand le travail de la terre constituait encore la base de la subsistance ». Il montre bien comment le pacte entre croissance et démocratie, sur lequel se sont fondées nos sociétés modernes, n’aurait pas été possible sans une mise en coupes réglées des ressources naturelles.
Transferts écologiques
« Au XVIIIe siècle, résume-t-il, tous les débats d’économie politique portent sur la manière d’avoir plus de grains à manger, plus de bois à couper. La conquête des libertés politiques s’appuie alors solidement sur la dynamique du développement économique et marchand. “Nous ne serons jamais aussi riches que si nous sommes libres, nous ne serons jamais aussi libres que si nous sommes riches, et nous allons nous défaire de l’humiliation que constituent les limites naturelles” : telle est la thèse des libéraux anglais au XVIIIe siècle, qui caractérise le projet moderne. »
Pour la puissante Angleterre comme pour tous les empires coloniaux, une telle assertion ouvre alors des horizons illimités. D’importants transferts écologiques s’opèrent à l’intérieur des empires : l’arbre à pain est déplacé de Tahiti aux Antilles, le thé chinois se retrouve en Inde, le mérinos, mouton espagnol, est introduit en France et en Angleterre. Les plantations de canne à sucre à grande échelle se développent, au Brésil d’abord, puis aux Caraïbes, fondées sur le travail des esclaves.
C’est pourquoi certains chercheurs, à commencer par l’anthropologue américaine Anna Tsing (voir extrait), de l’université de Californie de Santa Cruz, préfèrent au terme « anthropocène » celui de « plantationocène » pour désigner l’ère géologique actuelle. Selon eux, l’époque où les bouleversements de la planète deviennent essentiellement imputables à notre espèce débute avec la colonisation des Amériques, et avec les plantations à grande échelle qui l’accompagnent.
Cette exploitation tous azimuts ne va cependant pas sans contradictions. Parce que le développement des sociétés industrielles autorise une nouvelle sensibilité à l’égard de leur environnement, le dilemme entre la nécessité de conquérir et celle de préserver la nature commence à émerger dès le XIXe siècle. Il ne fera que croître au cours du siècle suivant.
Extrait
La volonté de monter des projets à grande échelle ne se limite pas à la science. Le progrès lui-même a souvent été défini par la capacité de projets à s’étendre sans que le cadre de leurs hypothèses ne change. Cette qualité est la “scalabilité”. (…)
Aux XVIe et XVIIe siècles, dans les plantations de canne à sucre, au Brésil, par exemple, les planteurs portugais sont tombés sur une solution simple et radicale, renouvelable à volonté. De main de maître, ils ont produit des éléments autosuffisants et interchangeables en phase avec leur projet, de la manière suivante : exterminer les peuples et les plantes locaux, aménager à leur goût des terres sciemment dépeuplées, sans risque que quiconque les réclame, et enfin recruter des forces de travail issues de cultures lointaines et isolées. Ce modèle de scalabilité du paysage est devenu une source d’inspiration pour l’industrialisation et la modernisation plus tardives. (…)
Premièrement, les Portugais avaient mis au point un certain type de culture de la canne. (…) Transposée dans le Nouveau Monde, elle ne jouissait quasiment pas de relations interspécifiques. A la différence des autres plantes, la canne avait cette caractéristique d’être autosuffisante et indifférente à toute rencontre. Deuxièmement, (…) l’exploitation de la canne à sucre par les Portugais a coïncidé avec l’obtention d’un nouveau pouvoir : celui d’extraire des peuples d’Afrique et de les soumettre à l’esclavage. Employés comme main-d’œuvre dans les plantations de canne du Nouveau Monde, les esclaves africains présentaient de gros avantages du point de vue des exploitants : ils n’avaient aucun lien social sur place et donc, aussi, très peu d’alternatives. Comme la canne elle-même, qui n’avait hérité d’aucune alliance ou contamination avec d’autres espèces du Nouveau Monde, ils étaient isolés. Ils étaient en route pour devenir les entités autosuffisantes d’une main-d’œuvre complètement standardisée. (…)
Ce fut un succès : d’immenses profits furent réalisés en Europe (…). Les plantations de canne à sucre se sont étendues et propagées à toutes les régions chaudes du monde. (…) Cette formule est à l’origine du rêve que nous en sommes venus à appeler progrès et modernité.
Le Champignon de la fin du monde, d’Anna Tsing (La Découverte, 2017)