Sélectionner une page

«Nous marchons vers la mort» : à Gaza, dans l’enfer des centres de distribution alimentaires

Guerre israélienne contre Gaza. Israël affame les palestiniens.iennes. Pour les humilier et les mettre à genoux !
.

A Gaza, l’urgence et la pression

.

Conflit israélo-palestinien
.

Avec l’introduction fin mai d’un nouveau système d’aide bâti autour de la Gaza Humanitarian Foundation, les distributions alimentaires dans l’enclave virent au chaos. Au moins 500 personnes ont été tuées, victimes de tirs israéliens ou de bousculades en allant chercher de la nourriture.

.
.
Des Gazaouis transportent des sacs de farine issus de l’aide humanitaire, le 17 juin à Jabalia, dans le nord de l’enclave.
.
Samuel Ravier-Regnat
.

Dès qu’il entend parler des sites de distribution alimentaire dans la bande de Gaza, Ahmed Abu Ghali devient «anxieux». «Je ne supporte plus ces endroits, je les déteste», dit le jeune homme de 27 ans. Mardi 17 juin, en compagnie de son frère Mohammed, Ahmed a quitté à pied la ville de Rafah. Quatre heures de marche pour rallier Khan Younès, un peu plus au nord, où l’ONG World Central Kitchen avait annoncé une distribution de vivres. Le Palestinien espérait récupérer quelques sacs de farine pour nourrir sa famille. Mais le rassemblement a viré au massacre : au moins 59 personnes ont été tuées, victimes de tirs de tanks et de frappes aériennes israéliennes, selon la Défense civile de Gaza. Le frère d’Ahmed a perdu sa jambe ce jour-là, emportée par un obus.

Dans la bande de Gaza assiégée et menacée par la famine, où selon le ministère de la Santé du Hamas plus de 56 000 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne depuis octobre 2023, de telles scènes de désolation se reproduisent désormais plusieurs fois par semaine. Ce mercredi 25 juin, des tirs israéliens à proximité du corridor de Netzarim ont tué six personnes qui «attendaient de l’aide». Mardi, alors que le monde avait les yeux braqués sur la situation en Iran, le bilan des frappes sur deux sites de distribution alimentaire, dans le centre et dans la région de Rafah, s’élevait à au moins 46 morts.

.

«Pièges mortels»

Au total, plus de 500 Palestiniens ont été tués en tentant d’atteindre les points de distribution depuis fin mai et la mise en place par Israël, après deux mois de blocus total, d’un nouveau système d’aide bâti autour d’une société américaine au financement opaque, la Gaza Humanitarian Foundation (GHF). Plusieurs milliers d’autres auraient été blessés. «Les hôpitaux proches des centres d’aide sont surchargés. Nous-même, nous avons dû rouvrir en urgence une cinquantaine de lits d’hospitalisation», souligne Amande Bazerolle, responsable des opérations Palestine de l’ONG Médecins sans Frontières (MSF). Pour le directeur du Réseau des organisations non gouvernementales palestiniennes (PNGO), Amjad Shawa, ces rassemblements pour espérer trouver à manger sont devenus des «pièges mortels».

Soutenue par les Etats-Unis mais contestée par les principales organisations internationales, qui ont refusé de travailler avec elle, l’accusant entre autres de militariser l’action humanitaire et de mettre en danger les bénéficiaires, la GHF gère désormais l’essentiel de l’aide alimentaire à Gaza. La GHF a concentré ses activités sur seulement quatre sites dits de «distribution sécurisée» (SDS). Trois se trouvent dans la région de Rafah, au sud, et le quatrième un peu plus au nord, entre les villes de Gaza et de Nusseirat. Or, avant le blocus israélien du printemps, les Nations unies opéraient sur plus de 400 points de distribution à travers la bande de Gaza.

.

Une telle configuration oblige les Palestiniens à de longues traversées à pied – le carburant aussi manque dans la bande de Gaza – souvent dangereuses. «Chaque fois que je vais chercher de l’aide, je dois marcher pendant plus de quatre heures, sous un soleil brûlant ou très tard dans la nuit, raconte Mustafa, un habitant de Khan Younès âgé de 30 ans. Je porte avec moi un sac vide. A tout moment, un missile peut nous frapper. Chaque pas me semble être le dernier, car nous marchons vers la mort.» Parce que les horaires d’ouverture des sites sont aléatoires, et souvent communiqués de manière tardive ou erratique, les gens patientent des heures avant que les distributions commencent. Pour être sûrs de ramener de la farine, du riz ou de l’huile chez eux, nombreux sont ceux qui dorment sur place.

«Il y a énormément de monde qui fait la queue, beaucoup trop par rapport aux rations disponibles, déplore Omar, 28 ans et père de deux enfants. Une fois, j’ai attendu de six heures du matin jusqu’à quatre heures de l’après-midi, pour qu’on nous annonce à la fin que les stocks étaient épuisés. Je suis rentré chez moi les mains vides.» La GHF assure avoir livré près de 40 millions de repas depuis sa mise en service fin mai, mais l’ONU et les ONG estiment que les quantités d’aide sont largement insuffisantes au vu de l’ampleur de la crise alimentaire à Gaza.

.

«Crime de guerre»

Cette organisation fait souvent basculer les distributions dans le chaos, avec des altercations et des bousculades mortelles, en plus de frappes israéliennes récurrentes aux abords des rassemblements. «A l’heure précise d’ouverture, les gens se ruent tous en même temps vers le centre, décrit Ahmed Abu Ghali. Ils se précipitent sur les colis, mais des groupes organisés de voyous s’en emparent. C’est comme une jungle où le fort mange le faible.» Le jeune homme raconte être rentré totalement bredouille deux fois. Et lorsqu’il a réussi à rapporter quelque chose aux siens, «il s’agissait seulement de quelques pâtes jetées par terre que je ramassais dans la poussière.»

A Gaza, les habitants ont rebaptisé la GHF «Gaza Humiliation Foundation», reprenant la formule d’Amjad Shawa, le directeur du PNGO, pour qui l’organisation américaine «insulte les principes mêmes de l’action humanitaire». La GHF jure que son personnel continue «de livrer de la nourriture en toute sécurité», et affirme qu’aucun incident ne s’est produit à l’intérieur de ses centres. Mais elle essuie des critiques de plus en plus fortes de la part des principales organisations internationales. Plusieurs ONG considèrent notamment que la concentration de l’activité de la GHF dans le sud de Gaza participe au projet d’épuration ethnique du territoire, en provoquant les déplacements forcés de population que prône le gouvernement de Benyamin Nétanyahou.

.

«L’utilisation de la nourriture à des fins militaires, faite à l’encontre des civils, non seulement restreint ou empêche leur accès à des services vitaux, mais aussi constitue un crime de guerre», a déclaré ce mardi Thameen Al-Kheetan, le porte-parole du bureau des droits de l’homme de l’ONU, appelant l’armée israélienne à «cesser de tirer sur les personnes qui tentent d’obtenir de la nourriture». Une lettre ouverte signée la veille par quinze organisations de défense des droits humains estimait que la GHF s’exposait, si elle poursuivait ses activités, à «des responsabilités criminelles et civiles pour complicité de crimes en vertu du droit international, y compris crimes de guerre, crimes contre l’humanité, ou génocide».

.

Insécurité alimentaire aiguë

Découragés par le risque que représente aujourd’hui une distribution et les images terrifiantes qui circulent sur les réseaux sociaux, certains Gazaouis décident d’éviter les centres «SDS». «La faim est une chose, mais la façon dont on traite les gens là-bas, c’est une autre blessure, estime Riad Rashwan, un travailleur humanitaire qui habite la ville de Gaza. On nous a tous pris, à nous, les Palestiniens de Gaza, sauf notre dignité. Je refuse qu’on nous l’enlève aussi.»

La plupart des habitants n’ont pas le choix. Les rares camions du Programme alimentaire mondial et de World Central Kitchen qui entrent encore dans l’enclave sont victimes de pillages quasi-systématiques, la nourriture disponible en contrebande coûte extrêmement cher, et trouver de quoi se nourrir est un défi quotidien. Selon les Nations unies, l’ensemble de la population gazaouie est confrontée à une situation d’insécurité alimentaire aiguë et 112 enfants sont hospitalisés chaque jour en urgence pour cause de malnutrition aiguë. «Les gens se restreignent, essayent de faire durer ce qu’ils ont le plus longtemps possible», relate Amande Bazerolle, de MSF. A ses yeux, «on est en train de créer toutes les conditions pour arriver rapidement à une famine» à Gaza.

«On mange une seule fois par jour, parfois pas du tout, raconte Omar, le père de famille de Kahn Younès. Certains jours, je partage une croûte de pain entre mes enfants et je leur dis que j’ai déjà mangé. Pourtant, mon estomac me fait mal tellement il est vide.» Un de ses neveux a péri dans une frappe israélienne lors d’une distribution alimentaire. Lui, pourtant, continue malgré la peur de se rendre quand il le peut dans les centres d’aide. «Ce que je crains le plus, c’est de revenir auprès de ma famille les mains vides.»

.

Samuel Ravier-Regnat à suivre sur Libé
26 juin 2025
.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *